XXIV
8) Tab. Nœld. p. 248-49.
*) Clibanarii, v. Nœld. p. 164-65.
*) Lettre de Tansar p. 218 et 522.
') Elisée, Langlois II p. 221; Procope: B. P. I, 14; comp. Hûbschmann.: Armen. Gramm. I p. 192.
*) Un autre corps distingué, celui des jânapaspârs („ceux qui cherchent la mort", Tab. Nœld.
p. 365) a été composé, peut-être, de troupes mercenaires: le nom Jâlînûs (Gâlînôg), nom d'un chef de ce corps, mentionné pai* Tabar! et d'autres, semble plutôt grec que perse.
ghânsâlârs. Les fantassins étaient armés comme les mirmillons et servaient comme des soldats du train, et toute leur masse suivait sans être encouragée par la solde ou par d'autres récompenses^). C'était la masse des paysans soumis au service militaire. Ils étaient — au moins en partie — protégés par des boucliers oblongs et courbés d'osier ci'oisé, couverts de peaux brutes^). En général, ces fantassins étaient de mauvais soldats, „des chèvres dégoûtantes, défigurées par la crasse*", et qui Jetaient bas les armes et tournaient le dos avant qu'on en fût venu aux mains""; c'est ainsi que s'exprime l'empereur Julien, en montrant du doigt les Iraniens captifs, pour inspirer courage aux soldats romains -'*). Et deux siècles plus tard les généraux byzantins Bélisaire et Hermogène les désignent comme „une foule de paysans misérables qui ne suivent l'armée que pour démolir les murailles, piller les cadavres et servir les soldats"" (c.-à-d. les cavaliers^).
Bien plus utiles que ces paysans étaient les troupes auxiliaires fournies par divers peuples belliqueux qui demeuraient dans les limites de l'Empire, mais qui, gouvernés par des princes indigènes (des 8athradhârs\ avaient une position privilégiée. De telles troupes avaient fait partie déjà de l'armée des Achéménides. Dans les guerres de Darius et de Xerxès, les Saces avaient été des plus appréciés. Sous les Sassanides, nous trouvons également parmi les troupes auxiliaires en qui on avait le plus de confiance, les Ségéstans^), c'est-à-dire les Saces immigrés dans l'ancienne Drangiane. En outre, les troupes des différents peuples montagnards au sud de la Mer Caspienne, des Gèles et des Cadousiens^, des Vertes, des Albans, des Chionites (qui allaient en guerre, au temps de §âpûr II, commandés par leurs propres rois^, des Dêlemites®), et peut-être celles des Kusâns de la Bactriane^), étaient souvent employées. Khusrau I expédie des troupes de Dêlem et des pays voisins à l'Yémen pour aider les indigènes contre les Abyssins ^^). Quelques-uns de ces peuples ont été, peut-être, entièrement indépendants et ont formé, à prix d'argent, des troupes mercenaires; tel doit avoir été, au moins, le cas des Huns qu'on trouve par occasion dans l'armée perse ^7* ^^ peuple des Cûls en Gorgân qui fut subjugué par Khusrau I et transporté à §àhràm-Pêrôz en Azerbeidjân était astreint à faire le service militaire avec les Perses ^^). Ces corps auxiliaires combattaient à cheval tout comme les chevaliers perses ^^). La cavalerie arménienne qui servait sous les drapeaux perses
1) Âmm. Marc. XXIII, 6, 83.
«) Ibid. XXIV, 6, 8.
*) Ibid. XXIV, 8, 1.
*) Procope: B. P. I, 14.
«) Âmm. Marc. XIX, 2, 3.
«) Elisée, Langlois II p. 221; Amm. Marc. XVII. 5, 1.
') Amm. Marc. XVII, 5, 1 ; XIX, 2, 3.
^) AgaUiias III, 17 etc., voir Nœld. p. 479 ii. 1. — Les Dêlemites étaient, dit Agathias, plus habiles dans la mêlée, où ils combattaient au moyen de Tépce, de la lance et du poignard, que pour le tir à l'arc.
^) Marquart lis Gusenis pour Eusenis, Ammien Marc. XVI, 9, 4 (Êrânsahr I p. 36).
»o) Tab. Nœld. p. 167.
11) Elisée, Langlois II p. 221.
»») Tab. Nœld. p. 157.
1") C'est ce qui ressort du passage déjà cité d'Ammien XIX, 2, 2-3.
était traitée avec des égards particuliers. Quand elle entrait à Ctésiphon, le roi des Perses envoyait un des seigneurs de marque s'informer du bon état de l'Arménie; cela était répété trois fois, puis le lendemain le roi passait en revue personnellement les troupes^).
Les Perses employaient à la guerre des éléphants qui, chargés de guerriers, formaient l'arrière-garde des armées. Ces animaux-là inspiraient beaucoup de terreur aux Romains^). Ibn Khaldûn dépeint ces éléphants de guerre qui portaient de grosses tours de bois remplies d'hommes armés et garnies de drapeaux; pendant le combat, on les tenait alignés, comme autant de châteaux, sur les derrières de l'armée, ce qui donnait aux troupes plus de courage et de confiance*).
Les grands corps de troupes étaient appelés gund et avaient pour chefs des gundsdidrs. Les dirafs étaient des divisions plus petites, et pour les subdivisions le nom était wast% Chaque dirafé avait son drapeau^). Les bas-reliefs sassanides nous montrent quelques exemplaires de ces drapeaux et insignes militaires. Nous voyons^) un drapeau d'étoffe long et étroit, assez semblable à une banderolle, flottant à une hampe. D'autre part^, un porte-drapeau est représenté, tenant à la main un mât au haut duquel est attachée une traverse de bois qui porte en dessus trois boules, une à chaque extrémité et une juste au dessus du mât, et en outre deux boules suspendues en dessous, une à chaque extrémité. La bannière nationale était le fameux et vénérable dirafS-i-Kâuydn, le drapeau formé, selon la tradition, du tablier du forgeron Kâvê, qui, au temps préhistorique, révolta le peuple contre le tyran arabe Dahak. Ce drapeau de cuir, élargi au cours des temps jusqu'aux dimensions énormes de vingt-deux pieds de longueur et de quinze pieds de largeur, était parsemé de pierres précieuses, les souverains y attachant leur bonne fortune et rivalisant à le rehausser et à l'orner des joyaux les plus beaux. Le roi le faisait porter devant lui dans la bataille et ne le confiait qu'au commandant en chef d'entre ses généraux. La guerre heureusement terminée, il le rendait au trésorier chargé de le garder^). Dans la bataille de Qâdisiya, il tomba aux mains du général arabe Sa'd b. Âbi Waqqâs.
En temps de paix les armes et l'attirail de guerre étaient conservés dans les magasins (ambdragh) et dans l'arsenal {ganj\ et c'était à l'Êrân-ambàraghbedh ^) de veiller à ce que tout fût en bon ordre et prêt à être délivré à bref délai. La guerre finie, les choses étaient remises ^°). Les chevaux étaient particulièrement
Patkanian, J. A. 1866 I p. 112.
Amm. Marc. XIX, 2, 3 et 7, 6; XXIV, 6, 8.
Not. et Extr. XVH p. 69, XX p. 79.
Hûbschmanu: Armcn. Gramm. I p. 130 et 146.
^Drapeau*" est la signification originale -du mot dirafs.
Flandin et Coste pi. 50.
Ibid. pi. 183.
Thrfâlibî, éd. et trad. de Zotenberg p. 38—39.
Voir ci-dessus p. 27.
Dênkard VII! , 26, 27 d'après V Armiâristàn, le „code militaire" (SBE. XXXVII, West: Pahlavi
Texts IV).
soignés, et le chirurgien vétérinaire (stôr-bezaSk) était un personnage important, pour l'usage duquel on recueillait des herbes^). Il n'était permis de saisir les chevaux des particuliers que dans le cas où un combat était imminent et si les chevaux nécessaires n'étaient pas arrivés à temps ^). Pour la nourriture de l'armée, la viande, le lait et le pain étaient pesés et distribués journellement aux guerriers en lots égaux ^). Il semble que, les jours de batailles, les hommes et les chevaux aient reçus une ration plus grande que d'ordinaire^).
On exigeait d'un général, qu'il eût les talents nécessaires pour diriger, l'habileté tactique, le coup d'œil sûr, la connaissance de son armée et une conduite mesurée; il devait surtout connaître les divisions de son armée et savoir ce qui était le fort de chacune d'elles; et le jour du combat il ne devait pas montrer d'emportement ni tenir des propos qui pussent faire naître la peur dans l'armée. Les soldats devaient être attachés l'un à l'autre par l'amitié et montrer une obéissance aveugle au général, et le jour du combat, celui-ci devait enhardir les troupes à encourir la mort en leur rappelant le devoir religieux de combattre les infidèles, les récompenses et les avancements qu'ils pouvaient obtenir dans ce monde-ci et la rémunération spirituelle dans l'autre*''). Au bruit des trompettes^, l'armée était excitée au combat, qui commençait, après que le cours d'eau le plus proche avait été consacré par de l'eau sacrée, et qu'un rameau sacré avait été tiré comme première flèche*^). C'était la coutume, que le général exhortât, avant la bataille, l'ennemi à se soumettre au Roi des Rois et à la religion zarathoustrienne^), ou qu'il provoquât, par le cri de „mard u mard!" (^homme et homme**, «homme contre homme*"), à un combat singulier quiconque en avait le courage^).
Dans les grandes batailles, qui étaient dirigées par le roi même, un trône d'une grandeur considérable était élevé, pour celui-ci, au centre de l'armée. Autour de ce trône se tenaient les serviteurs du souverain, sa suite et une troupe de soldats qui s'étaient engagés à le défendre jusqu'à la mort. Aux coins du trône des drapeaux étaient dressés, au dehors desquels on formait une autre enceinte composée d'archers et de fantassins. Si le roi n'était pas présent et que la bataille fût dirigée par le général en chef de l'Empire, celui-ci occupait le trône. Ce fut d'un tel siège que Rustam suivit les péripéties de la bataille de Qâdisiya^^).
Tandis que les Parthes avaient été peu habiles et peu assidus pour les sièges, les Perses au temps des Sassanides avaient appris la poliorcétique des Romains. Us employaient les béliers, les batistes, les tours mobiles et les autres matériaux de siège usités dans l'antiquité; et quand ils étaient assiégés eux-mêmes, ils savaient
») Dênkard VHI, 26, 11. «) Ibid. VHI, 26, 18. ») Ibid. VIU, 26, 10. *) ibid. VHI, 26, 12.
*) Ibid. Vni, 26, U-16; 22-23.
^) Amm. Marc. 19, 2, 5; Elisée, Langlois 1 p. 221.
') Dênkard VHI, 26, 21. ») Ibid. VIII, 26, 21.
») Nihâyatu'1-irab, Brownc, JRAS. 1900 p. 250; Procope: B. P. I, 13.
^^) Ibn Khaldûn, Not. et Extr. XVII, 69, XX p. 79-80. Qu'un Rui des Rois -^ tel que àâpûr II — se soit jeté dans le combat, là où il sévissait le ))lus fort, c'est ce que note Âmmien comme quelque chose d'inouï jusqu'alors.
l'art de démonter l'appareil de Tennemi en saisissant les béliers dans des nœuds coulants et en versant du plomb fondu ou des matières inflammables sur les machines^). Les prisonniers de guerre étaient généralement emmenés, les mains liées derrière le dos, pour être vendus comme esclaves^) ou expédiés en des parties désertes du pays pour y former des colonies de cultivation •^).
Pour faire le compte de la perte des hommes, les Perses avaient une méthode assez ingénieuse. Avant la guerre une revue avait lieu en présence du roi, qui était assis sur son trône, et du général à qui la direction de la guerre était confiée. Les soldats défilaient un à un, et chacun jetait une flèche dans un des grands paniers qui y étaient placés à cet effet. Puis les paniers étaient scellés avec le sceau royal. La guerre finie, les paniers étaient ouverts, et chaque soldat ayant repris une flèche, le nombre de celles qui restaient indiquait le nombre des soldats tués ou captifs. Ainsi le roi était à même de juger, si un général avait acheté trop cher une victoire^).
Les marzbâns des provinces limitrophes avaient à leur disposition des forces constantes de troupes mercenaires. De même les places fortes des frontières contenaient des garnisons permanentes''*).
L'Eglise et la Justice.
De prime abord, les Sassanides s'étaient alliés au clergé zarathoustrien, et la relation intime entre l'Etat et l'Eglise continuait pendant toute l'époque dont nous nous occupons. L'Eglise donnait au pouvoir mondain son caractère sacré et intervenait en même temps dans la vie de chaque citoyen dans toutes les circonstances importantes; elle suivait, pour ainsi dire, l'individu du berceau jusqu'au tombeau. ^Maintenant tous les révèrent (les mages) et les regardent avec beaucoup de vénération. Les affaires publiques sont arrangées selon leurs conseils et leurs prédictions"), et ils dirigent en particulier les affaires de tous ceux qui ont un litige en surveillant avec soin ce qui se fait et en en portant leur décision, et rien chez les Perses ne semble être légitime et juste, s'il n'est pas affirmé par un mage** ^).
L'influence des prêtres ne reposait pas seulement sur leur autorité spirituelle, sur la juridiction que l'Etat leur accordait^ et sur leur autorité de légaliser les naissances, les mariages etc. et d'entreprendre des purifications et des sacrifices, mais aussi sur leurs possessions territoriales®) et les ressources abondantes qui rentraient par des amendes religieuses, la dîme et les dons^). D'ailleurs ils jouis-
^^ Voir les descriptions chez Ammien XIX, 5 sqq.; XX, 6 — 7 et 11. Âmm. Marc. XIX, 6, 2.
Gomp. ci-dessus p. 48; Âmm. Marc. XX, 6, 7; voir aussi Labourt p. 122 n. 3. Procope: B. P. I, 18.
Nœld. p. 479 n. 1. Gomp. ci-dessus p. 52 n. 2.
Agathias H, 26.
Voir. p. 35.
E. Lehmann: Zaratlioustra II p. 229-30.
saient d'une indépendance très étendue, ils formaient même presque un Etat dans TEtat, si Ton peut se fier au dire d'Âmmien, que les mages vivaient d'après leurs propres lois*).
Le clergé zarathoustrien formait une hiérarchie minutieusement réglée et graduée dont nous n'avons pas, cependant, une connaissance exacte, la société parsie moderne étant en grande partie différente de celle du temps des Sassanides. Les mages (môghân) étaient la grande classe des ecclésiastiques inférieurs. Au-dessus d'eux étaient des hérbedhs et des môbedhs et diverses autres sortes de prêtres ayant des fonctions spéciales, comme le prêtre des prières (zôt) et le prêtre du feu (râspi). Le dastùr avait vraisemblablement un rang supérieur; mais nous ne pouvons pas définir avec quelque certitude ses fonctions. Il est peut-être le plus probable qu'il ait été une sorte d'expert dans les questions de religion, un théologien et jurisconsulte à qui l'on s'adressait pour la décision des cas douteux^), quelque chose comme le moufti dans le monde islamique. Un autre poste supérieur était celui de môghân-andarzbedh, «instructeur des mages" •^). Au sommet de l'édifice ecclésiastique se tenaient Vhêrbedhân hérbedh et le môbedhân môbedh%
Ayant tout le clergé était attaché aux pyrées, et le service aux temples était son occupation principale. Correspondant aux grades du régime patriarcal des anciens Iraniens, il y avait un feu de maison, un feu de clan ou de village (âdherân) et un feu pour chaque province (c.-à-d. canton) appelé le feu de Bahrâm% Tandis que le feu de maison était entretenu par le mânbedh, le maître de la maison, deux prêtres au moins étaient nécessaires pour le service de l'àdherân, et le feu de Bahrâm demandait un corps de prêtres plus nombreux sous la direction d'un mobedh^). Mais bien plus adorés que tous ces feux-là étaient les trois grandes incarnations du feu céleste qui correspondaient aux trois états primitifs: le feu
d'Adhar-Farnbâgh^ consacré à l'état ecclésiastique^), à Kâriyàn en Pars, Adhur-
>) Voir p. 35.
^) Dans rintroduction du livre d'Ardâ Virâf (I, 9; Hoshaugji Jamaspji Asa p. 142—43) il est dit qu'après la mort d'Alexandre le Grand une confusion générale régnait, il n'y avait „aucun maître, aucun souverain, aucun chef, aucun dastûr qui connût la religion''. Les mages et les dastûrs se rassemblent pour discuter des questions importantes relativement à la religion (ibid. I, 19; p. 146). Ardesir, désirant faire fixer le texte de TAvesta, réunit à cet effet tous les dastûrs et les môbedhs du royaume (Geldner, Grundr. d. iran. Pliilol. II p. 34). — Le mot dastûr (ancien pei-se *dastahara^ „celui qui donne un coup de main*") a eu aussi la signification mondaine de «ministre" ; comp. le sens double du mot français pministre".
') Elisée 124, 128; voir Hûbschmann: Armen. Gramm. I p. 99; Hoffmann p. 50—51. — Le titre de mas'i'inôghân, „ supérieur des mages", qu'on trouve en Demâvand au moment de la conquête arabe, et qui se maintient environ un siècle et demi après la Hégire, ne date que des derniers temps de l'époque sassanide et n'a certainement rien à faire avec le , Zarathoustra" avestique, maître de Haï (Marquart: Érânsahr I p. 128).
*) Voir ci-dessus p. 34—36.
*) Voir Spiegel: Êrân. Alterth. III p. 575.
^) II semble que chaque môbedh ait eu un canton pour domaine (Nœld. p. 450).
^) Plusieurs grands prêtres connus des Parsis ont porté le nom d'Adhur-Farnbagh.
D. K. D. Vldensk. Selsk. Skr-, 7. Rœkke. historisk og fliosoflsk Afd. I. 1. 9
Gusaspy le feu de Tétat des guerriers ou feu royal à Ganjâk (Ùèi) en Azerbeïdjân ^), et Burztn mihr, le feu des agriculteurs au mont Rêvand en Khorassan^. Au lieu des autels en plein air d'autrefois, on avait élevé de grands et somptueux temples à ces feux. Il était d'une importance extrême que le soleil ne brillât pas sur le feu; aussi celui-ci se trouvait-il enfermé dans une enceinte absolument obscure à l'intérieur du temple.
Aux heures de détresse, les rois sassanides allaient en pèlerinage au feu royal
d'Adhur-Guâasp^) et le dotaient libéralement d'or et de biens, de terres et d'esclaves.
Bahrâm V envoya au temple d'Adhur-Gu^asp les pierres précieuses de la couronne prise au Khâqân et l'épouse de celui-ci*). Khusrau I faisait preuve d'une générosité
égale envers le temple. Khusrau II promettait à Adhur-Gu.^asp des ornements d'or et des dons d'argent, s'il parvenait à vaincre Bahrâm Côbin, et il tint sa parole.
Si les trois pyrées principaux étaient objets d'une vénération toute particulière et plus richement dotés que les autres, beaucoup des pyrées de Bahrâm jouissaient aussi d'une grande considération, ceux surtout dont la fondation était attribuée à quelqu'un des héros fabuleux des temps mythiques ou à Zarathoustra lui-même, tels un temple de Tûs, un de Nê§àpûr, un d'Arrejân en Pars, tels le temple Karkara en Seïstân et le temple Kuwisa entre le Pars et Ispahân'*).
La première occupation des serviteurs du temple était de veiller sur le feu et de prendre garde qu'il ne s'éteignit. A cela s'ajoutait la préparation de l'haoma, l'offrande de pain et de viande, la ^murmuration"" de prières et de litanies^). Dans leur rapport à la communauté, les prêtres avaient des fonctions multiples et variées: exécuter les purifications rituelles, confesser, donner l'absolution et condamner à l'amende honorable, puis accomplir les cérémonies d'usage aux naissances, à la mise du costi (la ceinture sacrée), aux mariages, aux funérailles et aux diverses fêtes religieuses. Si l'on considère, comment la religion intervenait dans les moindres événements de la vie quotidienne, et jusqu'à quel point l'individu était exposé, nuit et jour, à tomber en péché et en impureté par le moindre manque d'attention, on comprendra que la fonction ' des prêtres n'était nullement une sinécure, et qu'un
1) V. Nœld. p. 100 n. 1. et Hoffmann p. 250 sqq.
^) Bundehisn chap. 17; comp. l'excursus instructif de M. Hoffmann p. 281—93.
^) Ibn Khordâdl)eli prétend même que c'était une coutume convenue, qu'après son avènement le roi des Perses allât à pied de Gtésiphon au feu d'Adhur-Gusasp (Bibl. geogr. arab. VI p. 120, trad. p. 91). En somme, ce feu était le symbole de l'unité monarchique et religieuse, le symbole de la royauté sassanide, fortifiée par Talliance avec le clergé, par opposition à la royauté arsacide, sous laquelle ciiaque „roi de province", c.-à-d. chaque satrape, avait un pyrée à son propre usage. Ici la lettre de Tansar (p. 225 et 530) exprime, selon toute vraisemblance, une tradition historique, tandis que l'assertion que les pyrées des „rois de province*" fussent une innovation et que le feu royal unique des Sassanides fût une restitution de l'état de choses du temps de Darius, repose sur une ficUon théologique.
*) Tab. Nœld. p. 102 et 104. Autrefois, Ardesîr I avait expédié les têtes des ennemis tués dans le combat au temple d'Anâliita à Istalchr, et au même endroit les têtes des chrétiens exécutés furent suspendus encore en 340 ap. J.-C.
^) ^alirastânî, trad. de Haarbrûclcer I p. 298.
^) Ëdv. Lehmann: Zarathustra II p. 231 sqq.
prêtre qui n'avait pas hérité de biens et de maisons pouvait aisément gagner une fortune par ses occupations diverses 0* U fallait prier le soleil quatre fois pendant la journée, il fallait prier la lune, le feu, l'eau, il fallait faire ses prières en se couchant et en se levant, en se lavant et en mettant sa ceinture, en mangeant, en allant à ses nécessités, en éternuant, en coupant ses cheveux et ses ongles, en allumant des lampes etc. Le feu du foyer ne devait pas s'éteindre, le soleil ne devait pas tomber sur le feu, le feu et l'eau ne devaient pas se toucher, des vases de métal ne devaient pas s'oxyder, parce que les métaux étaient sacrés. Les formalités nécessaires pour éloigner l'impureté de celui qui avait touché à un cadavre ou d'une femme qui avait ses règles ou d'une femme en couches — surtout si elle avait mis au monde un mort-né — étaient extrêmement fatigantes et ennuyantes. Arda Virâf voit à l'enfer, parmi des assassins, des sodomites, des parjures et d'autres grands criminels, des individus qui ont péché en prenant des bains chauds, en jetant des choses impures au feu ou à l'eau, ou qui ont parlé en mangeant, pleuré les morts ou marché sans souliers.
Les prêtres étaient chargés non seulement de l'exécution des cérémonies, mais aussi de la direction morale du peuple et du gouvernement des âmes. Je ne doute pas que l'enseignement primaire et — au moins en partie — celui des Hautes- Etudes aient été aux mains du clergé; mais malheureusement les renseignements sur ce point-là nous font défaut. Nous savons*) que les princes et les jeunes hommes de la haute noblesse apprenaient à lire, à écrire et à compter, à jouer à la paume et aux échecs^), à monter à cheval et à chasser; il va sans dire, que la jeune noblesse a été exercée, avant tout, dans l'usage des armes ^). Mais pour l'enseignement du peuple nos sources ne nous apprennent rien de positif*"^).
Les indications que donne le Dênkard^) sur la position des prêtres sont malheureusement trop fragmentaires. Il est question de prêtres qu'on envoie d'un district (canton?) à un autre, et de la nomination dun prêtre (môbedh?) du district
1) Dênkard VIII, 20, 44.
*) Kârnâmak, BB. IV p. 38 et 39.
') Pourtant, ce jeu ne fut introduit en Perse que sous Kliusrau I.
*) Mundhir, le roi arabe de Hira qui s'est chargé de Téducatton du prince Bahrâin (plus tard Balirâm V) envoie chercher à la cour du grand roi des Jurisconsultes perses, des maîtres de tir à l'arc, de l'art de monter à cheval, de Tart d'écrire, et de tout ce qui appartient à une instruction distinguée, et fait appeler en outre des sages perses et grecs et des conteurs arabes (Tab. Nœld. p. 88).
^) Les dêhkâns doivent avoir eu de tous temps une instruction solide par des professeurs ecclésiastiques: durant des siècles après la chute de l'Empire sassanide, ils conservaient les traditions de la fable et de l'histoire nationale en tant qu'elles fussent liées à la religion (comp. la traduction du Sâhnâmeh par J. Mohl, I, introduction p. 7 sqq.). Sans doute, une assez grande part de la population des villes aura su au moins lire, écrire et compter. La langue bizarre appelée le pehlvi, où les verbes les plus usités, les pronoms, les prépositions etc. sont exprimés par des idéogrammes araméens, semble si peu faite pour l'usage pratique d'une population commerçante, qu'on pouvait supposer à priori qu'une langue plus simple eût été employée en dehors des ouvrages savants de théologie et d'histoire composés par des prêtres, et des documents ofjQciels. Une telle langue écrite purement iranienne, datant de l'époque sassanide, est retrouvée maintenant dans les fragments manichéens de Turfan.
•) VIII, 28, 2—4-8, d'après le ^code ecclésiastique'*.
(canton?) pour Tinstruction et renseignement* de la population, après le rappel du prêtre envoyé. Pour cette nomination le gouverneur du district (le sàhrîgh?) c.-à-d. l'autoriié laïque, aura eu une voix décisive. Mais tout le passage est trop obscur pour en tirer des conclusions nettes.
Très caractéristique est Ténumération, dans le chap. 59 du Mainyo-i-khard^), des défauts qui sont les plus communs parmi les prêtres. Ce sont: Thérésie, l'avidité, la négligence, l'occupation commerciale, l'habitude d'attacher trop d'importance aux bagatelles^) et l'infidélité en matière de religion'^). Nous pourrions y ajouter: l'intolérance et le fanatisme. La persécution des hérétiques et des adhérents d'autres religions est un des côtés sombres du temps. D'ailleurs des discussions publiques sont mentionnées à différentes occasions, où les môbedhs et d'autres ecclésiastiques savants mesurent leurs forces avec les adversaires du mazdéisme*).
La justice avait, en général, une place très honorée dans l'ancienne Perse, et du bon vieux temps il y a assez de preuves de ce que les rois ont surveillé sérieusement le bon emploi du pouvoir judiciaire et l'intégrité des juges. Encore sous les Sassanides le nom de juge jouissait d'une considération bien établie. On choisissait pour juges des hommes éprouvés et intègres, qui n'avaient pas besoin de conseils, et on trouvait ridicule la coutume romaine de placer des hommes éloquents et savants en droit derrière le dos de juges ignorants'^).
Nous avons vu que la fonction de médiateur et d'arbitre — peut-être seulement entre les nobles — était une des sept charges héréditaires des grandes familles privilégiées^). Mais par la connection insoluble entre la religion, la morale et le droit qui est dans la nature du parsisme, le pouvoir judiciaire proprement dit devait appartenir au clergé, d'autant plus que pour ainsi dire toute la science était monopolisée par l'église. Les juges, dâdhwars, sont mentionnés avec les dastûrs, les môbedhs et les hêrbedhs, et ils avaient, comme les dastûrs, le titre de radh ^). Un tel juge ecclésiastique dirigeait les tribunaux de chaque canton et avait à veiller, en général, à ce que la justice fut satisfaite, même de la part des suprêmes autorités séculières de la province^). D'autres hauts fonctionnaires cantonaux munis d'une
») s. B. E. XXIV p. 105-6.
*) Il est assez remarquable, que le formalisme pédantesque pouvait devenir trop fort même pour des théologiens parsis.
^) Ainsi r hypocrisie parmi les prêtres n'était pas rare alors non plus, en Iran.
*) Controverse avec Mânî; discussion entre le chrétien Gîwargis et un radh perse (Hoffmann p. 109); comp. la discussion post-sassanide conservée dans le livre de „Gujastagh Al)âlis'' (publ. p. Barthélémy, Paris 1887).
^) Amm. Marc. XXIII, 6, 82 — Le Dênkard (VIII, 20, 74) dit de même que la fonction de juge appartient à celui qui connaît la loi. Le Hûspâram Nask a contenu un expose plus détaillé du devoir du juge d'être Juste et des considérations religieuses qui le motivent.
«) Voir ci-dessus p. 27 -28.
^) Ârdâ Virâf-nâmagh 1, 9, trad. d'Hoshangji Jamaspji Asa p. 142—43, et les notes du traducteur.
^) Pour le contrôle des percepteurs exercé par les juges de canton après la réforme de Khusrau I, voir ci-dessus p. 58.
autorité judiciaire étaient le srosavarzdâri ou auditeur ecclésiastique, et le dastbarhamdâdh^). Le village doit avoir eu une instance de juridiction inférieure, que ce fût le dêhkân ou un juge de village particulièrement appointé. La juridiction militaire était conférée à un auditeur particulier, le spâh-dâdhwar^).
Sans doute, l'organisation de la justice a atteint à un haut degré de perfection. Souvent plusieurs juges travaillaient ensemble, en certains cas on employait des tribunaux mixtes, composés de juges de différents degrés. La loi accordait aux juges un certain délai pour appeler les témoins, et la durée de toute la procédure était limitée par un règlement fixe^). Il y avait des prescriptions contre la verbosité des chicaneurs qui traînaient en longueur et embrouillaient les affaires '), et l'on pouvait procéder contre un juge qui représentait, par intérêt, une affaire douteuse comme certaine ou une affaire certaine comme douteuse'*).
«Les lois étaient fort redoutées chez les Perses, dit Ammîen^); celles contre les ingrats et les déserteurs étaient tout particulièrement cruelles, et d'autres étaient abominables, à savoir celles d'après lesquelles le crime d'un seul perdait tous ses parents". La base théorique du code pénal est définie dans la lettre de Tansar^) de la manière suivante. On distingue trois sortes de crimes que frappe la loi: les crimes contre Dieu, lorsqu'un homme „se détourne de la religion et innove dans la religion", ceux contre le roi, «lorsqu'un sujet s'insurge, se révolte ou trahit" ou qu'il prend la fuite dans la bataille, et ceux contre le prochain, «quand l'un opprime l'autre". Autrefois, quand les lois étaient très sévères, les deux premières classes de crimes, à savoir l'hérésie, l'insurrection, la trahison et la désertion, étaient punies de la peine de mort sans délai, et les crimes contre le prochain, vol, brigandage, viol, oppression etc., par le talion. Au temps de la rédaction de la lettre, c.-à-d. au temps de Khusrau I, les peines, en général, avaient été adoucies. Envers les hérétiques la loi prescrivait alors «qu'on tînt le coupable en prison et que pendant toute une année des clercs le catéchisassent sans interruption, lui prodiguassent les conseils, lui exposassent des arguments et dissipassent ses doutes. S'il se repentait et confessait son erreur, on le mettait en liberté; si l'obstination et l'orgueil le retenaient dans l'infidélité, on le mettait à mort". En réalité cette loi ne se laissait pas appliquer sur les adhérents des religions telles que le christianisme et le judaïsme, mais il est probable qu'elle a été suivie dans toute sa rigueur pour les manichéens et les mazdakites. Quant à ceux qui commettaient des crimes contre le roi, on se contentait, dans cette période-là, d'exécuter une partie
*) Hoffmann p. 51. — Si M. Hoffmann a raison en interprétant ce mot: dastwar-iiam-dâdh („celui qui a la même autorité Judiciaire que le dastûr'', c-à-d. „vice-dastûr'*) on doit en conclure que le dastûr avait eu des fonctions juridiques. Cependant M. Nœldeke lit: dast-barbam, «ayant les mains Jointes**.
*) Hûbsclimann: Armen. Gramm. I p. 136.
») Dênkard VIII, 22, 12 - 15
*) Ibid. VIII, 20, 27.
») Ibid. VIIK 22, 10.
«) XXIU, 6, 81.
') pp. 219—21 et 523-26.
des révoltés ou des déserteurs pour intimider les autres et leur servir d'exemple, tandis que les crimes contre le prochain étaient punis de l'amende et de la mutilation, le brigand devant payer quatre fois autant que le voleur^). Contrairement à la pratique des temps antérieurs, on exécutait la mutilation d'une telle manière qu'elle n'affaiblissait pas la force de travail du coupable; à l'adultère, par exemple, on coupait le nez. Si l'individu n'avait pas commis de crime auparavant, il pouvait en être quitte par une amende, sans subir la mutilation, mais en cas de récidive la peine était aggravée; ^si les criminels condamnés à la réparation pécuniaire, après s'être acquittés, retombaient dans leur crime, on leur coupait les oreilles et le nez, sans qu'ils pussent prétendre à un nouveau pardon"^).
Les affaires de vol étant très communes, le code pénal des Perses s'en occupait particulièrement. Le voleur pris en flagrant délit est mené devant le juge, la chose volée attachée au cou^). Il est mis en prison et chargé de fers. Le nombre des chaînes varie selon la gravité du crime, et les membres qui ont commis le forfait sont plus ou moins étroitement liés. Convaincu de son crime, il est mené à l'échafaud où il est étranglé^). Dans les interrogatoires, le juge d'instruction, s'il est nécessaire, use d'une bienveillance fallacieuse et de paroles trompeuses pour faire avouer le criminel^). Celui qui trahit ses complices est récompensé^, mais le receleur reçoit la même punition que le voleur^). Les voleurs indigènes et ceux qui sont étrangers ne sont pas traités de la même façon quant à l'habillement,, s'il fait froid, et quant aux médicaments, en cas de maladie. Pour des raisons religieuses, les criminels étrangers ne sont pas mis aux fers^).
L'emprisonnement comme punition ne semble pas avoir été en usage en Perse, mais la détention préventive pouvait durer des mois et même des années^). En outre la prison était employée comme un moyen de faire disparaître sans bruit des hommes dangereux. Ainsi beaucoup de gens de haute extraction ont été incarcérés dans le «Château de l'Oubli" (AnCisberd), château fort en Sousiane, près de Gôndêsàpûr ^^), qui devait son nom sinistre à ce qu'il était défendu de mentionner devant le roi les individus qui y étaient détenus.
L'aveuglement était une peine très commune, surtout pour des princes qui s'étaient révoltés; il était exécuté ou au moyen d'une aiguille chauffée ou en versant de l'huile bouillante sur les yeux de la victime ^^). Selon Moïse de Khorène**),
^) Si le brigandage ou le vol était très grave, la peine était la mort. Voir les passages du Dénkard cités ci -après.
^) La mutilation est mentionnée aussi dans le Dênkard (VIII, 20, 111).
3) Dênkard VIII, 20, 123. *) Ibid. VIIÏ, 21, 1-5. ») Ibid. VIII, 21, 10. «) Ibid. VIII, 21, 11. ') Ibid. VIII, 21, 8. ») Ibid. VIII, 19, 55.
^) Lalsourt: Le Christianisme en Pei*se p. 59.
1") Nœld. p, 144 n. 1. — Plusieurs membres de la famille royale ont habité cette prison. Ârsace, roi de TArménie, y a été également incarcéré (Procope: B. P. I, 5). Selon Procope, c'était de là que Kawâdh, détrôné, réalisait sa fameuse fuite. Plus tard, Scrôê en délivra un certain nombre de prisonniers, qui l'aidèrent à détrôner son père, Khusrau II (Patkanian, J. A. 1866 I p. 208—9). ") Procope: B. P. I, 6; Faust, de Byz., Langlois I p. 231. i«) Langlois II p. 141.
ââpûr II aurait puni de mort un général, qui avait fait preuve de manque de courage, en lui faisant boire du sang de taureau, peine bien connue des périodes antérieures de l'histoire de Perse ^). D'ailleurs la peine de mort était exécutée généralement au moyen de l'épée; certains crimes, comme la trahison envers l'Etat ou la religion, étaient punis souvent par le crucifiement. Mâni fut attaché à la croix et sa peau empaillée fut suspendue à une des portes de Gôndêsâpûr, supplément à la peine de mort, dont on connaît d'autres exemples^. La lapidation n'était pas inconnue non plus^).
Quant à la torture, les Perses étaient doués d'un horrible talent d'inventer des tourments raffinés. Un instrument souvent employé était le peigne de fer, au moyen duquel on arrachait la chair du malheureux détenu; s'il fallait aggraver la torture, on versait du naphte sur les os découverts et on l'allumait. Les prisonniers étaient estropiés par des coups de fouet, suspendus la tête en bas — quelquefois par une pied —, leurs membres étaient disloqués ou tranchés im à un, on les scalpait, on versait du plomb fondu dans leurs yeux et leurs oreilles, on leur coupait le corps en deux. Le supplice de la roue et la mort sur un bûcher nourri de naphte figurent également dans cette collection de cruautés raffinées. La plus affreuse était cependant «les neuf morts*" dont voici les détails: le bourreau coupait d'abord les doigts des mains, puis les doigts des pieds, puis les mains jusqu'aux carpes, puis les pieds jusqu'aux chevilles, puis les bras jusqu'aux coudes, puis les jambes jusqu'aux genoux, ensuite les oreilles, le nez et enfin la tête^). Les cadavres des exécutés étaient abandonnés aux bêtes sauvages''). D'autres peines étaient la confiscation du bien du coupable^) et le travail forcé qui consistait à tracer des routes, à briser des rochers, à couper des arbres, à couper du bois pour l'entretien du feu sacré etc.').
Pourtant on ferait tort aux Perses en croyant que toutes ces cruautés appartenaient à la justice quotidienne. Nos renseignements sur la question et les supplices ont pour sources les actes des martyrs chrétiens, et, sans compter les exagérations qu'on peut présupposer dans de telles relations, il faut considérer qu'il s'agit là de persécutions religieuses^, et qu'ainsi les cruautés sont l'effet de la combinaison particulière de zèle religieux et de perversité sexuelle bien connue des actes de
1) Hérodote HI, 15; Plutarque: Thémistocle 31; comp. Pline: Hist. nat XI, 38.
') Un général arménien est écorciié et sa peau empaillée suspendue a un des arbres les plus hauts (Procope : B. P. I, «^) ; comp. Tanecdote du Siâset-nâmeh, éd. de Scliefer p. 29 sqq., trad. du même p. 41 sqq., cité ci-dessous. Âmmien raconte (XXIII, 6, 80) que les Perses ^avaient la coutume d'écorcher entièrement ou en partie des hommes vivants".
') Voir les actes des martyrs passim.
*) Hoffmann, passim; Âssemani: Acta Mart. Orient., passim; Labourt p. 61, d'autres tourments ibid. p. 110.
^) Labourt p. 62.
") Labourt p. 111, où la peine est aggravée par cette disposition, que le coupable, un noble, doit obéir au plus méchant de ses esclaves, à qui il est obligé, en outre, d'abandonner sa femme.
7) Labourt p. 114 et 130.
*) Les persécutions des manichéens et des mazdakites portent des traits tout-à-fait semblables.
rinquisition dans TEurope du moj^en âge. Bien souvent, les chrétiens de TEmpire perse ont appelé les malheurs sur eux par leur fanatisme, leur mauvaise conduite et leurs sympathies avec Tennemi héréditaire. Et les controverses entre les sectes chrétiennes qui se traitaient mutuellement d'hérétiques ne contribuaient pas à les faire estimer aux yeux des Perses. Encore les grandes persécutions étaient-elles rares, et la plupart du temps, les chrétiens pouvaient vivre assez tranquillement sous la direction spirituelle de leur catholicos et de leurs évêques.
Dans les persécutions contre les hérétiques, les tribunaux ordinaires n'entraient généralement pas en jeu. Les instructions, les interrogatoires et les jugements étaient faits ou par les marzbâns ou autres autorités provinciales ou, le plus souvent, par des commissions royales particulières, dans lesquelles les môbedhs, généralement, ont joué le premier rôle*). „Le roi, les généraux et les môbedhs traînaient ainsi à leur suite des troupes de prisonniers qu'ils interrogeaient quand bon leur semblait"" dit M. Labourt^). L'affaire de Tévêque 'Abdiéo' est traitée d'abord par le prince Ardesîr (plus tard Ardeèîr II), qui gouvernait l'Adiabène avec titre de roi, puis par le môbedhàn môbedh, assisté par deux mages, enfin par le chef des eunuques, qui était ^maître de tous les éléphants du royaume"^). Une commission d'inquisition est composée par le môghân andarzbedh, le srôsavarzdâri et le dastbarhamdàdh^), une autre par l'inspecteur des magasins royaux et le môbedhàn môbedh, ayant pour assesseurs le chef des eunuques et le grand maître de la garde-robe"). Quand le radh ecclésiastique, qui a traité l'affaire de Pethiôn, commence à se dégoûter des cruautés et cherche à se dispenser de mettre à exécution les «neuf morts" sur le martyr, le môbedhàn môbedh lui ôte son sceau d'honneur et le destitue, et à sa place un secrétaire (éahrdabîr) récemment élu est envoyé de la cour pour assister le grand prêtre^). Ordinairement une autorisation particulière du roi était nécessaire pour qui désirait prendre des mesures violentes contre les adhérents d'autres religions ''). C'est le roi lui-même qui ordonne les persécutions et les fait cesser, quelquefois sous l'influence du clergé, mais le plus souvent — quand aux chrétiens tout au moins — pour des raisons politiques. Il y a généralement un certain rapport entre les persécutions des chrétiens et les relations perso-romaines (perso-byzantines).
Ainsi la justice, dans de tels cas d'un caractère tout-à-fait extraordinaire, est moins liée aux lois ordinaires. Comme les juges de commission sont en partie des fonctionnaires d'Etat chez qui on ne peut pas présupposer beaucoup de notions juridiques, ils ont pour guide des édits royaux extraordinaires**). On agit sans
*) Voir p. ex. Hoffmann p. 38 et p. 61 sqq.
^) Le Christianisme etc. p. 59.
3) Ibid. p. 60.
*) Hoffmann p. 50 — 51.
^) Laz. de Pharbe, Langlois II p. 307, comp. Blisée, ibid. p. 230 sqq.
^) Hoffmann p. 65.
7) Labourt p. 114 1. 18 sqq.
®) Comp. Labourt p. 57.
acception de personne, des Syriens et des Perses, des gens du peuple et des hommes de la plus haute noblesse, même de la maison royale^), subissent le tourment et la peine de mort. Le môbedhân môbedh, qui a été membre d'une commission d'inquisition, et qui s'est converti au christianisme, n'en est pas exempt; seulement l'inspecteur des magasins, chef de la commission, n'osant pas le faire tuer sous sa propre responsabilité, fait connaître le cas au roi, qui lui ordonne de prendre ses dispositions pour procurer de la part des habitants des accusations de crime de lèse-majesté contre le grand môbedh, après quoi celui-ci est condamné à mourir de faim dans un endroit éloigné et désert^).
Pour examiner, en cas de soupçon, la culpabilité ou l'innocence de l'accusé, les ordalies jouaient un grand rôle^). Dans le Varstmânsar Nask les ordalies étaient glorifiées à côté de la vérité, du bétail et des bonnes actions^). Il y avait une sorte d'ordalie au moyen de rameaux sacrés (baresmôgh-varêh) et une autre par le feu (garmôgh'Varêh)% La dernière était la plus commune. Nous en avons des exemples dans l'histoire fabuleuse de Siyâvus dans le §âhnâmeh, et dans la romance de Wis u Râmin^. Il existait des règles fixes pour la sorte de bois qu'il fallait employer, et l'ordalie était accompagnée de cérémonies religieuses*^). Les ordalies pouvaient être plus ou moins graves^).
Le suprême pouvoir judiciaire appartenait naturellement au roi. Si l'on ne pouvait pas obtenir justice chez les autorités locales, on avait toujours la chance d'arriver à son but en s'adressant au roi. Seulement, le roi était loin, et il était difficile d'arriver à lui. Cependant, bien des traits conservés par la tradition montrent, même s'ils ne sont pas strictement historiques, que les rois sassanides avaient soin de la justice. Entre autre il est rapporté, que la plupart des rois de Perse se montraient à cheval, à certaines occasions, sur une estrade d'où ils avaient la vue sur la multitude rassemblée dans la plaine, et qu'ils y rendaient la justice à ceux qui avaient à se plaindre de quelque acte d'oppression; et la raison en était que «lorsqu'un prince se tient dans une résidence où l'on trouve portes, barrières, vestibules et portières, des personnes animées de sentiments malveillants et pervers peuvent s'opposer à l'entrée des gens qui se présentent et ne les laisser pénétrer jusqu'à lui" ^). Il est raconté, en outre, que les premiers rois sassanides donnaient deux fois par an, les jours du Nowrûz et du Mihrgân, une audience publique, dont personne n'était exclu. Quelques jours avant ces fêtes, on faisait savoir, par un crieur public, que l'audience aurait lieu, et au jour fixé, un héraut
>) Pîrgusnasp, Hoffmann p. 22 sqq.
*) Elisée, Langlois H .p. 233 sqq.
>) Dênkard VUI, 42, 3.
*) Ibid. IX, 40, 12.
<^) Ibid. VIII, 19, 35 et 20, 12.
«) Ëdit. de Lee p. 136 sqq.
7) Dênkard VIII, 20, 41.
^) Ibid. VIII, 38, 64.
*) Nizâm-el-mulk: Slâset-nâineh, publ. p. Schefer p. 10, trad. p. 12 (comp. Browne, JHAS. 1900 p. 220).
D. K. D. Vldensk. SeUk. Skr.. 7. Rœkke, historisk og llloso6sk Afd. I. 1. 10
se tenait sur le marché et faisait à haute voix la proclamation suivante: „Si quelqu'un en ce jour empêche un homme d'entrer dans cette assemblée, le roi dégage sa responsabilité de son sang qui sera versé". Puis le roi se montrait et recevait des requêtes, et si une d'elles contenait une plainte contre lui-même, il descendait du trône, remettait à genoux la plainte au môbedhân môbedh et le priait de rendre un jugement impartiaï dans l'affaire; si le jugement était défavorable au roi, il devait réparer son tort, mais si la plainte paraissait dénuée de fondement et non prouvée, l'accusateur était condamné „à la punition rigoureuse réservée à tous ceux qui ont l'audace de faire du roi et de son gouvernement l'objet de leurs critiques**. Puis le roi remontait au trône, se remettait la couronne et engageait les grands et les dignitaires de sa cour à suivre son exemple en donnant satisfaction et contentement à ceux à qui ils avaient fait tort^).
C'est d'une source ecclésiastique, évidemment, que provient ce récit. L'auteur du Siàset-nâmeh ajoute que la coutume en question fut abolie par Yazdegerd I, ce roi qui, parmi les Sassanides, était le plus liai du clergé. Il y a, sans doute, quelque chose d'historique dans la relation. Dans les actes syriens des martyrs, il est dit^) que cette coutume existait, à l'origine, chez les Sassanides, que pendant une semaine au commencement de chaque mois tout le monde avait le droit de> pénétrer chez les fonctionnaires d'Etat et de leur faire la lecture des plaintes sur des injustices souffertes, ainsi que de présenter au roi toutes les affaires mal administrées, mais que cette coutume fut abolie par Yazdegerd II, non pas par Yazdegerd P). Et la vérité immanente de tels récits^) est celle, que la plupart des rois sassanides ont possédé, plus ou moins, le sentiment aryen de la justice, et que souvent, par leur intervention directe et personnelle, ils ont remédié à la tyrannie et aux actes arbitraires des grands. Ce qui est rapporté sur le sentiment sévère d'équité d'Hormizd IV, est également très caractéristique à cet égard ^).
Sur les autres branches de l'administration il n'y a pas grand'chose à dire. Nous ne savons pas exactement, comment la police a été organisée. Des divisions de fantassins (pâîghân) sous leur chef {pâïghânsdlâr) ont été à la disposition des fonctionnaires des provinces en qualité de gendarmes, de bourreaux etc.^). Pour remplir des fonctions semblables, des corps d'archers, commandés par un tirbedh^
>) Nizâm-el-mulk: Siâset-nâmeh, éd. p. 38—39, trad. p. 56 sqq.
') Hoffmann p. 50.
') Comp. aussi Tab. Nœld. p. 113.
*) Comp. Fanecdote naïve racontée dans le Siâset-nâmeh (éd. Schefer p. 36, trad. p. 52) relativement au cordon de sonnette que Khusrau I fit attacher à son palais, et qui était place d'une telle manière qu'un enfant de sept ans pouvait l'atteindre. Quiconque avait à se plaindre de quelque injustice, pouvait s'attirer, par là, l'attention du monarque.
^) Tab. Nœld. p. 265 sqq. Même la tradition ecclésiastique n'a pu voiler, malgré sa prévention contre Hormizd IV, ces traits de zèle pour la Justice.
«) Nœld. p. 448.
ont été attachés au village, au moins dans quelques parties du royaume^). Â la cour, les soldats des corps de garde ont dû souvent faire le service de bourreaux^).
Quant au service des postes, le califat l'a emprunté. à la Perse sous une forme qui ne diffère pas trop de celle du temps des Âchéménides que nous connaissons par les auteurs grecs, et nous pouvons considérer comme sûr qu'il a eu, sous les Sassanides, essentiellement la même organisation. Il servait les intérêts de TEtat, non pas ceux du public, le but principal en étant d'assurer une communication rapide et commode entre le gouvernement central et l'administration des provinces. Les personnes aussi bien que les lettres étaient expédiées par les chaussées bien entretenues; aussi les relais étaient-ils munis d'un personnel et d'un nombre de chevaux correspondant à leur importance. On aura eu des courriers à cheval et des coureurs — les derniers étant probablement employés surtout dans les pays iraniens proprement dits, où les distances entre les relais étaient beaucoup plus courtes que dans les régions syriennes et arabes, qui étaierit desservies en partie par une poste à chameau^).
Les ambassadeurs étrangers étaient traités avec beaucoup de courtoisie. Quand un ambassadeur arrivait, le gardien des frontières faisait aussitôt son rapport, et les gouverneurs des provinces que l'ambassadeur devait parcourir, prenaient soin de ce que des logis conformes au rang de l'ambassadeur fussent prêts à son usage partout. Quand le gouverneur avait appris le but de sa mission^), il en faisait
^) Hoffmann p. 61.
') Voir Tab. Nœld. p. 936. Au commencement de la période des 'Abbâssides, le chef du corps de garde du calife faisait également le service d'exécuteur (Kremer: Kulturgesch. d. Orients I p. 190). — Le „rnuhtasib'* qu'on connaît du temps du califat, et qui avait Tinspection policière du marché et des bonnes mœurs, est probablement un héritage de l'époque sassanide.
') Kremer: Kulturgesch. d. Orients I p. 195—96. — Il ne se laisse pas déterminer, si les directeurs de poste ont eu, comme au temps du califat, la tâche de surveiller Tadministration des provinces et d'en faire leurs rapports à la cour. II est déjà mentionné qu'une surveillance semblable, plus ou moins secrète, a été imposée, au moins en certaines périodes, aux juges de canton; mais il n'est pas invraisemblable qu'une surveillance secrète ait existé sous d'autres formes encore: la Perse a connu, dès les plus anciens temps, un espionnage bien organisé. Il ressort de la lettre de Tansar (p. 226 et 532) que les grands ont senti, sous Khusrau I, le poids de cette surveillance secrète qui avait „ provoqué répouvante et la stupéfaction parmi tout le peuple''. Vis-à-vis de cette opinion, le gouvernement iH)3'al défend son système d'espionnage par cet argument, que „Ic roi ne peut commettre comme ^yeux** (expression connue déjà à l'époque achéménide) et policiers que des hommes honnêtes, soumis, pieux, fidèles, instruits, pratiquants, dévots et vertueux, de sorte qu'ils ne rapportent rien au roi qui ne soit pas bien prouvé et certain".
*) Ainsi l'ambassadeur doit dire sa commission avant d'être mis en présence du roi, afin qu'on puisse se préparer à la réponse. La garde d'honneur, dont on le fait escorter, doit prendre soin de ce qu'il n'épie pas trop l'état du pays: quand des ambassadeurs sont envoyés de la Perse aux cours étrangères, ils ont en outre la tâche de se faire renseigner autant que possible sur l'état des routes et des défilés, où il y a des courants d'eau et des puits, où l'on peut trouver du fourrage, et qui dirige les affaires du royaume étranger, puis sur le caractère du prince et son entourage, ses forces militaires etc. Voilà l'exposition qu'en donne Nizâm-el-mulk (Siâset-nâmeh, éd. Schefer p. 87—88, trad. p. 129) en décrivant une coutume cei*tainement très ancienne; sa description de la manière dont on accueillait à son temps les ambassadeurs étrangers est entièrement conforme aux observations de Firdousî résumées ci-dessus.
part au roi, après quoi celui-ci envoyait un cortège pour Taccueillir et raccompagner à la résidence royale. Ici le roi le recevait en audience solennelle, assis sur son trône, entouré des grands dignitaires du royaume, et le questionnait sur son nom et son voyage, puis sur sa commission, sur l'état de son pays, sur son maître royal et Tarmée de celui-ci. Ensuite le roi l'amenait à son palais avec toute la pompe due à un ambassadeur, le faisait régaler à sa table, l'emmenait à la chasse et le renvoyait enfin avec le cérémonie! que demandait le rang d'un ambassadeur, en lui donnant une robe d'honneur').
>) Firdousi éd. MohI. V p. 364, vers 388 sqq.