L'ARMÉE ET LES INSTITUTIONS MILITAIRES
Comme la Prusse, comme l'Autriche et la France, la Russie est une grande puissance militaire, la plus grande même de toutes, quand on n'a égard qu'à la force numérique de son armée , dont a le million » est devenu proverbial; mais non quand on regarde surtout au moral du soldat, à l'instruction des chefs, à la perfection du matériel, à la vigueur de l'organisation, basée sur la somme complète des progrès réalisés jusqu'à ce jour dans la théorie. Sous ce rapport, certes, la Russie n'est pas au premier rang; il a même été reconnu plus que jamais, il y a douze ans, que, formidable au plus haut point quand il s'agit de sa défense, elle est loin d'avoir les mêmes moyens pour l'agression , et que les craintes qu'elle inspirait à l'Europe étaient mal fondées. L'empire des Tsars est une grande puissance militaire; mais est-il aussi une puissance essentiellement militaire, absolument militaire, comme on Fa dit et écrit1? Quiconque a étudié son évolution intérieure
1. Mais que n'a-t-on pas dit et écrit! Quels outrages a-t-on épargnés, du chef de sa force militaire surtout , à cette Russie silencieuse , qui laisse tout dire sur son compte et ne daigne pas répondre ! Quels flots d'incriminations déchaînés, en France avec grâce et esprit ; en Allemagne , avec tout l'appareil d'une science profonde; en Angleterre même, mais là avec une certaine retenue ! Entre autres aménités, écoutons le début d'un très-savant et long article, Russlands Heer und Heerwesen, inséré dans le recueil de Brockhaus, Die Gegenwart, t. III, p. 397- 443. Après avoir dit que c'est une nécessité pour l'empire des Tsars d'être un Etat absolument militaire {ein absoluter MiUtârstaat) , l'auteur continue ainsi: • Aussi longtemps que la Russie, comme État, voudra durer, c'est là ce qui est indiqué pour elle , et pas autre chose. Car son existence est un produit de la force, d'une violence que le système de l'absolutisme fait aui peuples de sa domination,
actuelle et a compris ses conditions d'existence, répondra «non! » avec nous, qui sommes convaincu que la situation économique et l'état des finances de la Russie la forceront inévitablement à réduire son armée et à convertir en dépenses productives les sommes énormes que, jusqu'à ce jour, l'armée absorbait improductivement, même en temps de paix.
L'espace nous manque ici malheureusement pour soutenir celte thèse, comme aussi pour répondre à la question soulevée par M. Charles Duveyrier' dans le passage suivant, remarquable d'ailleurs par l'esprit d'équité qu'il atteste: «La nation russe est, après fout , une grande nation, grande par son passé et par son avenir. Comment un peuple qui n'est ni conquérant ni législateur, a-t-il pu s'imposer à ses voisins, presque tous nomades et guerriers, lui sédentaire et paisible', et former un empire plus étendu que l'empire de Charlemagne ou celui d'Alexandre, et qui déjà a duré plus qu'eux?»
aui convictions de l'Europe, à l'esprit du siècle. L'idée qui préside au gouvernement de la Russie n'a d'autre ami que lui-même , ne peut attendre de secours que de lui, n'admet pas de tache plus élevée que sa propre conservation ... En l'absence de droit, c'est la violence qui règne. C'est sur la force matérielle, sur les canons et les baïonnettes, que reposent la solidité de l'Klal russe et sa position vis-à-vis du dehors dans le système européen. Et comme il est impossible d'employer ta force incessamment, une diplomatie fine et trompeuse est chargée de soutenir la lutte en faveur du principe, jusqu'à ce que finalement la solution par les armes soit ramenée pour toute question. » La Russie a tort, selon nous, de rester muette en présence de jugements de celle nature, souvent fortement motivés. Elle a des écrivains rompus à l'usage de la langue française, comme l'était Tengoborski , comme le sont ses diplomates , comme Test , entre beaucoup d'autres , l'auteur du livre Le Haskol : pourquoi ne leur demanderait-elle pas de défendre sa considération morale, après avoir défendu naguère sa solvabilité financière? Qu'on se souvienne de ce mol de Basile? : « Il en reste toujours quelque chose. »