On prononce Aréol
4. Voir le rescrit dans Le Socialisme, p. 87-91 , et l'office, dans la brochure de Lubliner , p. 1 1-14. — On a fait ressortir les variantes entre les deux offices dans Le Socialisme, p. 92-106.
lithuaniens, seulement le rescrit entrait en matière avec plus de précaution. « La noblesse du gouvernement de Saint- Pétersbourg, y est-il dit dans l'introduction, a exprimé le désir d'améliorer et d'assurer l'existence des paysans par
la définition exacte de leurs obligations et de leurs rapports envers les propriétaires des terres nobiliaires : accueillant avec satisfaction, etc., etc. » D'autres adhésions arrivèrent dans la résidence impériale , mais en petit nombre, et déterminèrent l'envoi d'autres rescrits et offices d'une teneur à peu près identique. Cependant lorsque les premiers comités se mirent à l'œuvre, ils se heurtèrent contre des difficultés qui produisirent dans leur sein l'incertitude et l'hésitation. Afin de les lever, on consulta le ministre, et celui-ci rédigea aussitôt un nouvel office, celui du 17 février (1er mars) 1858 \ explicatif des précédents. «11 avait formulé, déclarait -il, ses indications et observations d'une manière générale, afin que ce programme ne gênât pas les délibérations et les propositions des comités de gouvernemenls... Le choix des moyens les plus propres à résoudre toutes les questions partielles qui se rapportent à Yorganisation du sort des paysans , dépendra uniquement des décisions du comité. Les principes de cette organisation , principes indiqués dans le rescrit impérial , doivent seuls rester invariables et inviolables. » Il répétait que le terme de l'état transitoire ne doit, en aucun cas, dépasser douze ans.... « afin que l organisation définitive de la condition des paysans soit faite à l'époque fixée , d'une manière progressive et rationnelle, en tenant compte des avantages réciproques selon l'équité. »
Le branle était ainsi donné ; tout le pays se mil aussitôt en mouvement. Quarante-six comités, composés de 1,366
1. VoirL« Socialûme, p. 106-113. Cf. Riisslaiid unter Alexander il., p. 251.
propriétaires de biens ruraux, étaient appelés à se former et à travailler, chacun pour sa part, à préparer la solution d'une grande question d'avenir, à laquelle 23 millions de serfs* et 420,000 possesseurs de serfs étaient intéressés. On a vu plus haut (p. 193 et suiv.) la statistique de Topération : nous ne répéterons pas ce qui a été exposé là; nous ajouterons seulement que les serfs seigneuriaux se trouvaient en grandes masses surtout dans les gouvernements de Kief (près de 554,000 âmes), Podolie, Volynie, Riaisan, Nijegorod, Moscou, Tambof, Toula, Orel, Tver, Smolensk (343,433 âmes), etc. De tous les 49 gouvernements du tableau, cette classe ne manquait que dans les gouvernements d'Esthonie, de Livonie et de Kourlande, où elle était déjà affranchie ; mais elle était presque nulle dans le gouvernement d'Arkhangel, où Ton n'a inscrit que 76 âmes de paysans proprement dits et 47 de dvorovyiéf et très-peu nombreuse dans ceux de Bessarabie, d'Olonetz et d'Astrakhan, . car dans la première elle figurait pour 2,792 et 3,101 âmes et dans la troisième encore seulement pour 6,993 et 440*. Puis, afin de faire bien comprendre quelle grande affaire était l'émancipation, au point de vue matériel seulement, on nous permettra de préciser encore les calculs auxquels nous nous sommes d'abord livré (p. 197).
1. Ou seulement 21,635,000 d'après la 10e révision (de 1857 à 1860) qui n'était peut-être pas complète. Voir t. II, p. 104, et La Mission d'Alexandre 11, p. 53, note 3. — La répartition des serfs par gouvernements, telle qu'elle existait vers 1860, peut se voir par un tableau de M. Tioïnilzki, actuellement collègueministre , dans sa brochure Krèpostnoié Nacélénié , p. .19 , où se trouve aussi une carte statistique indiquant par des teintes la proportion des serfs , aussi par gouvernements. On peut voir une carte pareille dans la brochure de M. Jourdier, De l'émancipation des serf* en Russie. D'après une évaluation contenue dans l'article itérativement cité sur le servage du recueil Unsere Zeit , t. II , p. 645 , il n'existait pas vers 1855, dans la Russie proprement dite, plus de 145,000 paysans libres sur les terres des particuliers.
2. Voir le tableau de la Statistique officielle de 1863, et les caries teintées dont il est fait mention dans la précédente note.
Un serf dans toute la force de l'âge et robuste valait en moyenne environ 2,000 fr. , mais comme dans le total des âmes étaient compris aussi les enfants mâles, la moyenne générale ne dépassait pas 800 fr., ainsi que nous l'avons dit. En conséquence, si le total des serfs mâles des particuliers était de 11 millions (nombre rond), c'est en multipliant ce nombre par le taux de 800 fr. qu'on trouvera la valeur qu'ils représentaient, savoir une somme de 8 milliards et 800 millions. Le minimum de la valeur des terres à concéder était évalué par M. Nie. Tourghénief, sur les calculs les plus modérés, disait-il, à 4 milliards de francs.
Veut-on, d'un autre côté, se rendre compte du revenu que l'on tirait de ce capital humain? En prenant pour base l'obrok et en le fixant à 100 fr. seulement, non pas par âme, mais par famille1, on trouve, au minimum, un rapport annuel de 214 millions de francs, ce qui répond à peu près à une valeur de 4 milliards, somme à laquelle nous restreignons en conséquence notre estimation générale. Telle était donc l'importance de l'opération , au point de vue matériel seulement et abstraction faite de toute considération morale ou sociale , 4 milliards de francs.
C'est au sujet des pertes matérielles, en terres et en bras, dont elle était menacée, et nullement sur l'abolition du servage, que la noblesse ouvrit un vif débat avec le gouvernement «Tous les quarante-six comités8, appartenant aux
1. Notre calcul repose sur la base de ce quia été dit de la famille,!. II, p. 214. Voir aussi plus haut, p. 197. Le marquis de Custine (La Russie en 1839. t. Ier, p. 300) dit : « L'homme non libre est monnayé , il vaut l'un dans l'autre 10 roubles par an à son propriétaire. » Cela ne ferait en tout que i 1 0,000,000 R. A. ou plus de 400 millions de francs. — Lors de l'affranchissement , et pour les deux ans qui devaient encore s'écouler, le maximum de l'obrok a été fixé à 30 R. A. pour les hommes, et à 10 R. A. pour les femmes. - Au reste, 44,700 nobles seth lement, sur 103,194 propriétaires de terres, avaient des serfs à obrok.
i. C'est le chiffre final ; mais en réalité on n'en était pas encore là.
régions les plus diverses, tous sans exception aucune, dit M. Nicolas Milutine', une des chevilles ouvrières de l'entreprise, ont repoussé l'idée de l'indemnité, due aux propriétaires pour l'abolition du servage. Les projets élaborés dans ces comités, tout divergents et même contradictoires qu'ils aient été sous beaucoup de rapports, se sont rencontrés sur ce point, car le préambule de chacun des projets commençait presque invariablement par ces mots : La noblesse renonce pour toujours, sans prétendre à une indemnité quelconque, au droit de posséder des serfs.* Sur l'ensemble cependant de la mesure, la rumeur fut vive. «La grande majorité de la noblesse provinciale, dit un autre Russe, étranger à l'opération*, fut opposée à l'émancipation; mais la minorité éclairée, appuyée par l'opinion publique dans les deux capitales, par les revues, par les journaux, enfin par tout ce qu'il y a, en Russie, d'éclairé et d'honnête, se rangea du côté de l'empereur, décidée à le soutenir à tout prix dans la voie où il manifestait l'intention de marcher; et, grâce à ces belles et nobles tendances, la cause du progrès eut le dessus. *
Ce ne fut pas sans peine, néanmoins, qu'elle l'eut, et il est juste d'en attribuer le mérite à la fermeté de l'empereur. Comme, à ses yeux, il ne pouvait être question d'émanciper l'homme sans lui accorder aussi quelque propriété, de peur qu'un immense prolétarisme ne fût la conséquence inévitable de l'opération, une indemnité était due aux propriétaires qui feraient l'abandon de ces parties de
1. Voir sur lui plus haut, p. SOI. Sous le titre de Abolition du servage en Russie, un discours prononcé par lui à Paris, en 1863, à la réunion de la Société d'Économie politique, a été imprimé. Cf. Tourghénief , Un dernier mot sur l'émancipation des serfs, p. 85. « Je ne parle pas du rachat de la personne, y est-il dit : à l'honneur du pays , il a été décidé et convenu que la personne du serf ne saurait être l'objet d'aucun rachat. »
t. L'auteur de La Vérité sur la Russie, p. 9*.
leurs domaines. L'empereur était d'accord avec eux sur ce point; la plus simple équité prononçait dans ce sens. Mais à la charge de qui sera cette indemnité? à la charge des affranchis , qui la payeront, soit en corvées ou redevances, réglées par la loi , soit par une somme de rachat fixée sur le pied d'un intérêt capitalisé? ou bien à la charge du gouvernement qui indemniserait immédiatement les intéressés au moyen de mesures financières, sauf à se faire payer par les affranchis des annuités pendant un temps déterminé1? C'est là-dessus que s'engagea le débat, c'est là ce qui le rendit laborieux et souvent aigre dans les termes. La noblesse, en grande majorité, mit en avant le second de ces systèmes ; elle demanda une indemnité pécuniaire préalable, représentant la valeur du sol cédé, laquelle se traduirait en un effet public portant intérêt et remboursable, moyennant amortissement, dans une période déterminée. Le gouvernement, au contraire, adopta le premier système, conventions libres entre les propriétaires et les paysans, avec l'éventualité du rachat et sans avoir pour base une colossale opération du fisc. Cette solution déplut aux corps de noblesse des gouvernements2, elle était pour eux une déception: aussi ne se pressaient-ils plus, comme avaient fait tout d'abord quelques-uns d'entre eux, de rédiger des adresses d'adhésion, en suite desquelles des comités auraient été formés dans leur sein, afin d'arrêter et de formuler leurs propositions. On essaya de la force d'inertie, pensant que la mesure, sous Alexandre II , n'était pas poursuivie avec plus d'ardeur que sous Alexandre Ier et sous Nicolas, et qu'elle tomberait d'elle-même, sans que la noblesse eût besoin de faire ouvertement de l'opposition. Mais on se trompait :
1. \o\vLa Vérité, etc., p. 110. Cf. la brochure publiée sous le nom d'Olguei- (iovitcb , Les Questions du jour en Russie , p. 1 9 et suiv.
2. Nous avous rapporté ses objections dans La Mission d'Alexandre //, p 72
l'empereur voulait la mesure sérieusement, et il le prouva en faisant enfin publier l'oukase qu'il avait signé déjà trois mois auparavant, le 3 (15) janvier 1858, oukase en vertu duquel la haute direction de cette opération si multiple était confiée à un comité supérieur, composé de douze personnages éminents, dont le monarque lui-même se réservait la présidence. Les hommes désignés étaient: le prince Alexis Orlof, président du conseil de l'empire, le grand-duc Constantin, frère puîné de l'empereur, le comte Bloudof, le prince Paul Gagarine , le comte Vladimir d'Adlerberg, ministre de la maison impériale, et parmi les autres ministres, celui de l'intérieur Serge Lanskoï, celui des finances Alexandre Kniajévitch, celui de la justice comte Victor Panine, et celui des voies de communication Constantin Tchevkine; de plus, le prince Vassili Dolgoroukof, le général Michel Mouravief et le général Rostoftsof. Le secrétaire d'État V. Boulkof devait diriger les travaux de chancellerie. En Fabsence de l'empereur, la présidence du comité devait appartenir au prince Orlof. Ce fidèle et habile serviteur de l'empereur accepta la mission, mais non sans exprimer des appréhensions, non sans déclarer qu'après l'émancipation des serfs « la Russie ne sera plus la Russie » , <. I que la noblesse, annulée par cette mesure, sera obligée, pour se relever, de revendiquer pour elle des prérogatives politiques, garanties par une constitution. Cet avertissement n'ébranla pas la résolution du monarque. La nomination du comité, avons-nous dit, avait eu lieu trois mois plus tôt : il avait donc déjà eu le temps de préparer une circulaire, laquelle, publiée le 17 (29) avril, marqua son entrée en fonctions et expliquait le genre de coopération que la volonté du souverain le mettait en droit d'attendre des corps de noblesse ou des comités provinciaux. Elle fut bientôt suivie d'un programme détaillé, auquel était joint un « Règlement relatif
à l'amélioration de la condition des paysans seigneuriaux dans le gouvernement de ....»'. La marche à suivre, tracée aux comités locaux par le comité central, était, dans ce programme, divisée en trois périodes, qui, ensemble, devaient être renfermées dans l'espace de six mois. La première de ces périodes devait être consacrée à la définition, dans un projet de règlement spécial, des principales bases d'après lesquelles se ferait l'amélioration de la condition des paysans; la seconde, à l'exécution, dans chaque propriété, de ce règlement, quand il aurait obtenu la sanction de l'empereur; enfin la troisième, à l'élaboration d'un statut rural (obschtchii selskii Oustaf), où serait exposée dans son ensemble la situation nouvelle des paysans, ou du moins à la réunion des matériaux nécessaires à la rédaction d'un tel statut. Ce statut devait se diviser en dix chapitres, dont le règlement donne le canevas et dans lesquels seraient traitées les matières suivantes, dans l'ordre même où elles sont rangées ici : 4° Passage des paysans de la condition du servage dans celle de paysans temporairement obligés (srokhnoabèsanniyé) ; 2° Définition de cette condition nouvelle ; 3° Droits territoriaux des propriétaires nobles; 4° Dispositions relatives aux enclos des paysans ; 5° Concession d'autres portions de terre à eux faite; 6° Redevances des paysans; 7° Fixation de la condition future des serfs domestiques (dvorovyié lioudi); 8° Organisation des communes rurales; 9° Droits des propriétaires nobles et leurs rapports avec la commune; 10° Ordre et moyens de la mise à exécution. Dans le premier chapitre figuraient expressément les rubriques fondamentales que voici : Abolition du servage personnel dans le fait et dans tous les actes ; donation aux paysans seigneuriaux de tous les droits personnels et de
). On trouve ces pièces dan» Le Sociatùrne, p. 114-138.
propriété qui sont accordés à toutes les classes imposées de l'État (podatnyié saslovia); récapitulation de ces droits d'après le Code dit Svod Zakonof. Dans le second, les rubriques étaient celles-ci : Prorogation provisoire des liens par lesquels les paysans étaient attachés à la terre; défense temporaire de passer d'un endroit dans un autre, soit par communes, soit par villages entiers; permission de passer, individuellement ou par familles, dans d'autres conditions ou classes sociales; mode de payement par les paysans des redevances dues aux propriétaires ; fixation d'un terme extrême pour la durée de la condition de « paysans temporairement obligés», indépendante du rachat des enclos. En tête du chapitre III était proclamée l'inviolabilité des droits de propriétaire sur toutes les terres des divers biens1; puis d'autres rubriques s'y succédaient, et, de la même manière, tous les dix chapitres se divisaient en plus ou moins de rubriques.
L'abolition du servage étant ainsi proposée comme problème à résoudre concernant les paysans seigneuriaux, il était naturel d'attendre de l'empereur qu'il prêcherait d'exemple relativement à ses propres paysans et à ceux des domaines de la couronne. C'est aussi ce qu'il ne tarda pas à faire. Un premier oukase, celui du 2 juillet 1858, fixa le sort des paysans des apanages (oudelnyié krestiané), qui sont la propriété personnelle de la maison impériale. On a vu plus haut (p. 1 91 ) qu'ils étaient au nombre de près de 800,000 âmes*, ce qui faisait plus d'mi million et demi d'individus des deux sexes. «Nous désirons, était-il dit dans cet ou-
1. Li question de la propriété est très-bien traitée dans Le Socialisme, p. 172 et suiv. Pour l'opinion opposée, voir Études sur la question du servage en Russie , par un Contemporain , un des meilleurs écrits sur la matière.
2. On lit dans la Russie et les Russes (t. II, p. 78) : * On ne comptait, dans l'origine, que 750,000 paysans des apanages; ce nombre vient d'être augmenté de 200,000 pris sur les domaines de la couroone. *
kase , conférer aux paysans des apanages des droits personnels et des droits de propriété semblables à ceux des autres classes libres des populations rurales. » Jusqu'alors, pour se rendre propriétaires et pour disposer de leurs biens, ils avaient eu besoin du consentement du département des apanages : l'oukase leur assurait le droit d'acquérir et de posséder en toute propriété des biens-fonds sans serfs, à volonté et librement. Ne se bornant pas à disposer pour l'avenir, mais réglant aussi le passé , il ordonnait de transférer au nom de ces paysans tous les contrats d'acquisitions qu'ils auraient faites de leurs propres deniers sous le nom d'autrui, et abolissait toutes les restrictions mentionnées dans les lois antérieures. Le bénéfice de cet oukase a ensuite été étendu, par celui du 5 septembre, aux paysans des domaines impériaux, où dorénavant pourra être reçu, est-il dit expressément, tout homme libre aux mêmes conditions que celles qui règlent le sort des paysans des apanages. Enfin un autre exemple de désintéressement fut donné dans les régions les plus voisines du trône; car Mme la grande-duchesse Hélène, l'illustre veuve du grand-duc Michel Pavlovitch, oncle d'Alexandre H, régla, par acte du 1er (13) janvier 1859, le sort des paysans dans ses propriétés particulières, sur la base de la liberté.
Ce n'était pas trop de tous ces stimulants; car l'opération principale, entamée d'abord avec un si bel élan, n'avançait que fort lentement depuis que les intéressés les plus directs, les propriétaires nobles des campagnes, en étaient saisis par l'intermédiaire des comités des corps de noblesse. Libération immédiate et rupture simultanée de tout lien entre les seigneurs et leurs anciens serfs, indemnité payée par le gouvernement pour les terres cédées à ces derniers, ce payement étant rendu possible par une grande mesure financière, telle était leur attente et, suivant eux,
le seul système acceptable. Un autre système étant soutenu par le gouvernement, il en résulta un refroidissement subit. Cet autre système, aux yeux des seigneurs terriens, équivalait à une spoliation, et comme ils n'osaient pas le dire, ni protester ouvertement contre sa mise en pratique, ils poussèrent leurs délégués à se cramponner à des détails qui, rendant l'exécution difficile, pouvaient ainsi, dans leur pensée, sauver le principe. En présence de cette sourde opposition, la commission supérieure ne se montra pas habile, ni surtout résolue : les opinions étant divisées dans son sein, elle tomba dans l'inaction; les traditions de la bureaucratie l'emportèrent sur la mâle hardiesse de trancher dans le vif. Cette hardiesse, le grand-duc Constantin, frère de l'empereur, en était animé, et l'on assure qu'elle se fit jour dans son langage. Chez l'empereur, elle était unie à l'esprit de justice et d'impartialité qui est inhérent à tout bon gouvernement ; mais il voulait l'opération, et pour la faire réussir rien ne lui coûtait. Les dangers mêmes ne l'effrayaient pas, comme nous l'avons vu : or, il y en eut un instant de réels; car à l'observation un peu brutale des plus ardents champions de l'émancipation que le servage, après tout, n'était qu'une usurpation, les adversaires de la mesure opposèrent en plus d'un lieu cette réponse téméraire : « N'y a-t-il donc chez nous d'autre usurpation que celle-là? » et à cette pensée répondait la prétention que « le rétablissement de la douma » rendît à la noblesse des droits dont elle aurait été autrefois en possession. Craignant que le débat ne s'envenimât, Alexandre H fit, en septembre, un voyage dans l'intérieur de l'empire. Résolu à vaincre à tout prix les résistances, il alla se mettre face à face avec elles. Dans les différentes villes de gouvernement, il reçut les députa Lions de la noblesse et s'expliqua avec elles sur un ton à la fois de franchise et de fermeté.
Partout, et surtout à Moscou, il fit appel, comme l'avait fait, quelques mois auparavant, dans cette vieille capitale, le vénérable métropolitain Philarète1, à l'esprit de conciliation, de patriotisme et de sacrifice. «Je ne puis pas, cette fois-ci, vous adresser des paroles de satisfaction, dit-il à la noblesse moscovite. Voilà deux ans que je vous ai déclaré qu'il fallait modifier le régime du servage, car il vaut mieux que les réformes viennent d'en haut que d'en bas. Je n'ai pas été suffisamment compris. » Ailleurs, les paroles du monarque étaient encore plus vives; on l'entendit se plaindre des «sentiments égoïstes des corps de noblesse » ; partout elles étaient empreintes de résolution, car Alexandre II assurait que rien ne l'arrêterait dans l'accomplissement de son œuvre.
Néanmoins au commencement de l'année 1859 le succès était encore douteux. Les comités provinciaux ne se pressèrent pas d'achever leur travail préparatoire et d'envoyer leurs propositions. Huit seulement l'avaient fait dans le délai prescrit de six mois; un plus grand nombre ne fut prêt qu'après avoir dépassé plus ou moins ce délai, et 18 comités sur les 33 d'abord formés étaient encore en retard. Le pays s'étonnait; la presse, qui tout à coup s'était élevée à une certaine hauteur et à qui la censure permettait de gourmander les nobles, manifestait avec énergie son désappointement. Il était urgent de prendre un parti plus décisif, et le monarque-libérateur le prit. N'obtenant rien du comité supérieur, il en créa un autre (avril 1859), à peu près avec les mêmes attributions; seulement, par égard pour le premier, qu'il ne voulait pas renvoyer sans autres façons, il nomma celui-ci commission de rédaction et le plaça nominalement sous l'autorité de l'autre , auquel seraient soumis les résul-
i. La Mission d'Alexandre //, p. 77.
tats des nouvelles élaborations. Cette commission fut chargée de recevoir les propositions des comités provinciaux , de les coordonner, d'en faire un tout homogène, de rédiger un projet final, dont le comité supérieur ferait ensuite la base de l'opération. Alexandre II plaça à sa tête un homme de sa confiance et de sa société intime, le fidèle et intègre général Jacques Rostoftsof , à qui l'empereur Nicolas , dans la tourmente de la fin de 1825, avait en grande partie dû son salut1. Les hommes dont il avait à présider les réunions étaient presque tous des hommes capables et dévoués; parmi eux, MM. Nicolas Milutine, alors adjoint ou collègue du ministre de l'intérieur, l'écrivain slavophile Samarine et le prince Tcherkasskoï, aujourd'hui ministre de l'intérieur dans le royaume de Pologne, formaient une intelligente et puissante triade, et ils avaient en MM. Zablotzkii, Solovief1, Domontovitch, etc., d'utiles auxiliaires". La commission se mit aussitôt à l'œuvre, et son président rédigea un mémoire dans lequel, avec un esprit de conciliation auquel ne fut pas rendue alors la justice qui lui était due, il traça la marche qu'il convenait de suivre, selon lui. Ce mémoire intitulé Khod i izkhod krestianskago voprossa, c'est-à-dire Marche et issue de la qtiestion des paysans, circula dans de nombreuses copies, et comme il fut regardé comme le mot d'ordre donné du haut du trône, il produisit une sensation considérable.
Toutes les questions furent agitées au sein de la commission de rédaction, mais le rachat immédiat fut écarté comme impraticable. On prit pour bases de l'opération le travail obligatoire des paysans libérés ou le payement d'une rede* vance annuelle, avec faculté de rachat successif sur un
1. Nous avons renfermé la biographie du général dans notre opuscule La Mission d'Alexandre II.