‹ L'Empire des tsars au point actuel de la scienceChapitre 334 sur 367 · Paris, 1858,2 vol. in-8V · texte numérisé non relu

Paris, 1858,2 vol. in-8V

qui fût à la hauteur de ce qui se passait simultanément dans nos pays d'Occident, ni comme création intellectuelle ni comme principe moralisant; mais nous aurions constaté une situation nouvelle, un état de mœurs spécial qui n'est pas sans charme et sans originalité. Dans la civilisation exotique importée, où nous n'eussions guère eu affaire qu'aux hautes classes, nous aurions suivi tour à tour les effets de l'influence de ritalie, de celle de l'Allemagne et de la Hollande, de celle, beaucoup plus durable, de la France, puis encore de l'influence plus particulièrement littéraire et morale de l'Allemagne depuis Lessing, de l'Angleterre depuis lord Byron. Corneille, Racine, Molière et La Fontaine, de même que Bossuet et les moralistes, n'ont sans doute pas passé inaperçus chez les Russes, mais leur action a été faible en comparaison de celle qu'ont exercée, sous le long règne de Catherine H, Voltaire et les encyclopédistes, action dont les ravages ont été là non moins visibles qu'en d'autres lieux, près de populations moins accessibles à la mobilité d'esprit. Cependant le noble idéalisme de Schiller, le réalisme tempéré de Goethe ont ouvert ensuite une autre voie à la littérature russe; mais bientôt après est venue la philosophie de Hegel, laquelle, superficiellement comprise, a servi de transition pour arriver au scepticisme absolu du grand poëte anglais. De ce double travail, auquel se sont mêlées les malsaines doctrines de Proudhon, sont sortis le nihilisme et les tendances dissolvantes de 1862, au kiiips même où les slavophiles inauguraient, non sans quelques idées chimériques peut-être, des vues de nationalité intellectuelle et morale que nous aimerions à voir prendre racine, à condition qu'elles fussent sérieuses, réfléchies et mûres. Le point de contact entre les deux phases de civilisation que nous signalons, l'une naturelle et à laquelle des paysans même ont pris part, l'autre artificielle et renfermée dans les

sommités de la nation, ce point de contact entre elles, disons-nous, finirait sans doute par se trouver, et le fruit de leur fusion serait alors une vie nationale nouvelle, plus appropriée aux mœurs et au génie des Russes.

Tel est le point de vue où nous nous placerions*. Toutefois, que le lecteur se rassure, nous Savons ni tant d'ambition ni tant de témérité. Loin de songer à tracer un tableau si vaste et si multiple, qui, pour le dire en passant, ne serait pas la confirmation de ce mot de Voltaire : cLes lumières nous viennent du Nord,» nous renonçons même pour le moment à faire ici l'historique de l'instruction publique, pour lequel nous avons depuis de longues années amassé les matériaux. Tout ce que nous nous permettrons de faire, dans l'espace restreint où nous devons nous renfermer, c'est d'indiquer les grandes époques de la civilisation moscovite. Moscovite, disons-nous, et non pas russe en général, car nous ne remonterons pas jusqu'au règne de Iaroslaf le Grand (1019-1054) et au siècle de Nestor (mort en 1114)*, si riche en écoles et en emprunts à la civilisation de Byzance, période suivie bientôt des déchirements des guerres intestines et de l'humiliation profonde du joug de conquérants asiatiques, alors encore barbares et païens. Par suite, une nuit sombre succéda à cette brillante aurore; table rase fut faite par rapport aux écoles; les lettres se réfugièrent dans quelques couvents3; presque tous les germes d'une vie intellectuelle furent étouffés, les mœurs se corrompirent, un temps de désolation vint et dura

1 . Nous avons donné un premier aperçu de l'histoire de la civilisation en Russie (près de trente ans avant M. de Gérebtsof, qui ne fait pas mention de nous) dans notre Statistique de 1829 , p. 72-80. Voir aussi Schubert (qui est aussi venu après nous) , p. 255 et suiv.

2. Karamzine, t. II, chap. 11 (p. 31) et ebap. m (p. 52); t. III, ebap. vu (p. 179-188). Cf. Gérebtsof, t. Ier, p. 107 et suiv. , 123 et suiv.

Page 1