Strahl-Herrmann, t. I", p
2. Sur les quatre principales lignes de la descendance de Vladimir le Grand, voir Oustrialof, Histoire de la Russie, trad. allem., t. ICT, p. 106.
ses, et depuis Ghéorghii ou Iourii Ier (1 155-1157), le titre de grand-prince lut presque toujours, jusqu'en 1598, dans cette ligne cadette de la descendance de Vladimir le Grand. Kief , il est vrai, était éclipsé par Galitch , où régnait la maison de Volodar, issue par une autre ligne de Iaroslaf le Grand; mais cette maison s'étant éteinte en 1198, la descendance de Monomaque s'assit aussi, dans la personne de Român Mstislavitch , sur ce trône, le plus connu en Europe de tous les trônes de la Russie d'alors et passagèrement honoré parle pape du titre royal. C'est ce royaume de Russie, appelé aussi royaume de Vladimir (Volodimir, Lodomerid), qui fut tout entier absorbé par la Pologne.
Les divisions entre les princes russes étaient profondes. Depuis la mort de Mstislaf Vladimirovitch le Grand (1125- 1132), l'anarchie avait triomphé. La ligne de Monomaque, divisée dans son propre sein, et celle des Sviatoslavitch , ligne plus ancienne dont sortit aussi la branche des Olgovitch, qui régnaient à Tchemigof, se disputaient la possession de la grande-principauté. Celle-ci, en proie au plus grand désordre, passa d'une ligne à l'autre, jusqu'à André, dit de Souzdal , fils de Iourii Vladimirovitch Dolgorouki ou Longuemain, qui la fit rentrer dans la maison de Monomaque, elle-même destinée pourtant à se partager, en 1246, en trois branches, celle de Souzdal, celle de Moscou et celle de Tver. Déjà en 1169, ainsi longtemps avant l'invasion des Mongols, Kief avait une première fois été dépouillé de son prestige. Onze princes apanagés s'étaient entendus pour faire la loi au grand - prince Mstislaf II Isiaslavitch (1157- 1169), et avaient réussi à se faire ouvrir les portes de la ville. Elle renfermait les sanctuaires de la nation, et les avait jusqu'alors conservés inviolables; mais cette fois elle devint le théâtre d'une horrible brutalité. Sans respect pour la sainteté de cette mère des villes russes, selon l'expression
d'Oleg, les princes en révolte mirent tout à feu et à sang; ils violèrent Sainte-Sophie, la métropole commune, le temple de la Dime, encore plus vénérable par sa vétusté, et le couvent Petcherskii, sanctifié par la sépulture des martyrs; ils se gorgèrent de butin, dépouillèrent les images, emporlèrent les vêtements sacerdotaux, et détruisirent dans leur rage aveugle ce qui ne tentait pas leur avidité. Au nombre des vainqueurs était André louriévitch, prince de Vladimir sur la Kliazma, mais qui, depuis 1167, avait pris le titre de grand-prince, qu'il transmit aussi à ses descendants. André, fils de ïourii Vladimirovitch , était rié à Souzdal, non loin de Vladimir, et s'y était retiré du vivant de son père, qui régnait dans cette dernière ville 1 : on l'appelait André de Souzdal. La Russie méridionale, éternel théâtre de guerres civiles, lui était en aversion. Après avoir succédé à ïourii, ii agrandit Vladimir, fondation de Monomaque, et l'orna il édifices en pierre, de «portes d'or et d'argent». Vladimir, Kostof, Souzdal ne formaient plus qu'une seule principauté sous son sceptre. La guerre civile l'ayant aussi rendu maître de Kief, il ne garda pas pour lui cette principauté déchue, mais en investit son frère Glieb; cependant André s'attribua le titre suprême, et depuis ce moment, ainsi que nous l'avons vu plus haut, le représentant de l'unité nationale siégeait à Vladimir ou à Souzdal , « vrai cœur de notre patrie » , dit Karamzine, d'où elle passa à Moscou, comme nous l'avons dit également. Au bout de peu de temps, Kief eut le malheur d'entrer dans une autre ligue qui se forma contre le nouveau prince ou grand-prince de Galitch, Roman Mstislavitch, et dont le résultat fut la prise de la ville métropolitaine par ce dernier, en 1202, toujours longtemps avant l'invasion des Mongols. Roman , quoique gendre du prince
1. Karamzine, t. Il, chap. v. Cf. Strahl, t. I", p. 285; Oustrialof, t. Ier, p. 98.
de Kief, Rurik Rostislavitch , disposa de son trône en faveur d'un autre de ses parents; alors celui-là prit le malheureux parti d'appeler à son secours les Poloitses, dangereux voisins des Russes. Ces Turcs ne se firent pas prier; ils se précipitèrent contre Kief, qui jusque-là leur avait résisté, et prirent d'assaut sa citadelle , en même temps que toutes les autres parties de la ville. Ce fut le premier jour de l'an 1204, jour de désolation et de ruine. Les scènes de l'année 1169 se renouvelèrent alors avec un surcroit d'atrocité. Ces barbares n'épargnèrent ni l'âge ni le sexe; le massacre des habitants et la destruction de leurs demeures ne laissèrent rien debout; les temples mêmes furent dépouillés de tout ce qu'il leur restait encore d'ornements, et, de ce moment, la ville ne ressemblait plus qu'à une immense ruine. Néanmoins, ce n'était pas la dernière des épreuves qui l'attendaient. Kief traîna son existence flétrie encore quelques dizaines d'années. Les Poloftses, les Torks, les Bérendéens ne tardèrent pas à être vaincus, mais le vainqueur devint pour les Russes un ennemi encore plus dangereux. C'était Batu-Khan, le chef de ces hordes mongoles qui, après avoir remporté, en 1224, une première victoire sur les princes russes réunis aux Poloftses, aux bords de la Kalka, sur le territoire actuel de Taganrok, avaient un instant disparu, mais s'étaient ensuite jetés avec furie sur Riaisân, Moscou, Vladimir, Souzdal, avaient mis ces villes à feu et à sang, et avaient remporté une seconde victoire, sur le Site, rivière du gouvernement de Tver, en 1238. Novgorod même était menacé : Batu-Khan n'était plus qu'à une distance de cent verstes de Cette grande et célèbre cité , lorsque tout à coup il fit faire volte-face à son armée et la ramena vers le Ddn. C'est alors, en 1240, qu'il en envoya une partie contre Kief, ville désolée dont on pouvait presque dire quelle était restée sans maître. Le prince d'alors, Michel Vsévolodovitch, s'en
fuit en Hongrie, et quoique le puissant prince de Galitch s'emparât aussitôt du gouvernement de la sainte cité , il ne la défendit pas personnellement contre les Mongols, mais en confia le sort au plus brave de ses boïars, à Dimitri, surnommé Tysiatskoï ou le Capitaine , jugeant plus à propos de courir en Hongrie, invoquer le secours du roi. Dimitri succomba après avoir fait les plus généreux efforts pour sauver la ville de S. Vladimir et de Iaroslaf le Grand. Les Mongols y entrèrent, et, pour la troisième fois, elle fut livrée au pillage et à une horrible dévastation. Les derniers débris de la vénérable église de la Dîme furent abattus et le couvent Petcherski rasé. Ainsi « le vieux Kief disparut, dit Raramzine1, et disparut pour toujours; car cette capitale jadis si célèbre, cette mère des villes russes, était encore en ruines au XIVe et au XVe siècle, et ce que nous en voyons de notre temps n'est qu'une ombre de sa grandeur d'autrefois. »
L'ancienne Russie avait donc perdu sa capitale, et depuis ce moment il n'y avait plus de centre commun pour la nation : une faible partie du pays, Novgorod, Pskof, etc., conserva son indépendance, tout le reste tomba sous le joug de l'étranger. Seulement, cet étranger n'était pas le même pour les uns que pour les autres. Pour les principautés occidentales et méridionales, c'était la Lithuanie et la Pologne, pour les principautés orientales, c'était la Horde d'Or ou l'empire du Kiptchak.
Parmi ces dernières, la principale était Moscou; mais il y avait en outre, d'un côté, Tver, Rjefsk, Smolensk et Novgorod-Séversk, de l'autre, Vladimir, Souzdal, Riaisân, etc. Depuis 1 363 , Moscou et Vladimir ne formaient plus qu'un seul et môme État, qui s'agrandit encore, en 1395, de Souzdal, de Nijegorod, de Gorodetzk et de Mourom, et fit, de
1. T. IV, chap. i. Cf. Sfrahl-Herrmann, t. II, p. 31 et suiv.
1450 à 1462, encore d'autres acquisitions. La principauté de Smolensk devint, en 1404, la proie des Lithuaniens; mais les autres furent préservées par la suzeraineté des Mongols de ce sort, qui, en les entraînant dans l'anarchie polonaise, eût peut-être changé complètement leurs destinées. Ces divers États séparés étaient souvent en lutte entre eux; les princes de Tver et de Riaisân prétendirent, comme celui de Moscou, aux honneurs de la grande-principauté; mais la protection du khan mongol fit triompher le dernier. Moscou devint la capitale de toute la partie de la Russie destinée à renaître à l'indépendance et à s'incorporer même les villes restées indépendantes sans interruption, Novgorod et Pskof.
Telle était, au temps de la domination des Mongols (1238- 1462), la situation de ce territoire russe1 que Strahl estime avoir été alors d'une étendue totale de près de 40,000 milles carrés d'Àllem. ou de plus de 2 millions de kilom. carrés, mais qui n'avait plus d'indépendance que dans deux glorieuses républiques. Il eût été difficile de dire alors où était la vraie Russie, et laquelle était la plus à plaindre, de cette partie occidentale asservie par les Lithuaniens, barbares et païens, ou de cette partie orientale qui avait pour maîtres d'autres barbares, les Mongols et les Tatars, païens aussi (car ils ne furent convertis au mahométisme qu'après 1256). La dernière, la partie orientale, ne perdit au moins pas sa nationalité et avait chance de la rétablir dans tous ses droits : pour cela, elle put s'appuyer sur la dynastie de ses princes, qui étaient toujours les descendants de Vladimir Monomaque. Novgorod, ce plus ancien siège de l'empire, ne refusait pas de voir en eux des Russes, puisque cette république choi-
1. Non pas Élut russe, comme écrit Strahl (t. Ier, p. 357), car l'unité lui manquait alors. Quant au chiffre, Strahl parait l'avoir emprunte à Ewers, qui dit «plus de 37,000 milles carrés. » Gesehichte der Hussen, t. Ier, p. 97. Au XVe siècle, Ewers compte 45,000 milles carrés, p. 213.
sissait parmi eux ses propres princes, et ce n'est certes pas à ce S. Alexandre Nevski, qui, en 1240, arrêta sur la Neva l'invasion suédoise, que la nationalité russe eût pu êlre conteslée : or, n'est-ce pas d'Alexandre ou de ses frères que descendirent ensuite tous les princes qui régnèrent à Moscou?
C'est à cette seconde ou troisième métropole (Novgorod et Rief étant les premières) que se rattachèrent depuis les destinées de l'empire, grâce à la descendance du fondateur, Daniel, à son fils Ioann Ier Kalita ou la Bourse (1328-1340), à Dimitri loannovitch Donskoï, c'est-à-dire le vainqueur du Don (1363-1389), à Vassili III Vassiliévitch Temnoï ou l'Aveugle (1425-1462). Elle en était d'une manière désormais incontestée le centre, la force et la tête, surtout depuis le règne grandiose du fils du dernier de ces princes, d'Ioann III Vassiliévitch Gordii ou le Superbe (1462-1505); centre d'ailleurs soustrait à la loi ordinaire de la division des héritages princiers, car l'indivisibilité du territoire fut alors proclamée, et par cela même supérieur aux villes rivales, dont fétendue se morcelait incessamment, jusqu'à se réduire à l'insignifiance. 1
On le voit , en cette grande-principauté de Moscou nous apparaît une Russie nouvelle, qu'il est permis d'appeler la Moscovie, pourvu qu'il soit bien entendu que ce terme signifie Russie de Moscou, car les Lithuaniens avaient bien absorbé certaines terres russiennes, mais pas toutes, pas les plus importantes. C'est cette même grande- principauté qu'il faut regarder comme le noyau de la future Russie indépendante ou de l'empire des Tsars.
1. M. Oustrialof (t. I«r, p. 198) explique avec ciarlé la formation de la grandeprincipauté de Moscou et la manière dont elle s'éleva au-dessus des autres principautés. On peut voir là l'origine de toute celte nombreuse classe de princes issus de Rurik, finalement restés sans domination. Le même historien (p. 202) énumère très-bien les principautés existantes en 1462. Cf. Str.ihl, t. II, p. 423 ; Karamzine, t. VI, chap. vu.
Cette Moscovie , qui netait autre chose que l'État russe dans sa seconde phase, quoique déjà d'une superficie de 18,500 milles carrés d'Allemagne (environ un million de kilomètres carrés1), avec 6 millions d'habitants, était encore fort peu de chose en 1462, première année du règne de Ioann III. Arrosée par le Volga et par l'Oka, son principal affluent (dans les limites de la Moscovie), puis parla Soukhoiua et l'Ioug, rivières dont le confluent, sur sa lisière du nord, produisait la Dvina, elle ne renfermait aucun autre grand cours d'eau, et le pays des sources9 n'en faisait pas encore partie. Son territoire était borné et comme enveloppé , à l'ouest et au nord , par celui , beaucoup plus vaste, de la république de Novgorod, qui, avec le territoire de Pskof, séparait la grande-principauté de Moscou de la domination de l'Ordre Teutonique, dans laquelle était compris l'archevêché de Riga. A l'ouest encore (si l'on ne tient pas compte de la petite principauté de Rjef, sur la lisière occidentale de laquelle s'arrondissaient les mamelons de ce pays des sources que nous venons de mentionner), elle était bornée par Tver, autre grande -principauté russe, et, plus près de Moscou même, par la grande-principauté de Lithuanie, de laquelle dépendaient Smolensk et la Russie Blanche. Au sud-ouest, elle confinait avec la principauté de Sévérie ou de Novgorod-Séversk, au sud-est, avec la grande-principauté de Riaisân, et le reste de sa limite orientale, au delà du pays des Meschtchériaks et de celui des Votiaks , tous deux soumis, avoisinait la tsarie de Kasan, au sud de
1. Voir t. II, p. 58. — Dans le recueil d'Oldekop, St-Petersburgische Zeitschrift, t. XIV, p. 110-115, on trouve (traduites du journal Sèvertm Arkhif de 1824) les divisions de la Russie en 1462. Il n'y est plus question d'une principauté indépendante de Novgorod -Séverskoï; suivant Herberstein, ce fut seulement Vassili IV Ioannovilch (1505-1534) qui l'incorpora à la Moscovie, mais au fait Ioann III en fit déjà l'acquisition en 1503.