Voir Koch-Schœll , t. XIII, p
En Europe. En Asie. An total.
Étendue en 1689 4,225,000 10,645,000 14,870,000
Acquisitions sous Pierre
le Grand 231,880 228,800 460,680
Id. de 1725 à 1762. . . . 5,995 2,453,000 2,458,995
Totaux .... 4,462,875 13,326,800 17,789,675
En milles carrés, cela fait pour la Russie d'Europe 83,120, d'Asie 242,900, et au total 326,020. 1
On voit sur quels chiffres énormes il faut opérer dès cette époque-là. A l'avènement de Pierre le Grand, la domination russe s'étendait déjà sur près de 15 millions de kilom. carrés, ce qui est la grandeur de l'Europe avec un tiers en sus. Le conquérant n'y ajouta en Europe qu'environ 230,000 kilom. carrés, c'est-à-dire un espace grand comme la moitié de l'Espagne, et autant en Asie. C'était peu relativement, eu égard à l'agrandissement matériel , mais c'était beaucoup par rapport à la qualité, car les provinces conquises valaient mieux que la plupart de celles qui composaient la vieille Russie. Les successeurs du grand homme, jusqu'en 1762, agrandirent la Russie d'Europe seulement d'environ 6,000 kilom. carrés (du côté de la Suède et du côté de la Turquie); c'est aux possessions, à la Russie d'Asie, que se rapportaient surtout leurs acquisitions, lesquelles donnent le chiffre énorme de plus de 2,450,000 kilom. carrés, qui représente près du quart de la superficie totale de l'Europe. C'est une énorme queue qui s'ajoute à la Russie, ce n'est pas une force nouvelle mise à la disposition des tsars. On
1. D'après M. Schubert, t. Ier, p. 127, qui, à peu de chose près, adopte les chiffres de Hassel, l'état territorial aurait été, en 1740, a la mort de l'impératrice Anne, de 319,350 milles carrés, et en 1796, à la mort de Catherine II, de 331,800. Différence, 12,450 milles carrés dans laquelle la Russie d'Amérique n'est évidemment pas comptée. Les résultats de nos propres calculs , dans ce qui va suivre, diffèrent quelque peu de ceux-ci, comme aussi des chiffres M Weydemeyer, nuis ils reposent sur une nouvelle vérification.
voit encore ici combien il est nécessaire de distinguer : mêler les chiffres des simples possessions au chiffre relatif au territoire proprement dit, c'est produire inévitablement la confusion.
Retenons bien ceux-ci : en 1762, la Russie d'Europe avait une étendue de plus de Vjt raillions de kilom. carrés ou de 83,000 milles carrés; les possessions d'Asie (il n'est pas encore temps de parler de celles d'Amérique) présentaient un ensemble de 13,300,000 kilom. carrés ou de près de 243,000 milles carrés. Total, 18 millions de kilom. carrés ou près de 325,000 milles carrés.1
Maintenant nous arrivons au règne de Catherine II (1762- 1796), qui ne procura aucun agrandissement en Asie, mais en Europe un accroissement des plus notables, aux dépens des Polonais principalement, puis aussi des Turcs et des Persans. Cet accroissement, en Europe seulement, est représenté par le chiffre approximatif de 600,000 kilom. carrés ou 10,700 milles carrés, par un chiffre plus fort par conséquent que celui relatif à la France entière. Aux possessions s'ajouta en même temps la Russie d'Amérique : c'était 1 7« million de kilom. carrés, mais dont il ne vaut guère la peine de tenir compte, car il ne s'agit là que de déserts glacés, presque sans population. En tout, néanmoins, la Russie s'accrut sous ce règne de plus de 2 millions de kilom. carrés ou d'environ 36,400 milles carrés. Les détails où nous
1. Voltaire qui, dans son Histoire de Pierre le Grand, fait le calcul en lieues de France, trouve «plus de 1,100,000 de nos lieues carrées. » Puis il ajoute : «L'empire Romain et celui d'Alexandre n'en contenaient chacun qu'environ 550,000 , et il n'y a pas un royaume en Europe qui soit la douzième partie de l'empire Romain» (Histoire de Pierre le Grand, t. II, p. 3). D'après le calcul de Le Clerc (1783), le chiffre aurait été de 949,375 lieues carrées de France (Histoire de la Russie moderne, t. Ier, p. 11). Si les lieues dont il s'agit sont celles de 25 au degré, il faut, pour opérer la réduction, diviser nos 18 millions de kilomètres par 19.75, ce qui donne 910,860 lieues carrées.
allons entrer feront connaître la nature et la provenance des 600,000 kilom. carrés se rapportant à la Russie d'Europe.
C'est la Pologne, avons-nous dit, qui y figure pour la plus large part : sa disparition de la carte de l'Europe, après tcois partages consécutifs concertés entre les trois puissances limitrophes, permit à la Russie de s'avancer jusque dans la partie centrale de notre continent, tandis que jusqu'alors, sauf les acquisitions dues au traité de Nystad, elle y était reléguée dans la partie orientale, de manière à ne pouvoir entretenir avec l'Occident que de rares et insignifiantes relations. De fait, toutefois, la Russie, mêlée aux affaires de la Pologne depuis ses guerres avec Auguste II (1697-1733), et pour laquelle la fatale intolérance de la république à l'égard des dissidents était une cause incessante d'intervention, la Russie, disons-nous, exerçait dans ce pays une influence décisive longtemps avant les partages. C'est presque contre elle, on peut le dire, que ceux-ci s'accomplirent, à cause de la convoitise de la Prusse et de la jalousie mutuelle des trois puissances , jalousie qui ne permettait à aucune d'elles d'obtenir un avantage sur la république dévorée par l'anarchie, sans que les deux autres réclamassent un équivalent pour elles-mêmes. On connaît ce mot de Catherine II prononcé lors de l'occupation du comté de Scepus (Zips) par les Autrichiens, en 1771 : «Il paraît qu'en Pologne il suffit de se baisser pour prendre à volonté ce qui est à la convenance de chacun;» ce mot ne fit d'ailleurs que confirmer une autre parole royale plus ancienne. Ce fut le dernier desWasa, le roi Jean-Casimir, qui prononça celle-ci. En 1661, dans un discours qu'il adressa à la diète assemblée, il dit f «Avec nos divisions intestines, nous avons à craindre l'invasion et le démembrement de la république. Le Moscovite,* Dieu veuille que je sois un faux
6i PREMIÈRE SECTION. — CHAPITRE PREMIER.
prophète, envahira les peuples qui parlent sa langue1 et la grande-principauté de Lithuanie; la Grande-Pologne (Poznanie) et la Prusse deviendront le partage de la maison de Brandebourg, et l'Autriche ne s'oubliera pas dans ce déchirement général : son lot sera Krakovie avec les pays qui en dépendent*.» Cette prédiction se réalisa en 1772, sur la plus vaste échelle, par une série d'actes que la politique égoïste et arrogante des siècles antérieurs au nôtre explique, sans les justifier, et dont, dans tous les cas, il est impossible de faire peser la responsabilité sur les princes héritiers lointains des souverains copartageants. Ces actes, les maîtres du droit public les ont qualifiés d'attentat. «L'opinion publique de tous les peuples de l'Europe, dit Schœll3, se souleva contre cet acte arbitraire; mais les cabinets se turent ou se bornèrent à de faibles représentations, et la génération d'alors était préparée, et pour ainsi dire initiée, aux excès dont elle devait se rendre coupable. * Nous n'avons pas à rappeler ici la succession des faits* : l'historien des Traités de paix les résume en ce peu de mots : «Trois puissances dont la jalousie et les dissentiments avaient plus d'une fois troublé, depuis trente ans, le repos de l'Europe, se concertent subitement pour dépouiller une quatrième, avec laquelle elles vivaient en paix, d'une partie de son territoire et pour la forcer à reconnaître la légitimité de cette spoliation. » Ainsi fut, en effet, amené le premier partage de la Pologne, annoncé au monde par les déclarations publiées
1. Que répondront ceux qui voudraient faire des Ruthéniensun peuple à part, le vrai peuple russe, à cette déclaration d'un roi de Pologne: «Les peuples qui parlent sa langue » ?
2. Lunigius, Oralionea procerum Europœ (Lips, 1713), P. 11, p. 243.