Voir La Vérité sur la Russie, p. 227 et
3. Ouvrage cité, t. II, p. 500. — Une analyse de l'oukase a été donnée par
« la pensée qui a dicté cette mesure est bonne, morale; seulement on parait n'avoir pas eu assez foi dans la justice, dans la sainteté de l'œuvre qu'on venait d'entreprendre. » Cette réserve était naturelle de sa part, mais elle ne l'empêchait pas « d'applaudir, » sinon tout à fait à l'acte en lui-même , du moins à l'intention dont il était le produit. Cela n'était que juste, puisque cet acte, de quelque manière qu'il l'appréciât, lui donna au moins la douce satisfaction de s'écrier : «Le voici enfin entamé, cet infâme esclavage! bientôt il n'existera plus. » En réalité, cependant, ce n'était qu'un premier pas; l'acte de 1842 n'avait rien d'impératif, il autorisait seulement les propriétaires à passer avec leurs paysans des contrats, en vertu desquels les obligations de ces derniers, soit en corvées, soit en argent ou en nature, seraient déterminées d'un commun accord pour un certain nombre d'années. Mais enfin, par cet acte, on rentrait dans la voie de celui de 1803; à la dénomination de «cultivateurs libres » on substituait celle de « cultivateurs engagés par contrat à de certaines obligations, » mais le but était le même; et d'ailleurs les restrictions avaient peut-être leur source moins dans la volonté de l'empereur que dans les scrupules et les appréhensions des membres du conseil de l'empire. Les paysans cessaient d'être des mineurs, et c'était là l'essentiel; malheureusement ils prouvèrent à cette occasion, par des actes intempestifs de révolte, qu'on ne reste pas dans cette situation pendant des siècles sans en contracter réellement les incapacités; mais ces désordres mêmes attestaient l'opportunité d'une loi qui offrait aux seigneurs une issue d'une situation qui, pour être ancienne, n'était pas, on le voyait, sans périls. L'oukase du 12 (24) juin 1844, qui s'occupait du mode d'affranchissement applicable
Balleydier, Histoire de l'empereur Nicolas, t. II, p. 135. VA. UnsereZeit, t. Il, p. 633.
aux dvorovyiés ou gens de service, opération dans laquelle le gouvernement se rendait garant des indemnités stipulées, attesta déjà l'intention d'une marche progressive; celui du 20 novembre (2 déc.) 4847 fit ensuile faire un pas de plus à la question, en signalant un moyen par lequel les cultivateurs pouvaient arriver à la propriété, non pas encore personnelle, il est vrai, mais collective, par l'intervention des communes rurales. Dans les ventes publiques de terres, auxquelles le poids de leurs dettes forçait les propriétaires, les paysans furent autorisés à se rendre acquéreurs, sauf ensuite à revendre en bloc ou par lots, toujours sous la condition de cette intervention. Tous les droits du propriétaire devaient alors passer du vendeur aux acquéreurs, qui ne seraient plus soumis, comme les paysans de la couronne, qu'aux contributions et prestations imposées par la loi. Relativement à celte autre classe de paysans que nous venons de nommer, le monarque avait déjà prononcé ce mot : Sottth lioudi volnii, Ce sont des gens libres. D'autres améliorations furent encore introduites par les oukases du 16 septembre 1845, du 7 mai 1846, du 20 novembre 1847 et surtout du 15 mars 1848, lequel reconnut aux individus, aussi bien qu'aux communes, le droit d'acquérir des biens-fonds1. Evidemment, l'émancipation en elle-même ne faisait plus question pour l'empereur Nicolas; c'est sur le quand? et le comment? qu'il n'avait pas encore arrêté ses vues. Il avait légué cette difficile tâche à son fils et son successeur, et c'est probablement à elle qu'il pensait quand, sur son lit de mort, il lui dit après l'avoir béni : « Le fardeau te sera lourd ! * Nicolas mourut le 2 mars
1. Sur ce point el sur la marche ultérieure de l'opération, voir l'article dans» Unsere Zeit , t. II, p. 637 et suiv. Nous croyons pourtant qu'il y a beaucoup d'exagération dans ce qu'on y dit de l'attitude menaçante des serfs vis-à-vis des propriétaires , surtout à la page 639.
1855, et il est à croire que depuis ce moment même Alexandre II regarda cette même tâche comme étant la principale de son règne. La chose était résolue; par quel bout l'entamer, quelle forme de procédure suivre, c'est lâ-dessus seulement qu'il a pu recevoir une impulsion du dehors, impulsion dont on a, mais à tort, revendiqué le mérite pour les Polonais, par rapport au fond même de la question.
Elle était sérieusement en délibération, quoique avec mystère. Une commission d'émancipation ou , pour parler plus exactement, d'amélioration de l'état des paysans, avait été nommée dès les premiers jours (le 2 -14 janvier) de l'année 1857 , c'est-à-dire de celle qui suivit le rétablissement de la paix après la guerre de Crimée; mais elle n'avait pas encore trouvé la voie à suivre, et, en l'absence de l'empereur, qui faisait alors des apparitions en Allemagne et à Varsovie , son zèle manquait de stimulant , lorsque , après le retour du monarque , un office du gouverneur général des gouvernements de Vilna , Grodno et Kovno fît penser que l'initiative prise par les assemblées de la noblesse serait peut-être le meilleur mode à suivre et qu'ainsi était donnée la forme que l'on cherchait. Les trois gouvernements lithuaniens, à vrai dire, ne faisaient que reprendre une affaire déjà entamée avec eux et avec ceux de Kief, de Volynie et de Podolie, mais d'une manière qui, devant le public , leur donnait l'apparence de l'initiative. On se souvient de la mention que nous avons faite plus haut des commissions d'inventaires1 instituées, dès 1818, par l'empereur Alexandre Ier, afin de ramener à une règle fixe les redevances que les paysans lithuaniens payaient à leurs propriétaires. Comme on avait affaire là à des propriétaires
1. « La coutume des inventaires est très-ancienne en Pologne » , dit le baron de Haxthausen (t. II, p. 427), qui donne à leur sujet quelques éclaircissements.
polonais et non pas russes, l'ingérence parut permise : aussi Nicolas en usa-t-i! librement dans son oukase du 26 mai 1847. Ces commissions, composées de propriétaires dont deux étaient à la nomination du gouverneur et le troisième élu par rassemblée de la noblesse, étaient chargés de faire, par voie d'enquête, le relevé de chaque terre, afin de fixer, d'après cette base , les obligations mutuelles des seigneurs el des paysans. Quoique ceux-ci fussent en effervescence, ceux-là virent néanmoins avec déplaisir l'immixtion du gouvernement dans leur économie et protestèrent, ce à quoi ils ne gagnèrent qu'une réprimande. Les commissions étant maintenues et l'enquête continuée, la noblesse s'avisa d'un moyen désespéré : elle se déclara prête à donner la liberté aux paysans, soit qu'elle pensât que l'idée d'une mesure si radicale effrayerait le gouvernement, soit qu'eile espérât qu'une telle opération aurait nécessairement pour base une indemnité pécuniaire proportionnée. Après une assez longue hésitation et un premier refus , le gouvernement, qui cherchait sincèrement une issue, prêta l'oreille à la proposition des commissions et les invita à la formuler avec plus de netteté (été 1857). La réponse ne se fit pas attendre, et c'est alors qu'on se hasarda à commencer l'opération. C'est le rescrit impérial du 20 novembre (2 décembre) 1857 qui l'inaugura1. De ce moment l'œuvre d'Alexandre II fut en voie d'exécution.
Par ce rescrit , l'empereur ordonna d'établir sans délai un comité d'élaboration dans chacun des trois gouvernements. « Ces comités , y est-il dit , auront à procéder , chacun pour sa part , à la rédaction d'un plan détaillé , dans le but d'assurer et d'améliorer l'existence des paysans de ces
1. On trouve le texte de ce rescrit dans la brochure de M. L. Lubliner, lie l'abolition du servage en Russie ( Bru*. , 1858), p. 3. Cf. Russland unter Mexander II. , p. 247, et Le Socialisme en Russie, p. U7.
gouvernements, en lui donnant pour base les conditions suivantes : 1° Le propriétaire conserve son droit de propriété sur toute sa terre , mais les paysans restent en possession de l'enclos de leurs habitations (ouçadebnaia océdlosth), qu'ils ont le droit d'acquérir en toute propriété moyennant rachat, payable en un terme fixe; ils ont, de plus, la jouissance de la quantité de terrain nécessaire, selon les conditions locales , pour assurer leur existence et les mettre en état de satisfaire à leurs obligations envers l'Etat aussi bien qu'envers le propriétaire. En compensation de cette jouissance , les paysans sont tenus soit de payer une redevance au propriétaire, soit de travailler pour lui. 2° Les rapports intérieurs entre paysans et propriétaires doivent être réglés de manière à garantir le service régulier des impôts dus à l'État, ainsi que des servitudes et impôts provinciaux. Le développement de ces principes et leur application aux conditions locales de chacun des trois gouvernements sont abandonnés aux soins des comités. » En autorisant la noblesse à procéder à ce travail , l'empereur y mettait la condition « que l'œuvre à entreprendre ne soit accomplie que progressivement et de manière à ne pas troubler l'organisation économique actuellement en vigueur dans les propriétés de la noblesse. » Les développements des intentions gouvernementales sont donnés dans l'office du 21 novembre (3 décembre), que le ministre de l'intérieur S. Lanskoï adressa simultanément au gouverneur général des trois circonscriptions. Là on nomme enfin les choses par leur nom. « Le désir exprimé par ces comités (d'inventaire), y est-il dit, pour arriver à l'amélioration du sort des paysans habitant les terres des particuliers, consiste à libérer ces paysans du servage. » Plus loin , le ministre précise la marche à suivre. «Les paysans, dit -il, doivent se trouver au début de l'opération dans un état transitoire,
c'est-à-dire plus ou moins attachés à la terre, et c'est seulement ensuite qu'ils entreront définitivement dans la condition d'hommes libres , lorsque le gouvernement les aura autorisés, à de certaines conditions, à passer d'une localité dans une autre. Pour la durée de cet état transitoire, il sera nécessaire de fixer un terme qui ne devra pas s'étendre au delà de douze ans. » Ce même office 1 entre ensuite dans le détail de la mesure, en prévoyant tous les cas et de manière à ne laisser presque rien à faire à l'initiative des comités. La forme à adopter pour l'exécution de la grande mesure était dès lors arrêtée. Le rescrit impérial et l'office ministériel furent immédiatement transmis à tous les gouvernements civils ou militaires de l'empire, ainsi qu'à tous les maréchaux de noblesse, accompagnés d'une circulaire qui leur annonçait que ces pièces leur étaient adressées pour leur information, <t ainsi que pour votre gouverne, ajoutait-on , dans le cas où la noblesse du gouvernement confié à vos soins exprimerait la même intention que celle des trois gouvernements mentionnés » *. Cette intention fut effectivement exprimée aussitôt par la noblesse du gouvernement de Saint-Pétersbourg , ainsi que par celles des gouvernements de Nijni- Novgorod et d'Orel \ L'empereur accueillit avec empressement les adresses votées par elles, et le ministre de l'intérieur donna suite à leur demande. L'office du dernier, de même que le second rescrit impérial, porte la date du 5 (47) décembre4; tous deux ne différaient pas essentiellement dés pièces adressées à la noblesse des trois gouvernements
1. On le trouve aussi dans la brochure de Lubliner, p. 6-10, mais d'une manière plus complète dans Le Socialisme , p. 69-84.