III
354 SECONDE SECTION. - CHÀPr.RE PREMIER.
l'agitation avait longtemps été à l'ordre du jour. Au reste, en Russie môme, Tannée 1862 a montré que la nation, sous le régime de l'autocratie et avant d'avoir passé par l'émancipation, à peine commencée alors, n'était nullement inaccessible à l'agitation politique. Le noble écrivain ajoute: «La servitude, d'ailleurs, n'est pas ici ce qu'on croit ailleurs; elle a des inconvénients comme toutes les choses humaines, mais elle a aussi de grands avantages et de grandes compensations qui doivent être mis dans la balance. » Ces avantages, ces compensations, on nous accordera que nous n'en avons rien caché, et néanmoins nous croyons avec tout le monde que, dans une balance sur laquelle les préjugés n'ont pas d'action, les inconvénients l'emportent de beaucoup. Voyons un peu le revers de la médaille.
Le Russe répète sans vergogne ce dicton de son pays : « L'homme battu en vaut deux, » quand au contraire le vieil Homère déjà avait dit : « Quand Jupiter fait un homme esclave, il lui ôte la moitié de son âme. » Ce contraste n'est-il pas significatif? n'y voit-on pas les effets de la vie servile en regard de ceux de la vie de liberté? Le servage, tolérable tout au plus dans la vie patriarcale, où les passions et les intérêts n'ont pas envenimé encore toutes les misères de l'humanité, dégrade l'âme des hommes dans tout autre état de société : la corruption en fait un instrument d'oppression, d'avilissement, d'exaction. Puis, avec la liberté de la personne se perd aussi l'indépendance du caractère. En Russie, celle-ci a été étouffée dans son germe, une foule des locutions proverbiales du peuple l'attestent aussi bien que celle qu'on vient de mentionner1. De plus, le servage était une prime payée à la paresse et à l'insouciance. Suide ne pas mourir de faim, n'ayant rien à lui, peu jaloux
I. « Les Moscovites se vendent très-aisément, a dit Perry: j'en sais Mon la raison , c'est que leur liberté ne vaut rien. »
d'acquérir un bien-être dont un caprice du maître pouvait le dépouiller, le serf n'avait pas l'amour du .travail et l'émulation n'exerçait pas sur lui le stimulant qu'elle a partout dans nos pays d'Occident. Partie intégrante du bien-fonds, chose du propriélaire, il ne devait pas se connaître luimême, ni s'aviser jamais de raisonner. Voué à l'ignorance, enfoncé dans la routine , incapable de tout effort généreux pour améliorer sa condition et prendre part au progrès général, il végétait plus qu'il ne vivait, malgré les brillantes facultés dont souvent Dieu l'avait doué. Il ne demandait pas à sortir de cet état déshonorant, car alors il aurait eu à répondre de lui-même et n'aurait plus pu vivre, comme il avait fait, sans aucun souci du lendemain. Quand l'oubli momentané de ses peines était pour lui un besoin (et ce besoin ne cesse de le tourmenter, même depuis l'affranchissement), il le demandait à la boisson; l'usage fréquent de l'eau-de-vie (vodka) exerçait une influence pernicieuse sur son intelligence et sur la prospérité de son économie, mais en attendant il l'étourdissait sur ses chagrins et lui communiquait cette gaieté expansive dont le spectacle a si souvent réjoui le voyageur, au milieu des campagnes monotones et sous le ciel de plomb d'un pays qu'on eût dit voué à une éternelle tristesse. On ne peut pas dire du moujik qu'il a «le vin bon», puisqu'il ne s'enivre que d'eau-de-vie; mais il est certain que, quand il a bu, ses bonnes qualités se font jour: il est gai, insinuant, caressant à l'état d'ivresse, et ne profère ni jurements, ni brutalités. Aussi M. Nicolas Tourghénief 1 a-t-il fait observer avec raison que le serf russe, même là où le servage a pesé sur lui de tout son lourd poids, n'était point tombé au dernier degré de l'abrutissement. «11 est malheureux, dit-il, mais il n'est