‹ L'Empire des tsars au point actuel de la scienceChapitre 113 sur 367 · Prime P. Dolgoroukof, ouvrage cité, p · texte numérisé non relu

Prime P. Dolgoroukof, ouvrage cité, p

2. Nous avons donné un aperçu de sa vie dans Yîlixtoire infime, t. Ier, p. 335 et 370-37:..

les clauses de limitation du pouvoir furent supprimées et l'autocratie du Isar reconnue. Les membres des États généraux de 1613 qui vivaient encore furent contraints d'apposer leurs signatures sur cette charte ainsi remaniée, et pour les personnes mortes entre 161 3 et 161 9, on apposa des signatures apocryphes. Les hommes qui, dans cet intervalle, avaient été élevés à des fonctions nouvelles et des grades supérieurs à ceux qu'ils occupaient en 1613, signèrent la charte remaniée avec le titre de leurs grades et fonctions de 1619. Était-ce par intention ou par mégarde? impossible de le savoir aujourd'hui. j> Bref, ce serait un coup d'État du patriarche Philarète, qui, longtemps avant celui qu'on attribue aussi au tsar Alexis Mikhaïlovitch, aurait annulé le fruit des efforts faits par les boïars pour conquérir certains droits, notamment celui de participation aux actes gouvernementaux. Mais, où est la preuve? demandons-nous à l'auteur de cette polémique, qui oublie de la fournir. Prétend-il que, quand un homme, tel que l'historiographe G. F. Mûller, a affirmé que le document qui se trouve aux Archives de l'empire est l'original, il soit cru, lui, sur parole, en affirmant le contraire? Mùller, après avoir déclaré que, dans cet acte, il n'y a trace ni de conditions ni de restrictions, ajoute que c'est contre toute vérité que Strahlenberg assure qu'on en a fait signer au tsar dans cette lettre -patente. Gomment son contradicteur n'a- 1 -il pas senti qu'il fallait autre chose que des assertions pour contre-balancer un témoignage d'une telle autorité? Il était sur la trace d'une preuve, si, en effet, quelques-uns des signataires de 1619 ont ajouté à leurs noms des qualifications qui leur appartenaient bien à cette date-là , mais qu'ils n'avaient pas eu déjà en 1613; ceci était un point dont le critique pouvait à bon droit se faire une ai me : pourquoi s'est-il abstenu de suivre cette trace afin de donner à son dire quelque valeur pro-

bante? Un second indice, il le trouve dans \ Histoire du règne du tsar Michel, par Berg. Cet écrivain du temps de l'empereur Nicolas, dit-il, tqui n'a point osé parler des clauses imposées par les États généraux en 1613, cite cependant un oukase publié après le retour de Philarète en Russie et prescrivant le rétablissement du titre d'autocrate sur le sceau de l'État, d'où il avait été supprimé à l'avéneinent du tsar Michel. » Où est cet oukase? quels en sont les termes, la date, l'authenticité? cela méritait un examen approfondi, devant lequel le prince Dolgoroukof semble avoir reculé.

Mais quand les affirmations de cet auteur seraient prouvées au lieu d'être absolument dénuées de preuves, quand il serait vrai que l'autocratie des tsars n'a pas été consacrée par la charte d'élection de 1 613, celle-ci ayant, au contraire, pose des limites au despotisme jusqu'alors en vigueur, que pourrait-il fonder sur ce fait dans l'intérêt de sa cause? Tout au plus ceci, que le droit de contrôle a existé pour les assemblées générales de l'empire; qu'il a existé, mais n'a pu être maintenu. Ne répondant pas aux besoins de l'époque, il ne trouva pas de défenseurs dévoués. En effet, il aurait affaibli encore davantage un empire qu'il s'agissait de relever d'une chute profonde; il l'aurait livré par la division et l'anarchie aux voisins qui en convoitaient les plus belles provinces; il n'eût produit, comme cela arriva en effet dans le* premières années d'Alexis, fils et successeur de Michel1, que troubles et orages, et un peu plus tôt un peu plus tard, il aurait été aboli, dans l'intérêt du salut commun. Car la liberté ne s'improvise pas chez un peuple encore placé trèsbas sur l'échelle de la civilisation; elle veut être apprise, conquise à la suite de grands efforts et après des preuves

1. Sur l'émeute de 1662 et les moyens atroces qu'on employa pour la réprimer, voir Herrmann, t. III, p. 664 et suiv.

de grande continence. Elle est le fruit délicieux d'une éducation longue et sévère à laquelle tous les membres du corps de nation ont participé. Pouvait-elle convenir à un peuple , hier encore plongé dans l'anarchie et la guerre civile, après avoir longtemps vécu dans une abjecte servitude dont la société, à tous ses étages, et plus particulièrement dans les hautes classes, conservait encore les vices , conséquence d'un tel état de choses? Le bon sens est le maître de la vie humaine, a dit Bossuet : comme question de bon sens, la thèse que nous combattons ne nous paraît pas plus solide que comme question d'érudition.

Ce qui est de fait, de l'aveu de tout le monde, le voici. Depuis l'avènement de Michel Fœdorovitch , prince un peu faible, s'introduisit l'usage de mettre en tête des lois et ordonnances rendues par le monarque cette formule : Le tsar a ordonné et les boïars ont conseillé (Tsar oukasall, i boiaré prigavarilV)\ non pas précisément en tête de toutes, mais de la plupart habituellement. A vrai dire , ce ne fut là qu'une formule, comme l'avait été cette autre plus ancienne : Après avoir obtenu la bénédiction et pris les conseils de notre père le métropolitain; et cette formule fut expressément modifiée par Pierre le Grand (oukase du fi mars 1701), qui retrancha la participation des boïars. A part les premières années du règne de Michel, toutes remplies par la guerre et pendant lesquelles Moscou fut même encore une fois menacé par les Polonais (1618), le souverain agit en autocrate, et ce premier des Romanof ne prenait conseil que de son père à la fois spirituel et selon la chair, le patriarche Philarète, dont il fit même son co-régent, sans en demander la permission à personne. On lut depuis en tète de beaucoup d'oukases cette autre formule: Mikhaïl Fœdorovitch, autocrate, tsar

I. Reutz, ouvrage cité, p. 26t. — Bojari adloculi sunt , selon la traduction de Wicfamann.

et grand-prince de toxdes les RussUs, et son père Philarête, grand-seigneur1 et très-saint patriarche de Moscou et de lotdes tes Russies, ordonnent , etc. Si c'est Philarête qui opéra la transformation des Liais généraux, comme dit le prince Dolgoroukof, en une assemblée purement consultative^ on remarquera, avec cet auteur lui-même, «le peu d'opposition qu'il rencontra.» Cependant, continue- 1 - il , 4 les Étals généraux, ainsi réduits à un rôle très-modeste, lurent convoqués à plusieurs reprises sous le règne du tsar Michel,» — et ceci est vrai jusqu'à un certain point*, — mais il est obligé d'ajouter qu'ils « n'étaient plus que l'ombre d'eux-mêmes; leur avis n'était plus écouté.» Cet avis, du reste, pouvait-il s'inspirer de l'esprit d'opposition? on était boïar par la volonté du tsar, et cette dignité, quelque haute qu'elle fût, ne se transmettait pas héréditairement. Gela est bien essentiel à savoir quand on veut mesurer la portée du zemskoî soveth ou des prétendus États généraux. Il n'en résulta jamais une entrave pour la volonté du prince. Le tsar suivant, Alexis Mikhaïl ovitch, convoqua bien encore cette assemblée, et à plusieurs reprises (1649, 1653, etc.), mais uniquement pour avoir son avis conforme, car elle n'avait que voix consultative. Monté sur le trône à litre d'autocrate, il régna comme tel et finit par rendre son pouvoir formidable à tous, mais par cela même tutélaire. Meiners, après avoir parlé de l'assemblée de 1649 d'où sortit le Code de lois appelé Oulojénié Zakonof, ajoute judicieusement ' : 4 Les hommes que le tsar prit pour collaborateurs dans ce travail, pouvaient à la rigueur être regardés comme un

1. Vél/kii Gopoudar, et non pas seulement rèlikii Gospodine. Voir notre Histoire intime, t. Ier, p. 375, texte et note 1. Lui-même s'appelait smirennii kijv, humble seigneur.

2. Voir llerrmanu, t. III, p. 542-567. Outre l'assemblée (sobor) de 1619, cet historien s'étend surtout sur celle de 1642.

3. Ouvrage cité, t. Ier, p. 306 et suiv. VA. notre Histoire intime , t. 1er, p. 366.

abrégé du peuple russe, mais non pas passer pour des représentants, pour des Etats de l'empire. Lui seul les convoquait, et il leur prescrivait ce qu'ils avaient à faire1. Quand le résultat ne répondait pas à ses vues, il pouvait les punir et les renvoyer chez eux, annuler tous leurs travaux et leurs propositions, faire le contraire de ce qu'ils avaient conseillé, sans enfreindre aucune loi ni violer les droits de personne.» Le baron de Mayerberg, diplomate qui, pendant son séjour à Moscou en 1661 , a tout vu par lui-même, était donc parfaitement fondé dans le jugement qu'il porte sur la nature de la monarchie russe. « Le grand-prince de Kussie, disait-il*, est effectivement un vrai seigneur, car, suivant l'antique usage, il dispose de tout sans entraves. Sa volonté est pour tous ses sujets une loi irrévocable, et il a sur eux, comme un maître sur ses esclaves, le droit de vie et de mort. Châtiés de sa main ou fustigés par son ordre, tous ses sujets voient en cela un acte de sa grâce. Aussi

1. Reulz, p. 361 , affirme la même chose. Il cite des passages de ïOulojéitié dont il va être question , pour prouver que l'assemblée ne se réunissait que sur un ordre du tsar. Nous avons sous les yeux ce Code de lois, et voici ce que nous lisons en tète du préambule : « Le seigneur tsar et grand-prince Alexis Mikhaïlo-

vitcb, autocrate de toutes les Russies a pris conseil (sovètoval) de son père et

directeur spirituel [bogomoleU) , le très-saint Joseph, patriarche de Moscou et de toutes les Russies, ainsi que des métropolitains, des archevêques, des évèques et de tout le conseil consacré par l'usage (so vsèm osviaschtchennym soborotn), et s'est abouché (t gavaril) avec ses boïars tsariens («' svoïmi yoçoudarévytni boïary), et avec les okolnitches, et avec les conseillers (*' doutnnymi lioudmi), etc., etc. •

2. Iter in Moschoviarn , p. 62. Cf. Olearius, trad. française de Wicquefort, t. Ier, p. 256. Dans ce dernier passage , voici ce qu'on lit : « Il n'est point sujet aux lois et il n'y a que lui, dans toute la Moscovie, qui en fasse.... Il crée seul les magistrats , et les dépose, les chasse, et les fait même punir, avec un pouvoir si absolu, que l'on peut dire du grand-duc ce que le prophète Daniel dit de ce roi de Babylone , qu'il faisait mourir ceux qu'il voulait et sauvait la vie à ceux qu'il voulait. * Olearius parle ensuite de l'extrême soumission des sujets et en trouve la cause dans la défense qui alors était faite aux Moscovites , sous peine de mort, de sortir du paya sans la permission expresse du grand-prince. P. 254.

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regardent-ils leurs biens comme appartenant moins à euxmêmes qu'à Dieu et au tsar. »

On ne peut le méconnaître, l'autocratie, à laquelle l'État devait jusqu'à son existence, le préserva de sa destruction sous le règne des deux premiers Romanof. Sous celui du troisième, Fœdor Alexéïévitch (1676-1682), l'aîné des frères de Pierre le Grand, elle lui rendit un service non moins signalé par l'abolition du mestnitcheslvo , c'est-à-dire de l'ordre des préséances, si pernicieux pour la discipline de l'armée, où la noblesse résistait à toute subordination; car tel noble dont le père, le grand -père ou l'aïeul avait occupé une place plus élevée, que le père, le grand-père ou l'aïeul de tel autre, refusait de se ranger sous les ordres de celui-ci. On comprend les inextricables embarras qui résultèrent de cet usage. Fœdor, voulant y mettre fin, convoqua encore une fois une assemblée, non pas générale, car les marchands et les bourgeois n'y figurèrent point cette fois1, mais que néanmoins l'auteur russe déjà souvent cité appelle « la dernière séance des États généraux au XVIIe siècle. » Sous Pierre le Grand lui-même, l'autocratie délivra le pays du corps des strélitz, lequel, comme les janissaires , en Turquie, était pour la Russie un foyer de révolte et un danger permanent. Au dedans, c'était là le plus grand service du au tsar réformateur, quoique certes non le seul8; au dehors , il remplit la tâche difficile de faire entrer son pays dans le système européen. Il n'y serait jamais parvenu sans l'autocratie: aussi devint -elle dans ses mains le despotisme le plus effréné, surtout lorsqu'il eut abandonné Moscou pour établir le siège de son gouvernement à Saint- Pétersbourg, ville de sa création, où il ne s'entourait que des personnes dont la présence n'avait rien de gênant pour

1. Herrmann, t. III, p. 707. Cf. Oustrialof , t. 1er, p. 399.

2. Nous avons déjà parlé plus haut, p. 213, de la suppression du patriarcat.

lui. Il abolit jusqu'au titre de boiar* Cependant, après sa mort et celle de ses deux premiers successeurs, un essai de réaction fut fait. En 1730, au moment où le pouvoir suprême fut rendu à la branche de loann, frère aîné de Pierre, dans la personne d'Anne Ioannovna, le haut conseil intime, où siégeaient quelques-uns des principaux membres de l'aristocratie, et qui s'arrogea le droit d'élection1, prétendit soumettre cette princesse, d'abord absente, à une espèce de capitulation. Anne se donna l'air d'y consentir; mais, arrivée à Moscou, elle arrêta ses résolutions avec fermeté, déchira l'acte restrictif de son autorité qu'on lui avait fait signer, et déclara que son intention était de régner en autocrate, «à l'exemple de ses ancêtres. »

Depuis ce moment, l'autorité impériale ne connut plus de limites, comme anciennement: l'aristocratie, renonçant à toute tentative de faire prévaloir son influence, resta soumise et redevint obséquieuse, ainsi qu'elle l'avait été jadis*. Seulement, elle joua parfois un rôle dans les révolutions de cour, où les libertés publiques étaient parfaitement hors de cause. Quant au projet de constitution que la grande-duchesse Natalie, première femme du grand-duc Paul, aurait concerté avec le comte Panine, gouverneur de ce dernier et ministre de Catherine IF, il resta à cet état de projet et lions ne pouvons y attacher aucune importance. Nous ne voudrions pas précisément en dire autant de l'assemblée que cette souveraine à grandes vues, mais trop avide des suffrages de Voltaire et des encyclopédistes, convoqua et

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