Voir là-dessus le même opuscule , p
pour cela interrompu ses travaux ; la fatigue , ainsi que le chagrin de voir ses bonnes intentions méconnues, avait aggravé son mal , et il y succomba. L'empereur était à son chevet à ce moment-là, et ce fut la consolation suprême du mourant d'entendre sortir de la bouche de son souverain des paroles de conviction et d'espérance. Aussi bien n'étaientce pas de vaines paroles. La perte de ce collaborateur si désintéressé et si plein de dévouement affligea profondément Alexandre II, mais ne paralysa pas ses déterminations courageuses. Après un moment de réflexion, il donna pour successeur à Rostoftsof , comme président de la commission de rédaction, le comte Victor Panine, jusqu'alors ministre de la justice, fonctionnaire laborieux et d'une réputation intacte, quoique sans popularité.
Les députés de la seconde série, laquelle comprenait vingt-quatre gouvernements, la plupart appartenant à la région occidentale de l'empire , étaient déjà arrivés dans la capitale; dès le 21 février (4 mars), ils furent reçus en audience par l'empereur , à qui le nouveau président de la commission les présenta. Après les avoir tous salués individuellement de quelques paroles affables, telles que l'éloquence du coeur les fait trouver facilement à un souverain si bienveillant, Alexandre les invita à former cercle autour de lui et de son ministre, et il leur adressa collectivement une allocution. D'abord il remercia encore une fois la noblesse des trois gouvernements lithuaniens d'avoir « donné le bon exemple de la sympathie pour le bien général du pays » ; puis il insista sur la nécessité de mener à fin l'opération. «Vous n'ignorez pas, continua-t-il , combien cette œuvre sacrée m'est à cœur, et j'ai la conviction que, de votre côté , vous la considérez comme une œuvre sainte. » Après avoir protesté que le salut de l'empire était son seul mobile en entreprenant la tâche ardue dont il était occupé,
«il ne faut pas, dit-il, que tout se réduise à un vain raol; je veux que ce soit une vérité et que la transition s'effectue paisiblement et sans secousse. » Puis il ajouta encore : «Songez, Messieurs, que dans une œuvre comme celle-ci quelques sacrifices de votre part sont indispensables. Assurez-vous cependant que je désire que ces sacrifices ne soient pas trop sensibles et que la noblesse en souffre le moins possible.... Soyez unis en vue du bien commun. » Enfin, après être entré dans différentes explications et avoir déclaré que le ministre de l'intérieur et le président de la commission de rédaction connaissaient ses intentions et ses idées sur la question, il finit par cet appel : « C'est à vous , Messieurs, à nous aider à la résoudre; à l'œuvre donc avec l'assistance de Dieu ! » Se tournant ensuite vers le président, il lui recommanda les députés comme de précieux coopérateurs , et l'engagea à poursuivre avec eux jusqu'au bout leur tâche commune, évitant toute suspension et visant avec maturité aux résultats prévus. Ainsi se passa cette mémorable entrevue entre le souverain réformateur et les représentants de la noblesse de la plus grande moitié des gouvernements d'Europe. Elle porta de bons fruits. Quand le comte Panine revit les députés, il les exhorta à avoir confiance en lui et à ne pas aller chercher ailleurs leurs incpirations. Leur travail avec la commission dura cinq semaines , et aboutit à la présentation d'une base sur laquelle il y avait possibilité de s'entendre Le 23 avril , les députés remirent leurs conclusions sous forme d'un mémoire à l'empereur; elles parurent acceptables, sauf quelques remaniements sur lesquels il ne fut pas difficile
1. Plusieurs membres de la commission, voyant prévaloir des opinions moins avancées que les leurs, s'en étaient retirés; M. Nicolas Milutine était du nombre: il alla passer quelques années à Paris , où nous eûmes l'honneur d'entrer en relations avec lui (1862).
de tomber d'accord. Ces modifications ayant été consenties, le président porta le mémoire à la connaissance du chef de l'empire, lequel aussitôt le soumit à un examen prolongé. Voici la substance de ce mémoire.
Comme les délégués de la première série, ceux de la seconde se déclaraient d'accord avec l'empereur sur la nécessité de l'affranchissement des serfs; pas plus qu'eux, en se déclarant prêts à signer la liberté de leurs paysans, ils ne prétendaient de ce chef à une indemnité. Ce qu'ils demandaient, c'était d'accomplii ^ eux-mêmes cet acte, et sur des bases différentes que celles qu'avait adoptées le gouvernement. Pour cela ils réclamaient un délai de deux ans. Dans cet intervalle, les seigneurs s'entendraient avec leurs paysans; ils passeraient avec eux, sous le contrôle du gouvernement, et en vue de l'affranchissement que celui-ci proclamerait, des baux et des actes de vente, selon que les paysans prendraient à ferme ou achèteraient les terres dont ils auraient besoin. Ces contrats, ils les arrêteraient à prix débattu , comme dans les affaires ordinaires. Les baux de fermage seraient passés pour une durée d'au moins six ans. Le délai de deux ans révolu, le gouvernement statuerait sur le sort de ceux des paysans qui n'auraient pas réussi à s'arranger avec leurs seigneurs. Il fixerait la contenance des terres qu'il jugerait indispensable de leur assigner, soit uniformément, soit dans une proportion variable, et ces terres, les nobles les lui céderaient, mais non à titre gratuit. On nommerait alors, dans chaque gouvernement, une commission chargée de faire, selon les circonstances locales, l'estimation des terres cédées, et une seconde commission jugerait en appel les affaires sur lesquelles la décision de la première n'aurait pas été acceptée par les intéressés. Le prix définitivement arrêté serait payé aux propriétaires par le gouvernement, au moyen d'obligations d'État dont celui-
ci fixerait les termes. Les paysans entreraient immédiatement en possession de la propriété acquise pour eux par le gouvernement, aux conditions que celui-ci voudrait y attacher, et, à partir de ce moment, le lien entre eux et les seigneurs terriens serait rompu. Ceux-ci n'auraient plus aucun droit sur les paysans, mais n'auraient plus à s'occuper non plus du recouvrement des impositions rurales et n'en seraient pas responsables vis-à-vis du gouvernement.
Alexandre II renvoya ce projet à la commission de rédaction pour qu'elle en fît une dernière révision et lui donnât une forme codifiée.
Ainsi les délais succédèrent aux délais, et pendant tout ce temps les serfs restèrent dans l'incertitude de leur sort futur. Leur attitude fut néanmoins respectable Quoique étonnés de ces lenteurs, de ces longs débats sur une question, selon eux, toute simple et dont la solution leur semblait dépendre d'un seul mot prononcé par l'empereur, ils restèrent tranquilles presque partout*, attendant avec calme que la voix du père de la patrie se fît entendre. A l'exemple de leur ami dévoué, M. Nie. Tourghénief, nous rendrons ici hommage à la conduite de ces hommes façonnés à la servitude et appelés tout à coup à la liberté. « Leur attitude tranquille, prudente, admirable, dit-il, depuis trois ans, c'est-à-dire depuis que les paroles magnanimes de l'empereur ont retenti en Russie, depuis qu'ils voient, et les
1 . Voici ce qu'on dit à ce sujet dans un des derniers paragraphes du Manifeste dont il va être question tout à l'heure : « En général, le bon sens du pays n'a pas failli. »
2. On sait néanmoins qu'il y eut ensuite des troubles fort graves dans le gouvernement de Kasan. Ils répondaient aux sinistres prédictions de M. Charles Du Bouzet dans la Revue européenne (15 juillet 1860), que nous avons citées dans La Mission d'Alexandre II, p. 148, mais en les accompagnant de points d'interrogation. Le général Rostoftsof lui-même avait dit à la noblesse, assure-t-oo, «Cédez la terre, Messieurs, afin de garder vos tètes!» Cf. Russland miter Alexander II. , p. 328.
nobles, leurs propriétaires, et le gouvernement, sur lequel ils fondent toutes leurs espérances, discuter sur le sort meilleur qui leur a été annoncé, — cette attitude prouve assez qu'il serait souverainement injuste d'avoir quelques appréhensions (sur l'usage qu'ils feraient de leur liberté). » Que l'on discutât à quelles conditions on leur abandonnerait la terre qu'ils fécondaient de leurs sueurs devait pourtant leur paraître bien étrange; car on se souvient quelle était là-dessus l'idée du serf. Il n'hésitait pas à dire à son maître : «Je suis à toi, mais la terre est à moi;» c'était chez lui un préjugé invétéré sur lequel il ne comprenait pas la contradiction1. Néanmoins il laissa faire patiemment, et quand la décision fut connue, il se soumit.
En attendant, cette décision ne devait plus se faire attendre longtemps. La commission de rédaction termina son travail sans nouveaux retards, et elle fut dissoute encore avant la fin de l'année. Enfin dans la suivante, 1861, après être revenue au Comité supérieur et avoir été, sous la présidence du grand-duc Constantin *, et quelquefois en présence de l'empereur lui-même, soumise par lui à un nouvel examen, l'affaire devait recevoir sa solution, et c'est au Conseil de l'empire que, sauf l'approbation finale de l'empereur, elle appartenait. Vers la fin de janvier, ce premier corps de l'État fut enfin saisi du projet de loi élaboré. La discussion fut entamée à la fin de janvier (9 février) dans une séance que l'empereur présidait en personne et qui ne dura pas moins de sept à huit heures. Alexandre, après avoir invité tous les membres du conseil à parler librement et avec sincérité, fit connaître son désir que tout fût terminé avant
1. Il retournait le vrai état des choses. La terre t'appartient, semblait-il dire au noble , par cette raison que je t'appartiens moi-même. Dans la pensée du noble, au contraire, il était, lui, en possession du serf, parce qu'il était propriétaire de la terre. Voir La Mission , etc., p. 60.