I. La Russie et les.llusscx, t. II, p
ni aussi abject, ni aussi vicieux que son malheur aurait pu le faire; certaines qualités paraissent sinon le distinguer, du moins se développer en lui avec une force et une vigueur toutes particulières : on ne saurait être plus désintéressé, plus généreux , plus fidèle, plus dévoué. Il semble que le malheur soit pour l'âme humaine ce qu'est pour la terre un vil engrais, qu'il la dispose à devenir féconde.» Est-il nécessaire d'ajouter que le servage qui dégrade celui qu'il atteint, a quelque chose d'avilissant même pour le maître. On l'a dit, l'exercice continuel d'un droit inique, même lorsqu'il est modéré, finit par corrompre le caractère de l'homme et fausser son jugement. Gomment pourrait-il tenir à sa propre dignité, à ses propres droits, celui qui n'a pas appris à ménager la dignité, à respecter les droits de chacun de ses semblables?
L'émancipation des serfs était donc nécessaire ; elle l'était à un triple point de vue. D'abord, elle avait un but purement humain; la morale, le progrès, les idées libérales partout répandues en commandaient la réalisation. En second lieu, elle avait un but économique, elle devait multiplier les produits de la terre, augmenter la richesse nationale, y associer toutes les classes1. Enfin, elle avait encore ce but accessoire d'abattre un mur de séparation qui avait existé jusque-là entre la Russie et l'Europe, d'avancer les Russes jusqu'à la même ligne de civilisation que les peuples d'Occident, et d'enlever à ceux-ci un de leurs principaux prétextes d'aversion et de dénigrement vis-à-vis d'un état social dont ils n'avaient plus ni l'intelligence ni le support. Ces considérations ont dû être décisives. Mais pour arriver à l'émancipation, il y avait des questions très-délicates à résoudre, des obstacles énormes à surmonter. Nous avons
1. Voir La Vérité sur la Russie, p. 234; Menschen und Dinge m Russland, p. 165 et suiv.
nous-même signalé la plupart de ces difficultés, au moment même où l'empereur Alexandre II s'y attaquait avec un mâle courage, et mieux que par nous elles avaient été exposées déjà par M. Nicolas Tourghénief1. Il est en conséquence inutile de nous appesantir encore sur ce point- là.
Reprenons donc notre historique du servage, afin de marquer la dernière phase et la suppression finale de cette situation déplorable , par laquelle néanmoins toute l'Europe avait dû passer. Alexandre 1er était, comme on sait, un prince qui, grâce à l'éducation libérale qu'il avait reçue suivant la volonté de sa grand'mère, devançait presque son siècle dans ses tendances réformatrices et allant à l'amélioration du sort de toutes les classes d'hommes. Parmi les cinq manifestes du 2 (14) avril 1804, qui inaugurèrent son avènement, il y en eut un spécialement adressé aux paysans de l'empire, auxquels il annonça diverses mesures de soulagement*, bientôt suivies de l'autorisation accordée aux hommes libres de cette classe d'acquérir des biens-fonds, bien entendu sans population. Alexandre, dit H. Storch, s'empressa de donner à la noblesse le plus beau des privilèges, celui « de transformer des esclaves en des hommes libres. • En même temps qu'il défendit la confiscation des biens héréditaires, jusqu'alors consacrée par l'usage, il déclara dans une lettre adressée à un grand de l'empire et qui circula dans la haute société , qu'il avait fait vœu de ne pas augmenter encore le nombre d'une classe de gens malheureux.
1. Voir notre Histoire intime, t. II, p. 197 , et notre Mission d'Alexandre //, p. 59-65; Tourghénief, ouvrage cité, t. II, p. 38 et suiv., 230 et suiv., t. III , p. 14-8 et suiv.
2. Voir H. Storch, le père, Hussland unter Alexander L, t. II, p. 193 et suiv., et p. 195, l'oukase du 12 déc. 1801. Dès celle époque, l'écrivain bien connu que nous citons, parle d'une classe libre de paysans, der freie Bauernstand. — Ce qu'a dit sur cette matière si importante M. de Gérebtsof, dans son Histoire de la civilisation en Russie, t. H, p. 81, est plus qu'insuffisant.
L'original de cette lettre était en français1. «Pour la plus grande partie, les paysans de la Russie sont esclaves, y était-il dit. Je n'ai pas besoin de m'étendre sur l'avilissement et le malheur d'un état pareil. J'ai donc fait vœu de ne pas en augmenter le nombre, et j'ai pris pour principe de ne pas donner, à cet effet, des paysans en propriété.» Il répugnait à ses sentiments de faire don de l'homme comme dune chose; il ne voulait pas «que le paysan pût être vendu ou aliéné comme une bête,» ce sont les propres expressions du monarque, contenues dans la suite de la même lettre. D'ailleurs, les paysans de la couronne qui, par don, passaient à des particuliers redevenaient serfs par cela même, ce qui était diamétralement opposé aux vues du monarque. Un peu plus tard, à l'occasion d'une demande que lui adressait le comte Serge Roumantsof d'émanciper un certain nombre de ses paysans, Alexandre rendit le célèbre oukase du 20 février (A mars) 1803, destiné à jeter les bases d'une classe dite « des cultivateurs libres2 ». Par là fut établi qu'un propriétaire pouvait non -seulement affranchir ses serfs, mais aussi les doter de propriété, en leur faisant don d'un certain nombre de champs ou d'un domaine entier; chaque libéralité de ce genre devait être l'objet d'une convention souscrite par le propriétaire et par le paysan, acte que le propriétaire soumettrait au gouvernement impérial sous forme de pétition et qui, ratifié par celui-ci, aurait force de chose jugée et devrait être respecté par les héritiers du donateur à perpétuité. Devenus ainsi propriétaires euxmêmes, les paysans, pourvu qu'ils remplissent fidèlement les clauses de la convention , auront le droit, a-t-il dit de plus, de vendre leurs terres, de les donner en gage et de les trans-
1. On le trouve dans le recueil de H. Storch . t. IV, p. 362.
2. Cet oukase se lit dans le même recueil de Storch , t. II, p. 198-207. On en trouve le commentaire dans le livre de M. Tourgoénief, t. H, p. 62 et suiv.
mettre héréditairement, sans toutefois pouvoir les diviser en parcelles qui auraient moins de huit déciatines de contenance. C'était là, ce pouvait être du moins, une grande mesure, si Alexandre ne lui avait pas imprimé lui-même, comme à la plupart des actes de son règne, l'empreinte de son caractère indécis. Cette empreinte, nous la voyons dans l'article 4, dans la disposition qui, au lieu de faire de ces anciens serfs la tête de la classe des paysans qui, à son heure, serait émancipée tout entière, en forme, sous le nom de «classe particulière de cultivateurs libres», une rubrique à part dans laquelle pourront successivement entrer tous les affranchis. En présence de l'opposition prononcée que la mesure ne manqua pas de rencontrer, il eût été besoin, au contraire, d'une énergie intrépide, telle qu'elle a été déployée de nos jours par un autre Alexandre, et à défaut de ce nerf, on ne peut guère s'étonner que les bonnes intentions du monarque manquèrent presque totalement leur effet. A la fin de 1805, Storch ne put enregistrer encore que 8,220 âmes, c'est-à-dire, environ 16,000 individus, figurant dans la nouvelle classe. Le comte Serge Roumantsof n'avait libéré, sous les conditions de la loi, que 1 99 âmes et le prince Alexandre Kourakine, ami de l'empereur, que 2,986, nombre que le conseiller d'État Solovovo avait , au contraire, presque doublé; en un mot, le résultat fut insignifiant et les louables projets du comte Vorontsof et du prince Menchikof, mentionnés par M. Tourghénief \ n'y ajoutèrent pas grand'chose. Après plus de cinquante ans, dit un autre auteur russe, c'est à peine si, dans toute la Russie, 300,000 individus ont pu jouir du bénéfice de la loi de 1803. Nous croyons même ce chiffre très-exagéré, car en 1838 on ne comptait encore que 72,844 cultivateurs libres
I. T. 11, p. 208 et suiv. — Les chiffres ci-dessus sont empruntés à Storch (voir le recueil cité, t. VI, p. 103).
(svobodnikhléboi) du sexe masculin, et un peu auparavant 67,756V Cependant quoique Alexandre, souverain de si excellentes intentions, n'eût pas le courage de soutenir en faveur de ses principes une lutte ouverte avec le corps de la noblesse, il fit par d'autres moyens tout ce qui dépendait de lui dans le but de leur donner satisfaction. Ainsi, il résolut d'acquérir pour la couronne le plus possible de serfs, mis en vente par des particuliers. Une somme de un million de roubles, prise sur les revenus publics, fut consacrée chaque année à cet usage. C'était peu sans doute, selon la juste observation du patriote russe, champion infatigable de l'abolition du servage, mais c'était assez pour faire connaître la pensée du gouvernement et ses intentions bienfaisantes; et, abondant dans le même sens, un historien allemand de la même institution* déclare qu'il faut signaler le règne d'Alexandre 1er comme étant la première aurore d'une émancipation réelle et sérieuse des serfs de son empire, et qu'au fait la loi de 1803 n'a jamais été rapportée, pas plus que cette autre loi qui défend de rendre à l'esclavage tout homme une fois affranchi, l'eût -il même été d'une manière irrégulière. Il semblait à ce monarque que l'impulsion devait venir des provinces non russes et plus particulièrement européennes de ses vastes Etats. Ce ne pouvait être du royaume de Pologne, où l'on venait d'abolir le régime du Code Napoléon qui avait reconnu à tous la qualité d'hommes libres; mais des projets de ce genre se préparaient dans les provinces Bal tiques, et dès 1806 l'ordre équestre d'Esthonie leur prêta un organe.
Ce fut là, en Esthonie, que, par oukase du 16 mai 1816, Alexandre eut la satisfaction de proclamer l'émancipation
1. Voir L'Empire des Tsars, t. H, p. 85. Cf. un mémoire de Kœppeo, dont on trouvera plus loin l'intitulé, et Tourgnénief, p. 407, t. H, p. 62 et suit.