Haxtuausen, t. III, p
2. Les partisans du panslavisme croient que cette mission ne peut s'accomplir dignement que par la fusion des deux États en un seul , où les Russes et les Polonais vivraient ensemble sur le pied de l'égalité. On peut voir les idées du comte Adam Gurovvski à ce sujet dans notre Histoire intime de la Russie, t. H,
p. 399 et suiv.
Pologne deux périodes dont la première (850-1572), à laquelle nous devons d'abord nous arrêter, embrasse, comme sous-périodes, le règne des Piasts (850-1370) et celui des Jagellons (1386-1572). Pendant Tune comme pendant l'autre de ces sous-périodes, le principe fondamental dont nous parlons a été la monarchie héréditaire plus ou moins indépendante, quoique déjà limitée, dans la première par l'influence du clergé et dans la seconde par l'ascendant toujours croissant de la noblesse ; monarchie d'abord unitaire et alors imposante (850-1139), puis fractionnée, déchue du titre royal et en pleine dissolution (1139-1300), pendant un temps même (1300-1306) confisquée par le roi de Bohême, mais néanmoins monarchie encore véritable et non pas nominale seulement, comme elle le devint sous les rois électifs. Le règne le plus mémorable pendant la première des deux sous-périodes avait été celui de Boleslaf Ier, dit le Vaillant (992-1025), prince guerrier et conquérant; pendant la seconde, ce fut celui d'un roi législateur, ami du peuple et des lettres, Casimir III, dit le Grand (1333-1370). Le manque d'argent força déjà celui-ci à consentir des capitulations au profit, non de la nation véritable, mais d'une caste qui prétendait à elle seule la constituer. L'extinction de la dynastie des Piasts, à sa mort, fut ensuite^ pour la royauté une nouvelle cause d'affaiblissement. Casimir eut pour successeurs immédiats des princes de la maison d'Anjou ou de Hongrie, et c'est dans ce court intervalle (1370-1386), sous Louis le Grand, que s'introduisit d'abord en Pologne le principe énervant de la polyarchie. C'est à la diète générale de Kaschau, en 1370, qu'elle fit sa première apparition en grand1; les malheureux pacla conventa, germe de désordre toujours grandissant, eurent là leur vraie origine. Cette
I. Rœpell-Caro, Geschichte Polens , t. II, p. 386-390; Zielinski. Hhtoire ile Pologne, t. Ier, p. 284.
charte, en dix-neuf articles, ne fut sans cloute pas la toute première arrachée à la royauté; mais, selon la remarque de M. Caro, elle fut la première octroyée au bénéfice, non de la population entière, mais d'une classe privilégiée parmi elle, et le point de départ de toutes les tentatives auxquelles on se livra ensuite pour faire de cette classe de la noblesse le centre de gravité de l'État où tous les droits politiques étaient concentrés. Pourtant, sous les premiers Jagellons, la royauté, toujours héréditaire, quoique dépouillée de plusieurs de ses prérogatives, et ayant un point d'appui ferme dans la Lithuanie, associée au sort de la Pologne, était encore environnée d'éclat; bien qu'il ne fût pas exempt de troubles et de secousses, le royaume dut à cette dynastie une ère de puissance qui continua même encore quelque temps après son extinction , avant que tous les effets pernicieux du principe nouveau qui venait de s'introduire ne se fussent montrés. Ainsi que nous l'avons dit (p. 141), c'est le règne d'Étienne Batori (1576-4586) qui marque l'apogée de la Pologne, alors la première puissance du Nord1.
Cependant la seconde des deux grandes périodes indiquées, celle qui s'étend de 1572 à 1795, était déjà ouverte; la monarchie, devenue élective, s'était transformée en une aristocratie mobile et remuante à laquelle on donna le nom de république et qui avait sa représentation officielle dans le roi, le sénat et la chambre des nonces réunis, ou dans ce qu'on appelait tous les ordres. Le principe de l'État s'était déplacé, non à son avantage à lui, mais à celui de tous ses voisins et surtout de la Russie. Autant la république polonaise se divisait, autant celle-ci tendait à l'unité, et les coups portés au pouvoir royal par les nobles étaient autant de blessures faites au pays au profit des Moscovites. Au reste,
1. Voir là-dessus notre ouvrage La Russie, la Pologne et la Finlande, p. 519 et 520.
cette noblesse tumultueuse ne se contenta pas d'affaiblir, d'effacer la royauté : le liberum veto, introduit en 1652, est un coup qu'elle se porta à elle-même et qui, en paralysant le gouvernement, mit l'anarchie en permanence. Et comme si cette plaie n avait pas suffi pour épuiser toutes les forces du pays , l'intolérance religieuse le frappa d'une autre encore : or, c'est celte seconde plaie qui devint pour les voisins de la Pologne l'occasion ou le prétexte de la mettre en lambeaux. La Russie intervint en faveur des dissidents grecs, la Prusse en faveur des dissidents protestants, et l'Autriche, qui n'avait pas de motif pareil d'intervention, imita cependant leur exemple , afin de ne pas laisser à ses rivaux le champ libre et d'avoir sa part à la curée. On connaît le dénouement1.
De 1795 à 1807, point de Pologne indépendante; la création du duché de Varsovie, dont l'existence est renfermée entre les années 1807 et 1813, ne fut ensuite qu'une résurrection partielle, ayant d'ailleurs tous les caractères du provisoire. A sa place, le congrès de Vienne mit, en 1815, un nouveau royaume de Pologne, auquel on ne refusait plus son nom, mais qu'on restreignit dans des frontières qui, bien loin d'être celles de l'ancienne république, ne s'étendaient pas même jusqu'aux limites réelles de la nationalité polonaise, car l'Autriche et la Prusse rentraient en possession de leurs parts d'autrefois. Le principe fondamental de cette Pologne réduite et d'ailleurs « indissolublement unie » à la Russie était encore la monarchie: il eût fallu le respecter, avons-nous dit plus haut, même dans des vues uniquement dominées par l'ambition nationale. Les Polonais, auxquels l'expérience des siècles n'avait malheureusement rien appris et qui n'avaient rien oublié de toutes les aspirations de leur
1. Nous osons engager le lecteur à jeter les yeux sur ce que nous avons dit dans notre ouvrage plus ancien , cité tout a* l'heure , p. 520. Nous n'aurions pas â changer une syllabe à ce que nous avons écrit là il y a trente ans.
passé, dirent encore cette fois: Tout ou rien! et périrent, hélas! en donnant cette leçon aux autres peuples, que les premières conditions d'existence pour une nation sont la rnodéralion dans les désirs et l'obéissance aux lois.
Maintenant parlerons-nous de lois fondamentales, d'une constitution, relativement à la Pologne? Nous verrons tout à l'heure, quand nous traiterons de la noblesse, ce qu'étaient les pacta conventa, applicables à elle seule et qui ne profitaient ni aux bourgeois ni aux cmétons; mais nous pouvons dire dès maintenant que c'était d'abord une sanction fâcheuse donnée aux prétentions outrées d'une caste ingouvernable, et ensuite une prime beaucoup plus malheureuse encore offerte à l'individualisme qui sacrifiait la chose publique à des tendances égoïstes. C'est seulement sous le poids des plus affreux malheurs et quatre ans après la grande époque de 1789, que les Polonais se décidèrent à toucher a cette arche sainte de l'anarchie1. Cependant la constitution du 3 mai 1791* fut, de la part de la majorité de ce qu'on appelait l'ordre équestre, un essai sincère de réformer tous ces vieux abus, de manière à produire une société nouvelle, embrassant toutes les classes de la population, et à des conditions qui ne fissent plus injure aux lumières du siècle. Le temps manqua à cette constitution pour donner la mesure de sa valeur. Il en fut de même du Statut constitutionnel du duché de Varsovie de l'an 1807 \
1. Nous passons sous silence les prétendues réformes de 177-4, qui maintinrent ie liberum veto et appelèrent à l'existence le conseil permanent. Voir Zielinski , t. Il, p. 376; Ferrand , Histoire des trois démembrements de la Pologne, t. II, p. 251 et suiv.
2. On en trouve le texte dans Ferrand, t. III , p. 153 et suiv. , et dans Mébée, Histoire de la prétendue révolution de Pologne, avec un examen de sa nouvelle constitution, p. 90 et suiv.
3. On en trouve le texte dans Gluchowski , La Pologne dans ses anciennes limites , p. 277 et suiv.
trop habilement rédigé pour donner l'idée d'un pacte sincère entre son auteur, alors maître de l'Europe, et le peuple polonais dont il semblait consacrer de nouveau l'indépendance: aussi ne savons-nous pas jusqu'à quel point M. Tbiers est bien informé quand il affirme1 que Napoléon était franchement résolu à réparer le grave dommage que l'abolition de cet antique royaume avait causé à l'Europe. L'historien lui-même n'est-il pas obligé d'ajouter: «Il ne se dissimulait pas l'immense difficulté de reconstruire un État détruit, surtout avec un peuple dont l'esprit anarchique était aussi renommé que sa bravoure.» Sans doute, l'indépendance de la Pologne ne fut pas plus réelle et entière lorsque la garde en fut confiée à la Russie, sous les conditions que dicta le congrès de Vienne et dont nous avons reproduit le texte (p. 146); néanmoins, nous le disons avec conviction, la Charte constitutionnelle du royaume de Pologne de 1815*, rédigée selon les intentions droites et libérales de l'empereur Alexandre Ier, pouvait être regardée comme une transaction fort acceptable entre un passé qui ne laissait guère que des souvenirs pénibles et une époque nouvelle qui promettait avec sincérité des réparations. Non-seulement en reproduisant sous une nouvelle forme (art. 19 et suiv.) l'ancien adage Neminem captivabimusnisijureviclum, elle établit la liberté individuelle, elle y joignit aussi la liberté de la conscience et celle de la presse, déclara que nul ne pourrait être puni qu'en vertu de la loi, et abolit à
1. Histoire du Consulat et de l'Empire, t. VII, p. 259. — Aux yeux de lord Castlereagh , le rétablissement de la Pologne avec une constitution libérale était une utopie. Voir même ouvrage, t. X VIII , p. 487 et suiv. , et la lettre du ministre britannique adressée à l'empereur Alexandre Ier en date du 12 décembre 18U.
2. Voir Gluchowski , p. 295-320. — Nous renvoyons, en outre, pour les actes officiels, aux gros volumes du comte d'Angeberg, intitulés: Pologne , Recueil des traités , conventions et actes diplomatiques concernant la Pologne, Paris, 1862, in-8°.
tout jamais la peine de la confiscation ; enfin elle donna (art. 31) à la «nation polonaise» à perpétuité une représentation nationale composée du roi et de deux chambres et lui laissa aussi son armée spéciale, « conservant les couleurs de son uniforme, son costume particulier et tout ce qui tient à sa nationalité (art. 154). » C'étaient là des garanties précieuses, et cette loi fondamentale était si satisfaisante sous tous les rapports, qu'on ne lui a guère reproché que la courte durée à laquelle elle bornait les sessions des diètes. Sans doute la publicité des séances de ces dernières fut abolie au bout d'un certain nombre d'années, et diverses restrictions aux libertés octroyées furent introduites par l'acte additionnel du 13 février 1825; mais les Polonais avaient-ils accepté, avec les droits concédés, la situation politique à laquelle ils étaient étroitement liés? N'avaientils pas fait de la liberté de la presse et de celle de la tribune un usage qui donnait à la Russie des appréhensions fondées? N'avaient- ils pas comme pris à tâche de refroidir en Alexandre l'enthousiasme constitutionnel dont il s'était épris, en lui faisant entendre un langage inattendu pour lui et qui blessait au vif tous ses sentiments? Au reste, il ne nous appartient pas de nous constituer juge entre lui et ses sujets polonais; et nous ne voulons pas davantage entrer ici dans les détails du conflit qui, sous Nicolas 1er, aboutit à l'insurrection de 1830'. En définitive, quoique l'objet de toutes les sympathies, dans les pays d'Occident, celle-ci, on ne peut le nier, fut un véritable malheur pour la Pologne , qui , n'ayant rien à espérer des autres puissances, dut nécessairement succomber; un malheur, non -seulement parce qu'elle ravagea, bouleversa et ap- , pauvrit le pays, où les Russes avaient réussi en peu d'années à faire naître une prospérité depuis longtemps in-
i. Nuit du 28 au 29 novembre.
connue1, parce qu'elle engloutit la charte libérale de 1815 dont les bases seulement étaient garanties par les traités de Vienne, et ranima la haine nationale entre les deux rivaux séculaires, mais aussi parce qu'elle relança pour longtemps les Polonais dans une vie aventureuse, pleine de périls et qui, tout en agitant l'Europe, ne pouvait avoir d'autre issue que des catastrophes, mortelles pour la nationalité au salut de laquelle on dépensait tant d'efforts et d'héroïsme. La charte de 1815 fut remplacée, le 26 février 1832, par des Statuts organiques de l'administration du royaume de Pologne*, où la liberté individuelle et celle des cultes, ainsi que l'égale protection des lois pour tous et môme l'abolition de la confiscation des biens relativement à tous les cas autres que ceux de «crimes d'État de première classe,» étaient encore garanties il est vrai, mais sans recevoir pour sauvegarde les droits politiques en l'absence desquels l'arbitraire trouve toujours moyen de se faire jour. Réservant au roi le pouvoir législatif, ce statut substituait (art. 53) aux deux chambres de la diète «des assemblées d'étals provinciaux pour délibérer sur les affaires qui concernent les intérêts généraux du royaume», affaires qu'une «ordonnance spéciale» viendrait déterminer; seulement, il conservait les assemblées de nobles dans les voïvodies et dans les cercles, ainsi que les assemblées communales, sous la réserve toutefois qu'elles ne pourraient toutes être convoquées que par le lieutenant du roi. L'armée était supprimée, de même que la cocarde nationale. Une administration par-
1. Voir là-dessus la brochure de M. Catacazi : Fictions et réalités polonaises, p. 94. Au reste, voici des faits: la population qui, eu 1818, avait été de 3,345,000 âmes, fut, en 1829, de 4,137,634. En 1831, elle tomba à 3,762,003, et en 1861 elle était déjà remontée à 4,910,608. Voir Matérialy, de M. Nie. Milutine, lre livraison, p. 10.
2. Voir Gluchowski, p. 365-382. M. Schubert (p. 3U2> a noté toutes les modifications apportées par ce statut a la charte de 1815.
ticulière, «conforme aux besoins locaux,» était toujours assurée au royaume, ainsi que son code civil et militaire (art. 1er), mais tout restait dans le vague, même le grand article des impôts. Voici, par exemple, en quels termes l'article 14 s'exprime sur ce point: «Le royaume de Pologne contribuera proportionnellement aux dépenses générales et aux besoins de l'empire; la fixation de l'impôt aura lieu plus tard. » De plus, cette administration avait désormais son siège supérieur à Saint-Pétersbourg et n'était exercée à Varsovie, au lieu de ministères, que par un conseil de directeurs relevant du namestnik ou lieutenant du roi, gouverneur militaire. Cependant comme, à l'exception de ce haut fonctionnaire et d'un très-petit nombre d'autres , les Polonais seuls occupaient toutes les places, on ne pouvait pas dire qu'en fait l'autonomie administrative du pays fût absolument abolie. L'abaissement se fit remarquer surtout dans les formes, mais n'en fut pas moins sensible pour cela. Ainsi, les couleurs de la Pologne furent supprimées, ses armoiries réunies à celles de l'empereur de Russie, ses ordres de chevalerie transformés en ordres russes1, les insignes de sa royauté transportés à Moscou et réunis à ceux de l'empire dans l'Oroujeïnaïa Palata. En effet, l'article 3 des statuts portait: «Le couronnement des empereurs de toutes les Russics et rois de Pologne se fera par une seule et même cérémonie, qui aura lieu à Moscou, en présence d'une députation du royaume de Pologne, qui assistera à cette solennité avec les députés des autres parties de l'empire. » Finalement, deux nations rivales et ennemies l'une de l'autre restèrent en présence : les Polonais ne voulaient pas la réconciliation, et les Russes sentaient qu'ils feraient de vains efforts pour l'amener, que la force seule pouvait