Voir Die Gegenwart, t VI, p
instant appelé le Colbert de la Russie \ ont déjà commencé à en débrouiller les difficultés, qu'avant lui on pouvait croire inextricables; cependant il ajouterait trop aux labeurs, assez rudes déjà, de notre tâche et dépasserait vraisemblablement nos forces.
L'histoire financière de la Russie, si elle pouvait déjà trouver place ici, ne serait pas, nous osons le croire, sans intérêt pour nos lecteurs hommes d'État et d'administration; mais nous n'avons pas pu achever encore d'en réunir tous les éléments2, et d'ailleurs, nous le répétons, l'espace nous fait défaut dans un ouvrage d'un si vaste cadre. Mieux vaudra, pour le moment, spécialiser, en quelque sorte, ce travail en le rattachant à chacune des principales branches de l'activité financière, notamment aux opérations du Trésor (revenus et dépenses) et aux diverses applications du crédit (dette publique et banques). Nous ne dérogerons un instant à ce plan que pour rappeler une époque financière remarquable et qui, à elle seule, mériterait d'avoir son histoire. Cette époque est celle de l'administration du comte George Cancrine, qui dura près de vingt ans, de 1823 à 1842', et
1 . Dans son livre mis au jour par nous Die Oekonomie der menscfUichen GeselUchafteu , Stuttg. 1845, in-8°, p. 214 et suiv. On consultera aussi avec fruit le rapport adressé par le comte, en 1843, à l'empereur Nicolas sur toute sa gestion depuis 1823 dans les Journaux de voyage [Au* den Reùetagbuchern) publiés par M. le comte Al. Keyserling (Brunswig , 1865, 2 vol. in-8°),t Ier, p. 59-118.
2. En ce qui concerne ceux que l'on trouve dans des ouvrages imprimés, nous indiquerons les voyageurs étrangers; puis Meiners, Vergleichung , etc. , t. Ier, p. 316; Ewers, GescMchte der Huesen, t. Ier, p. 31, 118, 232, 481 jKaranuine, t. IX, ebap. vi (p. 284), etc., etc. ; Herrmann.t. III, p. 333 et 745, t. IV, p. 397 et suiv., et surtout l'ouvrage de M. J. de Hagemeister, Rasyskaniya o finançakh drevneï Rossii, Recherches sur les finances de l'ancienne Russie, Pétersb., 1834, 1 vol. in-8°.
3. Le comte Cancrine est mort le 22 septembre 1845, à Pavlofsk, peu de temps après son retour de Paris, où nous avons eu l'avaotage d'avoir avec lui de fréquentes relations. Son nom , que l'on croyait â tort traduit en russe de l'allemand Krebs , s'écrit plus exactement Cancrin. Voir la notice dont le comte
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avait pour base un système réfléchi, exécuté avec fermeté, autant que pouvait le permettre le régime autocratique auquel ce ministre servait d'instrument. D'un esprit plein de ressources, il sut, à force d'ordre et de travail, élever le revenu de l'empire à la hauteur de ses besoins toujours croissants, non-seulement sans avoir recours à la funeste mesure de l'émission du papier-monnaie, dans un pays qui en était déjà surchargé1, mais en faisant même ordonner le retrait des assignats (1889). Non content d'exiger de toutes les sources de revenu tout ce qu'elles étaient capables de rendre, et d'assurer la transmission exacte de ces produits jusqu'aux caisses du Trésor, il a su assurer à celuici des recettes nouvelles en favorisant le travail national , en développant par l'industrie les forces productives du pays. Le premier, il a reconnu et utilisé le génie industriel de la nation, dont l'agriculture, à elle seule, est impuissante à assurer l'existence, ou du moins la prospérité. Sous le ministère du comte Gancrine, des fabriques et des manufactures s'élevèrent de toutes parts, la production industrielle doubla et tripla presque en valeur. Pour seconder cet élan, cet habile administrateur fonda des écoles de technologie et de commerce, et fit publier, dans un journal spécial rédigé dans son département, les résultats des rapports des agents capables qu'il entretenait à Londres, à Paris, à Berlin et à Vienne, afin d'être tenu au courant des progrès des sciences économique et industrielle eja tous pays. A quelques égards, sans doute, sou système prêtait a la critique, et on n'a pas eu tort de lui reprocher la persé-
Al. Keyserling a accompagné ses Journaux de voyage déjà cités ; et sur )a gestion du ministre, voir Ch. Duveyrier, Lettre à M. Mauguin, p. 216-220 et 225; Die Gegenwart, t. VI, p. 25 et suiv.; La Vérité sur la Russie, p. 263.
1. Il faut dire néanmoins, pour rester dans le vrai, que ce ministre empruntait aux banques les dépôts disponibles pour faire face aux dépenses extraordinaires , ee qui nécessita une émission postérieure.
vérance avec laquelle il forçait le produit du monopole de Teau-de-vie, dont les effets étaient si pernicieux pour la moralité des classes populaires; mais ce même système n'a pas seulement permis à l'empire , sous le règne de Nicolas, de manifester sa puissance par tous les moyens, il a aussi ouvert des voies nouvelles à l'esprit entreprenant de la nation et à sa remarquable aptitude pour toute espèce de développement. Les effets des combinaisons du comte Cancrine ont étonné l'Europe; peut-être même ont-ils quelquefois donné un démenti à la science, comme le dit Tengoborski des institutions financières de la Russie en général, là où il répond à ceux qui vont répétant que les finances russes sont une énigme pour l'économiste.
Les revenus et les dépenses ou le budget de l'État. U n'y a pas plus de dix ans, un savant économiste, Léon Faucher, écrivait : « Un budget serait une révolution dans ce pays» ; or depuis 1862, la Russie a son budget imprimé et publié, au lieu qu'auparavant ce document n'existait que sous forme de manuscrit1 et n'était pas soumis, comme maintenant, aux délibérations et à la sanction du Conseil de l'empire. Sans doute, le premier de ces documents mis au jour par le ministre Kniajévitch était encore entaché de toutes sortes d'imperfections, ainsi que l'avoue M. de Reutern, successeur de M. Kniajévitch, dans son lumineux rapport de mai 1863'; mais ce même rapport est déjà un heu-
1 . Le comte Cancrine ( Oekonomie der menschlichen GeselUchaften, p. 377) assure avoir eu en mains des états annuels des recettes et des dépenses des premiers temps du règne des Romanof , et cela est naturel, il n'y a qu'un gouvernement stupide qui puisse vivre au jour le jour , sans se rendre compte de ses besoins et de ses ressources. On peut voir au passage indiqué comment Cancrine entendait le budget et qu'il n'en eût pas lui-même approuvé la publication.
2. M. Wolowski, qui, dans un livre dont nous parlerons bientôt, base sur ce
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reux essai de faire plus et mieux. Les critiques de l'auteur ne se rapportent pas seulement au budget imprimé de 1862, mais aussi aux précédents restés manuscrits1. Voici ce qu'il dit du sien, fruit d'une réforme du système confiée par l'empereur, sur sa proposition , à une commission spéciale instituée près du contrôle de l'empire1 : cTous les budgets séparés, avec les mémoires explicatifs et pièces à
ta
l'appui qui les accompagnent, sont imprimés et forment un tout systématique facile à examiner, ce qu'il était impossible de dire des anciens budgets manuscrits, qui n'étaient pas dressés d'après un système unique et différaient de forme entre eux. On a porté dans ces budgets tous les revenus de l'État, c'est-à-dire tous ceux qui antérieurement entraient dans les caisses du Trésor et étaient inscrits dans les budgets, ainsi que ceux qui étaient perçus par d'autres administralions, qui les dépensaient sans allocation budgétaire. D'un autre côté, on a aussi porté aux budgets les dépenses qui, antérieurement, étaient imputables sur ces revenus spéciaux.
«Ainsi, pour la première fois, le budget de l'État présente le bilan de toutes les recettes et de toutes les dépenses de l'empire3. Il a été maintenant porté à ce budget pour environ 42,700,000 R. A. de revenus qui n'y figu-
rapport ses critiques fort vives {Les Finances de la Russie, p. 17), a la loyauté d'en reproduire le texte, p. 167 et suiv.
1. Noos en avons sous les yeux des reproductions publiées soit par M. Herzen dans la Cloche, soit par M. le prince Dolgoroukof, dans son pamphlet La Question polonaise et le Budget russe, p. 105 (budget de 1860).
2. Cette commission a mis au jour les éléments de son travail dans une publication officielle en langue russe que nous avons sous les yeux et qui porte le titre suivant: Troudy kommissii... dla peresmolra sistémy podatéi i sboiof (Travaux de la Commission nommée pour soumettre à une enquête le système des impôts et des redevances) , Pétersbourg, 1863, 9 vol. in-8°, dont les trois premiers traitent des impôts directs, les autres des autres impositions successivement.
3. On sait qu'en France la publication du Compte rendu, de Necker, contrôleur des Gnances, en 1781 , fut un véritable événement. En Russie, celle du budget , en 1862, devait l'être pareillement.
raient pas autrefois et n'étaient pas versés au Trésor, et d'autre part on y a inscrit pour 37,800,000 R. A. de dépenses qui jadis n'y étaient pas portées. »
Le ministre ajoute qu'avec la mise à exécution des règles sanctionnées par l'empereur le 22 mai 4862, entre également en vigueur le nouveau mode d'application des budgets, «basé sur une spécialisation sévère des crédits par paragraphes du budget; cette disposition écarte pour l'avenir l'emploi des crédits demandés, dans l'ordre législatif, à des dépenses pour lesquelles ils n'avaient pas été alloués. »
L'opération de compléter le budget, en y portant cdes fonds qui ne figuraient point au budget de 1863», a été continuée dans celui de 1864, ainsi que nous l'a appris un nouveau rapport de M. de Reutern , dont les sages conclusions méritent l'approbation générale'.
Les sommes inscrites dans les quatre documents officiellement publiés jusqu'à ce jour, contrastent singulièrement avec celles que l'on indiquait autrefois comme étant le montant des revenus et des dépenses de l'empire. On trouvera l'explication de ce fait dans ce qui va suivre.
Considérons maintenant séparément les revenus et les dépenses.
Revenus. Dans toutes les branches des intérêts matériels, la marche ascendante de la Russie a été prodigieusement rapide, surtout depuis Pierre le Grand: nécessairement, les finances du pays ont dû s'en ressentir, les recettes du Trésor ont dû aller constamment en augmentant. Relativement aux temps anciens, on ne peut guère en évaluer le montant d'une manière un peu certaine, car elles étaient perçues en nature autant, et même plus, qu'en numéraire, et n'arrivaient d'ailleurs pas toujours jusqu'à la caisse cen-
1 . On peut lire ce rapport, en français, dan? le Journal de Saittf'Pétersbourg, numéro du 15 (27) mai 1864.
traie, étant absorbées par les besoins locaux des provinces où elles se percevaient, ou de leur voisinage. Cette observation s'applique encore à une grande partie du XVIIIe siècle1, aussi bien qu'au XVIIe. Il faut en tenir compte quand on lit, par exemple, dans Strahlenberg , au sujet du tsar Alexis Mikhaïlovitch, qu'il n'avait pour tout revenu que cinq millions de roubles*, et quand Voltaire répète la même indication par rapport à l'année de l'avènement du grand réformateur de la Russie. Voltaire a soin toutefois d'ajouter une observation qu'on ne lui avait pas laissé ignorer. « L'État, dit-il3, ne possédait pas cinq millions de roubles, environ 25 millions de France, de revenu. C'était assez, quand Pierre le Grand parvint à la couronne, pour demeurer dans l'ancienne médiocrité, ce n'était pas le tiers de ce qu'il fallait pofcr en sortir et pour se rendre considérable en Europe. Mais aussi beaucoup d'impôts étaient payés en denrées, selon l'usage des Turcs, qui foule bien moins les peuples que celui de payer leur tribut en argent » A la mort du monarque, la somme était plus que doublée, selon son historien français. «Je trouve, dit celui-ci dans un autre passage, par un état des finances de l'empire en 1725, en comptant le tribut des Tartares, tous les impôts et tous les droits en argent, que le total allait à 13 mil-
1. Voir ce que nous avons dit là-dessus dans notre Statistique de 1829. p. 285, et Hupel, t. Ier, p. 392 et 427. Déjà Weber (Das verànderte Rttssland, 1. 1", p. 39) avait fait cette distinction essentielle.
2. Description historique de l'empire Russien , t. Ier, p. 97. Dans l'édition allemande , qui est bien plus étendue, il est seulement question (p. 215) de cinq millions, sans autre indication. Le traducteur français ajoute « ou 25 millions de France ». On verra plus loin , quand nous parlerons du rouble, que la valeur de cette monnaie d'argent, quelquefois représentée par du papier, n'a pas toujours été la même, mais a subi, au contraire, de très-grandes variations.
- 3. Histoire de l'empire de Russie sous Pierre le Grand, édition originale t. Ier, p. 63. Cf. p. 60; de plus, Weber, Das verànderte Rus gland, t. Ier, p. 34 etsuiv., et Reimers, Sankt-Peterisburq am Ende seines ersten Jahrhunderts , t. Ier, p. 159.
lions de roubles, ce qui fait 65 millions de nos livres de France, indépendamment des tributs en nature. Cette somme modique suffisait alors pour entretenir 339,500 hommes tant sur terre que sur mer. Les revenus et les troupes ont augmenté depuis. » Un des biographes de Pierre le Grand, Bergmann, et un des principaux historiens russes contemporains, M. Oustrialof, restent même, dans leur évaluation, au-dessous de cette somme si modique, toujours en laissant à part les revenus en nature, qu'ils ne manquent pas toutefois de mentionner. Le premier* trouve seulement 10 millions de roubles, même en tenant compte de ceux qu'on ne pouvait pas faire figurer dans les relevés; le second*, pour l'année 1725, 10,186,000 roubles, ou, ajoutet-il, «60 millions d'après le cours actuel (du papier-monnaie)3, dont les principales sources étaient : capitation, 4,290,000; péages ou douanes, plus de 1,200,000; droit sur l'eau-de-vie, 980,000; sur le sel, 662,000. Les dépenses étaient proportionnées à ces recettes. » Les unes et les autres s'accrurent depuis d'année en année , et quoique nous ne possédions pas de document authentique pour fixer nos idées à cet égard, nous n'hésitons pas à dire qu'au moment de l'avènement de Catherine II (1762), elles étaient déjà doublées et dépassaient de beaucoup la somme de 100 millions de francs. Coxe les évalue à 110 millions. On ne connaît de document sur lequel on puisse s'appuyer avec confiance que pour 17824, et, d'après celui-ci, le re-
1. Bergmann, Peter der Grosse als Mensch und Regent, t. VI, p. 156. Des estimations encore inférieures sont celles de Reimers . St. -Peter sburg am Enàe seines ersten Jahrhunderts, t. Ier, p. 159, et celle de Coxe, Voyage en Pologne, en Russie, etc., trad. fr., t. III, p. 52.
2. Oustrialof, Histoire deRnssie, t. II, chap.i, 6 (p. 98». Cf. Hupel, t.Ier,p. 397.