CHAPITRE I
La Population.
Dans le nouvel Empire, on retrouve la division sociale fondée sur les écritures saintes, mais ayant subi quelques changements^). A Torigine trois ou quatre états sont nommés. Une seule fois dans TÂvesta^), les quatre suivants sont énumérés: 1, celui des prêtres {âthraoâ)^ 2. celui des guerriers {rathaêitô), 3. celui des agriculteurs (vâstrgo f8uydns\ 4. celui des artisans (Auiï»); partout ailleurs les deux dernières classes sont réunies en un seul état, le troisième, qui porte le nom de oâstrgo fsugôns%
Dans la littérature théologique pehlvie^), l'ancienne division en quatre états est conservée, mais la vie pratique avait créé une nouvelle division en quatre, les secrétaires étant entrés comme le troisième état, tandis que les agriculteurs et les artisans faisaient le quatrième. La division sociale s'étant ainsi accommodée à la situation politique, on a sous les Sassanides les quatre grands états suivants: 1. l'état ecclésiastique {âsravânX 2. l'état des guerriers (artéitârân), 3. la bureaucratie (dabtrân)y 4. le peuple (les paysans, wâstridsàny et les artisans ou bourgeois, haiukhiân)^),
') Pour la connaissance des classes de la population et de leurs rapports entre elles, la „ lettre de Tansar, le grand hcrl)edh, au roi de Tabaristân", publiée et traduite par Darmesteter dans le J. A. (1894 I p. 210 sqq. et 513 sqq.) est de la dernière importance. Voyez Texcursus du livre présent, où J*ai essayé de démontrer que les renseignements que donne cette lettre sur les institutions de l'Empire sassanide datent du temps de Khusrau I.
«) Yasna 19. 17.
») Vd. V, 28; XIII, 44; Ys. XI, 6; XIII, 3; Vsp. III, 2; Yt XIX, 7 etc.; vpir Bartholomae: Altiran. Wôrterbuch, article piètra. Dans la lecture des mots avestiques j'ai suivi Andréas.
*) Mainyo-i-khard, chap. 31—32; 59.
'') Lettre de Tansar p. 214 et 517—18. Darmesteter se demande à tort si la dénomination des secrétaires comme le troisième état n*est pas due à une confusion du traducteur (arabe ou persan). La chose est confirmée d'abord par un autre passage de la lettre (p. 215 et 520), où il est dit qu'un homme appartenant au quatrième état pouvait, par excepUon, être élevé à un des autres états, s'il se distinguait par une dévotion éprouvée (caractère des prêtres) ou par la force et le courage (caractère des guerriers) on par le mérite, la mémoire (dans la traduction de Darmesteter moins correctement: ^rhonneur") et rintelligence, qualités qu'on demanderait plutôt aux secrétaires qu'aux agriculteurs. Il s'accorde bien avec cela, que l'élection d'un roi était^ selon la lettre de Tansar (p. 239 sqq. et 543 sqq.) aux mains du grand môbedh, du général en chef et du chef des secrétaires, c-à-d. des chefs des trois premiers états. Enfin Mas*ûdî, dans son Kitâb et-tanbîh wa'i-isrâf (éd. de Goeje p. 103) énumère les plus grands fonctionnaires de l'Empire sassanide à côté du wazurg-ftamàdhâr ou grand vézir: 1. le môbedh (chef des prêtres), 2. le spâhbedh (chef de l'armée), 3. le dabirbedh (chef des secrétaires), 4. le hutukhibedh (chef des arUsans), appelé aussi wâstri&èbedh (chef des agriculteurs), ce qui s'accorde à merveille avec l'assertion de la lettre de Tansar.
Chacun de ces états est partagé en plusieurs classes, le clergé en juges {dâdhwar\ prêtres (la classe la plus basse et la plus nombreuse est celle des mages, môgh^ puis viennent les môbedhs^ les hêrbedhs, et divers prêtres qui ont des fonctions spéciales), surveillants (dastàr) et précepteurs (môghan-andarzbedh)^). L'état militaire consiste en cavaliers et en fantassins, chacune de ces deux classes ayant son rang et ses fonctions propres. L'état des secrétaires est divisé en écrivains, comptables, rédacteurs de jugements, de diplômes, de contrats, biographes, les médecins, les poètes et les astrologues faisant également part de cette catégorie. Le menu peuple enfin est composé des marchands, des cultivateurs, des négociants et de tous les autres corps de métier^).
Chaque état a son chef, le clergé a son môbedhdn môbédhy les guerriers leur Êrân-spâhbedh (parfois un artêétârânsâlâr d'un rang supérieur à celui d'Êrân-spàhbedh), les secrétaires ont leur Êrân-dabirbedh (autrement nommé dabirân mehisf), le quatrième état son wâstriôëânsâlâr (autrement nommé wâsiri^bedh ou hutukhSbedh). Chaque chef a sous lui un contrôleur, chargé du recensement de son état, puis un inspecteur qui doit rechercher les revenus de chaque individu (son titre était peut-être hamarkâry)^ enfin un instructeur „pour instruire chacun dès l'enfance dans un métier ou une science et le mettre en état de gagner tranquillement sa vie*" (andarzbedh)% Une autre division sociale des premiers temps de l'époque sassanide est sans doute un héritage de l'Etat parthe. Nous la trouvons dans l'inscription bilingue"') d'Hàjiàbâd, où le roi Sàpûr I nous fait le récit de son fameux coup de flèche, tiré en présence des Sathradhdrân (les princes de l'Empire), des vispuhrdn (les „fils des clans*"), des wazurgân (les «grands*") et des dzdtdn (les «hommes libres** ou «nobles**)^. La relation entre cette division qui ne comprend que les classes privilégiées, et la division en états ne se laisse pas exactement définir; elle n'a pas toujours été la même. En somme, l'ordre des rangs était une chose très complexe,
^) Voir chap. III, les notices sur „r£glise et la Justice**.
«) Lettre de Tansar p. 214 et 517—18.
") Quant aux uispuhrân hamarkàr voir ci-dessous.
*) Lettre de Tansar p. 217-18 et 522.
^) Ecrite en langue parthe (langue officielle de la période parthe) et en langue perse (pehlvi commun, langue de la nouvelle dynastie). Comp. les inscriptions cunéiformes des Achéméuides qui sont composées en ancien perse, langue des Achéménides, et en outre dans les langues des deux grandes dynasties précédentes, c.-à-d. en anchanien et en babylonien. [Andréas].
^) Sathradârân est écrit avec une orthographe historique pour éahradhârân qui est une forme parthe : en dialecte perse on aurait dit *éasadhârân, — De même uispuhrûrij représenté dans le texte par l'idéogramme araméen bar-haithà-n^ est la forme parthe (en perse: ^oispiudn); la forme vispuhr se trouve sur une pierre gravée (o[i\9puhrê) et, comme adjectif, dans la grande inscription de Naqg-i-Rustam (oispnhrakân)y non masquée sous Tidéogramme sémitique, et elle est en outre assurée par un double emprunt en arménien, où l'on trouve sepuh et uaspur (la dernière forme dans le nom d'une province: Yaspurakan^ comp. Tab. Nœld. p. 501) [Andréas]. Eu général, une quantité de formes parthes dans la langue perso-pehlvie et néo-persane montrent Timportance de la période parthe pour l'évolution historique en Iran. — Vispuhr est le fils aîné du visbedh (chef de clan), et ce nom est devenu naturellement l'expression coUective des possesseurs actuels et futurs des fiefs principaux, comprenant ainsi les
visbedhs. Azâtâtif orthographe historique, à prononcer âzàdhàn.
et on l'enregistrait, annuellement peut-être, dans un almanach royal {âgtnnâmagh ou gâhndmagh)^).
. II semble que l'ancienne division par état ait été sentie, dans les derniers siècles de la période sassanide, comme quelque chose d'abstrait et de purement théorique. Les chefs des quatre états étaient devenus alors plutôt des grands officiers de l'Empire, des ministres, que des représentants d'intérêts de classe. Le clergé et les secrétaires étaient devenus des membres de la classe des wazurgén^ de la noblesse de robe, et la réforme de l'armée exécutée par Khusrau I créa une nouvelle distinction entre la haute noblesse terrienne et de robe et la noblesse militaire d'un rang plus bas, les chevaliers. Il se comprend ainsi qu'un passage de la lettre de Tansar^) ne parle pas de quatre états, mais de trois seulement, à savoir: les nobles, les guerriers et le peuple (les gens de métier et de service).
La confusion et les contradictions apparentes dans la division sociale et politique de la nation sont en rapport direct avec le dualisme particulier entre le féodalisme et le despotisme bureaucratique que l'Empire des Sassanides avait hérité des Parthes. C'est l'antagonisme de ces deux éléments qui caractérise l'évolution sociale et politique depuis Ârde^ir Pâpakân jusqu'aux jours des Khusrau.
âathradhârân.
Les membres de la première classe dans l'Etat sassanide portaient le titre de rois, ce qui justifiait le titre officiel du roi de Perse, celui de „Roi des Rois*". Cette classe contenait d'abord les princes vassaux qui régnaient aux extrémités de l'Empire, les roitelets qui s'étaient mis sous la protection du roi de Perse, et à qui le grand roi avait assuré, en revanche, la royauté pour eux et leurs successeurs avec l'obligation de mettre leurs troupes à la disposition de leur suzerain et, peut-être, de payer un certain tribut. La lettre de Tansar prête à Ardeéîr cette parole-ci-^): «Nous n'enlèverons le titre de roi à aucun de ceux qui viendront nous offirir leur soumission et resteront dans la grande voie de l'obéissance''. Les plus fameux d'entre ces rois vassaux sont les rois arabes de Hira. Âmmien Marcellin mentionne^) parmi la suite de §âpûr II les rois des Chionites et des Albans. Il y avait en Mésopotamie un certain roi Pûlar(?), vassal de ââpûr II, dont les enfants portaient des noms perses^). Dans le premier temps de la domination sassanide, l'Arménie, sous des rois arsacides, était un Etat vassal du grand roi, jusqu'en l'an 430 où elle fut faite province de l'Empire perse et mise sous le gouvernement d'un marzbân.
Du même rang que ces familles royales étaient quelques marzbàns (margraves) dont les provinces étaient particulièrement exposées aux attaques, et qu'il fallait récompenser pour leur activité dans la défense des frontières. Au temps de Khusrau I
1) Voir Mas'ûdi: Kitâb et-tanbîh, éd. de Goeje pp. 103 et 106; comp. la „notitia dignitatum" byzantine.
•) pp. 225-26 et 531.
») pp. 210 et 513.
*) XVni, 6, 22.
^) Hoffmann: Âuszûge aus syr. Akten persischer Mârtyrer, Leipz. 1886, p. 10.
il n'y avait, selon la lettre de Tansar, que trois marzbânats héréditaires dont les titulaires portaient le nom de roi, à savoir celui du nord-ouest à la frontière des Âlains et Khazares^), celui de l'ouest (à quelque partie spécialement exposée de la frontière romaine), et celui du Khwârezm (contre les Turcs).
A eux s'ajoutaient enfin les gouverneurs qui appartenaient à la famille royale. Selon l'ancienne coutume — qui s'est maintenue, du reste, jusqu'à nos jours — , les fils du roi recevaient des gouvernements, et tout particulièrement les princes qui pouvaient espérer d'hériter quelque jour du trône du grand roi, devaient s'exercer, par le gouvernement d'une province importante, au métier de roi. Les grands, désirant exclure Bahràm V de la succession, se servent de ce prétexte, ^qu'il n'a pas encore gouverné une province, de sorte qu'on ne sait pas ce qu'il en est de lui** ^). Parmi les rois sassanides, Hormizd I a été gouverneur du Khorassân avant son avènement au trône, Bahràm III a été gouverneur de Seistàn (SagânSâh\ Ârdeéir II gouverneur d'Adiabène, Bahràm IV de Kermàn (Kermânëdh) et Hormizd III de Seïstan {SagànSâh). Mais les raisons politiques demandaient que ces gouverneurs de race royale n'eussent pas leurs gouvernements comme des charges héréditaires^), et que le grand roi pût les déplacer selon qu'il lui paraissait convenable aux intérêts de l'Etat. Pour ceux-ci le nom de roi n'était qu'un titre qui leur assurait une place dans la première classe de la haute société. Il est à croire cependant que, surtout pendant la décadence du pouvoir royal après la destitution de Khusrau II, des princes royaux ainsi que d'autres grands seigneurs aient réussi à s'établir dans certaines provinces, et qu'ils s'y soient créé de petites royautés héréditaires. C'est ainsi qu'on s'explique le mieux l'existence d'une quantité de petits rois vassaux au temps de la conquête des Arabes.
Tous les ^athradhàrs étaient obligés de se rendre à la cour, chacun à son tour, pour présenter ses devoirs^), mais ils ne devaient y avoir de fonction déterminée, ^car s'ils prétendaient aux fonctions, ils tomberaient dans les querelles, les luttes, les conflits, les intrigues, toute leur dignité se perdrait, et ils seraient dégradés aux yeux de l'opinion**.
Au temps de la conquête arabe, il y avait en Iran les roitelets suivants, dont chacun avait son titre spécial^); le roi de Nêéàpûr (iifanar) ^), ceux de Merw (Ma/idc)'), de Serakhs (Zarfftdê), d'Abîwerd {Bahmanà), de Nisâ (Abrdz ou BardZy Warâzl\ de Gharéistàn (Baraz-banda), de Merw-i-rûdh (Kilân), de Zàbulistàn (Pérôz), de Kâbul
^) Le même qui était distingué, selon le Nihâyatu'1-îrab, par le dtx>it de s'asseoir sur un trône d'or; voir Texcursus.
») Tab. Nœld. p. 91.
^) Lettre de Tansar pp. 210 et 513 et la note de Darmesteter.
*) Ibid. — Notez que les sathradhârs étaient présents à Toccasion du coup de flèche de Sâpûr.
^) Ibn Khoi-dâdlibeh, Bibliotli. geogr. Arab. VI pp. 39— 4U, la traduction p. 29; voir aussi la Chronologie de Bîrûni, éd. Sachau p. lUl. Comp. Marquart: Êrânsahr I, 199 sqq.
*) Probablement, il faudrait lire kanàrang^ v. plus tard.
^) On sait que Mâhôê était le nom de ce marzbân de Merw qui trahit Yazdegerd III. Ce titre, ainsi que Zâdhôê et quelques autres, doit avoir été à l'origine un nom propre.
{Kâbul'8âh\ de Tirmidh (Tirmidh'èâh), de Bâmiyân (éêr-Bdmiydn\ de Soghd {Pérôz ou Ikhsêdh)^), de Ferghâna (Ikhéédh), de RêwSârân (RêwSdr), de Gôzgân {Gôzgdnkhodd)y de Khwâreziii (Khusrau-Khwdrezm) ^ de Khottal {Khottaldn-sdh ou âér- Khottaldn)\ de Boukhâre {Bokhdr-khodd), d'Usrûàâna (A/3fii), de Samarcande {Tarkhân ou Tarkhûn), de Selstàn^ de FArachosie et de Dâwer (Rotbil), de Wardâna (Wardan- Bdh\ d'Hérat, de Pùschang et de Bâdhghês (Bardzdn\ de Kiâè {Naidûn)^ de Gorgân {Sûr)y de la Transoxanie {Kûèdn-sdK). Quelques-uns de ces rois, surtout dans les contrées nord-est, ont été, probablement, de nation turque.
Vispuhrân.
Les Sassanides avaient hérité des Ârsacides le système féodal. Aussi dans le nouvel Empire fondé par ArdeSir, retrouvons-nous à la seconde place dans Tordre des rangs la classe puissante des chefs de clan, à la tête desquels sont les sept familles privilégiées. Parmi celles-ci trois au moins ont eu cette place proéminente déjà sous lesParthes: Kârên, Sûrèn et Aspahbedh, qui tous sont du sang des Arsacides et portent le surnom de Pahlav, c.-à-d. ^ParthC; et la descendance de la dynastie parthe était considérée comme une marque de distinction, de sorte que d'autres des sept familles privilégiées de la période sassanide, comme la famille deSpendiyâr et celle de Mîhrân, s'attribuaient de même une extraction arsacide^.
^) Jkhèédhy forme dialectale (du nord-est) de l'ancien perse khèûyathiga^ persan JdA, nroi".
*) Dans le mot é^r, qui entre dans les titres §ér-Bâmiyân et §êr-Khottalân, M. Andréas a reconnu l'ancien kMathrya; et, le changement de é en d étant très commun en pehlvi, nous avons encore le même mot dans Rèw-èâr. On trouve souvent chez Firdousi un mot 8êr qu'il faut traduire par ^chevalier*, non pas par nlion" (communication de M. Andréas).
") Selon Moïse de Khorène, le roi des Parthes Arsavir, qui est identique à Phraate IV, aurait eu trois fils: Ardases (Artaxerxe), Kârén et Sûrên, et une fille nommée Kolm (ce dernier nom est, selon l'avis de M. Marquart, un travestissement du nom de province Komis, c.-à-d. la Comisène, voir ZDMG. 49 p. 639). Le premier des fils devint le successeur de son père ii\ est donc identique à Phraate V), les deux autres furent les auteurs des races qui portèrent leurs noms; la flUe se maria avec un ^général de tous les Iraniens*", après qui sa race eut le nom d'Aspahapet Pahlav. Aspahapet est l'ancien spâdhapati dans la forme sassanide (en persan ispahbed). Le même mot avait été adopté en arménien dans la forme parthe sparapet. Ce mot-ci, qui était devenu le nom appellatif de ^général", se trouve déjà au 5« siècle avec une voyelle prosthétique: asparapet, ainsi chez Lazare de Pharbe [Andréas]. Tabarî nomme formellement Spàhbedh parmi les sept familles (voir la restitution de Marquart du texte altéré, ZDMG. 49 p. 635). — D'ailleurs la notice de Moïse n'est pas historique: on sait qu'un Sûrên a été l'adversaire de Crassus, dont Fexpédition eut lieu pendant le règne du père et prédécesseur de Phraate IV. Mais en tout cas l'existence de ces trois familles comme des grands feudataires est assurée longtemps avant l'avènement des Sassanides. --La filiation généalogique de la famille de Spendiyâr avec les Arsacides est évidemment établie plus tard, quand la connaissance de l'histoire des Arsacides s'était déjà évanouie; dans l'arbre généalogique d'un membre de cette famille (Mihr Narsê, voir Tab. Nœld. p. 109) on trouve Dàrâ (Darius III) et son fils Kaî Asak (c-à-d. Arsace avec le titre royal préhistorique de Kavl ou Kaï) et après lui quelques noms qui n'appartiennent pas à la famille des Arsacides (tout au plus, on peut voir dans Sîsanabrûh un défigurement de Sanatruk sous l'influence du nom précédent Sîspadh). Du reste, la table généalogique du Kârénide Sôkhrfi, donnée Tab. Nœld. p. 127—28, porte absolument le même caractère d'être faite à une époque relativement moderne. -- Probablement, la descendance arsacide de la famille Mihràn est également apocryphe. C'est, sans doute, une observation très juste de M. Marquart (ZDMG. 49 p. 63,'i)
La première des sept est la famille régnante, celle des Sassanides. Les autres sont les cinq susnommées: Kârén Pahlav, Sûrên Pahlav^), Âspahbedh Pahlav, Spendiyâr, Mihrân, et, peut-être, Zîk»). D'après Tabarî (Nœld. p. 437), Kàrên résidait aux environs de Nehâvend (en Médie), Sûrên en Seîstân, Spendiyâr aux environs de Raî (Ragha, près du Téhéran moderne), et Aspahbedh en Dehistàn en Gorgân. D'autre part, nous savons que Sôkhrâ de la famille de Kârên était originaire de Siràz du canton d'Ârdeâîr-Khurra (Tab. Nœld. pp. 121 et 126), c.*à-d. de la Perse proprement dite; qu'une rivière près de Ra! et un village près de NêSâpûr étaient nommés du nom de Sûrên (Tab. Nœld. p. 439); que Mihr Narsê de la race de Spendiyâr était originaire du village d'Abruwân du district de Daét-i-Bârîn du canton d'Ardedir-Khurra en Perse, et qu'il avait hérité de ses ancêtres et ce village et le village de Gireh dans le canton voisin, canton de Sâpûr (Tab. Nœld. p. 111). Des membres de la famille Mihrân, Bahrâm Ôôbin (Tab. Nœld. p. 270) et Pîrânguânasp Grégoire (Hoffmann: Auszûge aus syr. Akten p. 78) sont originaires de Raï, mais la rivière Mihrân en Pârs^) est nommé d'après cette famille (Tab. Nœld. p. 140)^). J'en conclus que les possessions des vispuhrs ont été dispersées
qae le héros légendaire Milâdh doit son origine à quelque prince ou roi parthe du nom de Mithridate, mais il ne s'ensuit pas que la descendance de la famille Mihrân de Gurgin, fils de Milâdh, ait quelque réalité historique: les Iraniens ont toujours été des maîtres dans Tart de forger des généalogies.
^) Chez Faustus de Byz. on trouve deux Sûrên qui portent le surnom de Parsik (Perse). Ils ont appartenu, peut-être, à une ligne cadette des Sûrên Pahlav.
') Selon Menandre, Zikh était une des dignités les plus hautes chez les Perses (Corp. script, hist. Byz., Pars I p. 374) ; mais il est bien commun que les auteurs byzantins confondent les noms de famille et les titres des Perses: ainsi Zosime appelle Sûrên une àp^ij, et Procope, considérant Mihrân comme un titre, dit que le général Pên)z fut fait Mippàvr^ç, Hûbschmann (Armen. Gramm. I p. 41) a fait remarquer que Zik — ainsi chez Faust, de Byz., Zf/^xàç chez Agathange, — doit avoir été regardé par ces deux auteurs comme un nom de famille, le titre du Zîk en question étant ajouté. Zik et Kârên (j^xàç et Kapofàç chez Agathange) étaient deux des principaux généraux de §âpûr il; ils ne sont pas identiques à Cylaces et Artabannes, Amm. Marc«27, 12, 5 (v. Marquart, Philologus t 55 p. 213 sqq.). Pour les membres connus de la famille de Zîk, voir le nNamenbuch" de Justi.
^) La Parside, la Perse proprement dite.
*) Pour les membres des familles de Kârên, de Sûrên et de Mihrân voir Nœld. pp. 127—28, 438-39 et 139—40. Les énumérations des noms sont complétées par Justi (Namenbuch, art. Kârên, Sûrên, Mithrâna). Pour Aspahbedh voir JusU: Namenbuch, art. Spâdapati, pour Spendiyâr v. Nœld. p. 439. Comp. en outre Marquart, ZDMG. 49 pp. 633 sqq. L'idée d'une connection généalogique entre la famille de Sûrên et la dynastie parthe de Gondophares en Seîstân, que M. Marquart expose, ne me paraît pas convaincante: nous ne savons pas à quelle époque les Sûrên ont été créés feudataires en Seîstân. Je ne vois pas non plus de raison pour identifier le Sûrên mentionné par Tacite (Ann. VI, 42) avec Abdagaeses. Que ce Sûrên ait appartenu à une des familles les plus distinguées et qu'il ait eu la charge héréditaire de couronner le roi, cela n'implique pas nécessairement qull ait été un individu remarquable qui devait Jouer un rôle important dans les luttes dynastiques. Si Sûrên n'entre sur la scène de Thistoire que pour accomplir une tâche représentative, je n'y vois pas que cela soit plus étonnant que par exemple ce fait que le chef contemporain de la famille de Kârên n'est point mentionné dans les événements. La phrase ^columen partium Abdagaeses gazam et paratus regios adicit" (Ann. VI, 37) ne prouve rien: d'abord il n'est pas donné, que ce fût là une tâche qui incombât au „couronneur'', et puis il est question ici, évidemment, d'une mesure extraordinaire en temps de guerre.
dans les différentes parties du royaume, peut-être principalement dans les pays médo-parthes qui avaient formé le noyau de l'Empire des Arsacides, et dans la Perse proprement dite, pays d'origine des Sassanides, où les terres de ces familles se touchaient de bien près, et que la formation de vastes possessions continues n'a pas été possible. C'est là aussi, probablement, une des causes principales de ce que les grands seigneurs prennent, au cours de cette période, de plus en plus le caractère d'une noblesse de robe et de cour en perdant celui d'une vraie noblesse féodale. La connection antique des visbedhs ou vispuhrs avec le village (vis) ne se perd pas tant que la société ancienne existe: quand le lieu d'origine d'un de ces seigneurs terriens est mentionné, c'est généralement un village qu'on nomme.
Certainement la noblesse féodale n'a pas été formée exclusivement par les sept grandes familles. Faustus de Byzance mentionne^) un général du nom de Dmavund, dont le nom de famille était Kâvôsakàn (probablement d'après le roi légendaire Kaî Kâvos). Nombre de patronymiques ayant la terminaison -an auront désigné des familles feudataires ou des lignes de telles familles. Mais, en somme, les parties du pays qui étaient entre les mains de la haute noblesse en qualité de fiefs n'auront guère eu une étendue considérable en comparaison de la part qui dépendait directement de l'Etat et qui était administrée par les gouverneurs royaux.
Les grandes familles furent «enregistrées dans les livres et les archives"^), et la royauté avait soin d'assurer leur existence, ainsi en défendant aux gens du peuple indépendants d'acheter les biens de la noblesse. Néanmoins quelques familles disparurent au cours des siècles, et, d^autre part, le roi a eu, sans doute, le droit d'élever d'autres familles à la haute noblesse féodale. «La ruine de la famille et de la hiérarchie se fait de deux façons, dit la lettre de Tansar*"^; tantôt ce sont les hommes qui ruinent une maison et transfèrent ailleurs le rang; tantôt c'est la seule action du temps qui, sans effort des étrangers, lui enlève sa considération, sa gloire et sa puissance. Des générations indignes apparaissent, s'imprègnent de mœurs ignobles, oublient la dignité de leur rang et perdent tout prix aux yeux du peuple. Tout comme les gens de métier, elles s'occupent à acquérir du bien et ne songent pas à amasser un trésor de bon renom. Elles s'unissent avec la basse classe et non plus avec leurs égaux, et de ces unions sortent des vilains qui ensevelissent la dignité de la famille*".
Quant à la vie de la haute noblesse et à la façon dont elle cultivait ses terres, très peu de détails nous sont parvenus. Une notice bien intéressante sur le premier ministre Mihr Narsé et sa famille est donnée par Tabari (Nœld. p. 109—12). Dans
ses villages Âbruwân et Gîreh cet homme puissant fit construire de hauts édifices et un temple du feu qui exista pendant des siècles après la fin de l'Empire sassanide,
et qui fut appelé d'après son auteur: Mihr Narsiyân. Aux environs d'Abruwàn il
1) Langlois I, 262.
') Lettre de Tansar pp. 222 et 527.
») pp. 222 et 526—27.
D. K. D. Vidensk. Selsk. Skr.. 7. Rirkke, hlstorisk oK fllcMoOsk Afd. I. 1. 4
fonda quatre villages. Il en destina un à lui-même en l'appelant Fràz-maràâwar-khudâyâ (Vienez à moi, ô Seigneur!), et donna aux trois autres les noms de Zarwândâdhàn, de Kârdâràn et de Mâhguénaspàn en les destinant à ses trois fils Zarwândàdh, Kârdâr et Mâhgusnasp, auxquels il réserva en outre trois des plus grandes charges de TEtat. Dans la même région il fit planter trois jardins, dont le premier contenait 12,000 dattiers, le second 12,000 oliviers et le troisième 12,000 cyprès. Et tout cela existait encore au 9® siècle ap. J.-C, comme un témoignage de l'activité de Mihr Narsê, et était alors entre les mains de ses descendants^). Evidemment, Mihr Narsê était le modèle d'un patriarche iranien qui, bien que le poids du gouvernement tombât sur lui, ne négligeait pas de prendre soin de ses terres et de travailler à leur prospérité pour un avenir lointain. Il faut bien croire qu'occupés de la poursuite des charges, des titres et des rangs et attirés par l'éclat de la cour et de la capitale, la plupart des seigneurs n'ont pas embrassé avec une telle ardeur les intérêts de leurs terres.
Les actes syriens des martyrs chrétiens nous donnent quelques renseignements épars. Après la mort de §ahrên de la famille de Mihrân, son frère envoie chercher le fils du défunt, Gu§nyazdàdh (le saint Sâbhà) qui doit diriger le Jourdel'ofi'rande'', les cérémonies du repas sacré sur la terre de famille, devoir représentatif qui incombait au visbedh, même s'il était mineur, comme dans le cas présent. Quand l'oncle, qui est le tuteur de GuSnyazdâdh, apprend que celui-ci a embrassé la foi chrétienne, il se regarde lui-même comme le possesseur légitime des biens de famille. On peut donc supposer que l'apostasie a amené, au moins pendant certaines périodes de l'époque sassanide, la perte des fiefs héréditaires qui venaient alors au prochain héritier. Dans le cas présent, l'oncle meurt quelques jours après, et GuSnyazdâdh prend possession de sa fortume, qu'il partage entre les pauvres^).
Il est relaté de Mihràmguânasp (le saint Gîwargis), qui était de la race royale
et dont le père avait été Ostândâr de Nisibe et le grand-père préfet de la Nouvelle- Antioche fondée par Khusrau I (voir Tab. Nœld. p. 165), que son bien de famille était le village Paqôryà dans le district Nanêâtar en Babylonie, et qu'il possédait, selon la coutume des grands seigneurs, une maison magnifique dans la capitale. Quand la peste éclata là, Mihràmguânasp, qui alors ne s'était pas encore fait chrétien, s'enfuit — comme font d'ordinaire les payens, dit malicieusement l'auteur chrétien — à une de ses terres. Il avait confié à un chrétien la surveillance de ses villages et „de ses autres esclaves" *). L'explication de cette expression singulière est probablement, que les paysans des villages étaient des serfs dont la situation n'était pas bien différente de celle des esclaves privés du seigneur; ce serait alors le même état de choses que nous avons trouvé déjà sous le régime des Parthes.
Nous n'avons pas de renseignements précis sur les privilèges dont jouissaient les feudataires; nous ne savons pas, si le gouverneur royal a eu quelque autorité
1) Comp. Nœld. p. 502.
^) Hoffmann: Auszûge aus syr. Âkten p. 68 sqq.
») Ibid. p. 93 sqq.
sur les fiefs situés dans son gouvernement, si ceux-ci ont eu immunité pleine ou partielle etc. Ce qu'il y a de certain, c'est que les manants ont dû payer des impôts ou au seigneur ou à l'Etat ou bien à tous les deux, et qu'ils ont été obligés au service militaire sous le commandement du seigneur.
Sous les Sassanides nous retrouvons l'ancienne coutume, que certaines charges appartenaient par héritage aux chefs des sept premières familles. Théophylacte (III, 8) nous fait savoir quelles étaient ces charges héréditaires: «La famille appelée Ârtabides possède la dignité royale, et elle a aussi la charge de mettre la couronne sur la tête du roi; l'autre est préposée aux affaires militaires; une autre surveille les affaires civiles; une autre vide les litiges de ceux qui ont une querelle sur quelque chose, et qui désirent un arbitre; la cinquième commande la cavalerie, la suivante perçoit l'impôt des sujets et a la surveillance des trésors royaux, et la septième prend soin des armes et de l'équipement militaire*".
^Apva^idrjQ est une défiguration d' 'ApyafilâTiç *» Ârgabedh ^), mot qui signifiait à l'origine le commandant d'un château fort, et qui fut plus tard la désignation d'une charge militaire très importante. Comme ÂrdeSir Pàpakân portait ce titre, il fut attaché, dans le nouvel Empire, à la famille royale comme le plus haut titre militaire^). La charge de couronner le roi doit avoir appartenu à une ligne collatérale de la famille royale ou à un proche parent du roi^. A un temps où le pouvoir du roi était très affaibli et celui du clergé à son apogée, à l'avènement de Bahrâm V, le môbedhân môbedh (le grand prêtre) a mis, par exception, la couronne sur la tète du roi^), et il est à supposer que ce grand dignitaire a toujours joué un rôle important au couronnement comme celui qui communiquait à cet acte solennel la sanction de l'Eglise officielle.
Des six autres charges héréditaires énumérées par Théophylacte, trois sont militaires, trois civiles. Les charges militaires sont celles de préposé aux affaires militaires (Êrdn-spahbedh\ de général de la cavalerie (aspabedh^)) et d'administrateur des magasins {Êrân-ambâraghbedh^X la septième de la série donnée par Théophylacte. Si l'on peut se fier à la remarque de Procope ^), que la charge de Xavapdyyrjç (c.-à-d. arparriYÔç) était une de celles qui étaient héréditaires dans certaines familles, il est à supposer que ce fut là une autre désignation du préposé aux affaires militaires®).
*) Nœld. p. 5 n. 1 et 3.
') Mihriftpûr est Ârgabedh sous Yazdegerd 1 (Labourt: Le Christianisme dans l'Empire perse, Paris 1904, p. 97).
^) Au temps des Parthes c'était, on s'en souviendra, la maison de Sûrên, maison apparentée à la dynastie régnante, qui exerçait cette fonction.
*) Tabarî (Nœld. p. 96) en tire la conclusion fausse que le couronnement fût entrepris régulièrement par le grand prêtre.
^) Dans sa signification générale, le mot aspabedh a été employé, probablement, pour tous les généraux de cavalerie étrangers qui servaient sous les drapeaux des Perses. On trouve ainsi un prince nomade arabe portant ce titre (Labourt: Le Christianisme dans TEmp. perse p. 117).
«) Voir Nœld. p. 444.
") Bell. Pers. I, 6.
^) Les kanârangs (c'est la forme iranienne du mot) ayant eu souvent des postes de marzbân (margrave), pour lesquels il fallait des hommes de beaucoup d'expérience militaire, le mot kanârang a