Etudes, t. III, p
C'est ensuite leur culte, qui est le même pour tous et qui les rattache à l'Eglise d'Orient; culte antique pour lequel celui de Rome est presque une innovation sacrilège et qui a ses saints, ses traditions, ses rites et usages spéciaux, quoique communs non- seulement à tout le groupe dont nous parlons, mais encore aux groupes circonvoisins.
En troisième lieu, ce sont les traditions sociales et politiques qui constituent la nationalité russe. A cet égard , les idées qui trouvent faveur aujourd'hui sont diamétralement opposées à celles qu'on avait si longtemps ressassées jusqu'au dégoût. Autrefois, le nom de Russes amenait inévitablement, comme corrélatif, l'idée d'esclavage et de servilisme : aujourd'hui, depuis qu'on a fait parmi eux la découverte d'un état communal particulier, on n'est pas bien loin de prétendre que c'est des Russes que nous est venue la plaie du communisme. Nous porterons plus loin une attention sérieuse sur ce côté intéressant de l'organisme social; dans ce moment, sans nous prononcer encore sur sa valeur, nous croyons entrevoir seulement que c'est avec assez d'exactitude qu'un écrivain russe distingué, M. Êtienne Chéviref, l'a caractérisé en substance, dans les termes suivants : i L'individualité germanique, a-t-il dit, est la personnalité de l'homme développée à outrance : dans l'élément communal slave, l'individu est soumis à la commune. Son unité personnelle est comprise dans la grande unité communale; il y trouve son appui et en même temps les limites de son développement'.» Soit, mais est-ce là quelque chose qui ressemble aux enfantements socialistes de Charles Fourrier
1. A ce âuget, on trouve des observations frappantes de vérité dans ia préface de l'ouvrage de M. Bodenstedt, Russische Fragmente, t. Ier, p. xix et xxv. C'est ainsi qu'il remarque que • les Russes restent en arrière des autres peuples là où les grandes choses ne se réalisent pas par la cohésion des masses, mais par l'initiative individuelle. »
et de son école? est-ce la fine fleur de cette démocratie dont un de nos hommes d'État les plus éminents et qui tient à la Russie par plus d'un lien, nous a récemment entretenus, quand, dans la séance du Corps législatif du 28 janvier 1864-, il dégageait la question polonaise de tous les malentendus et de toutes les fictions, fruits de l'ignorance, qui la compliquaient et l'envenimaient. Écoutons un instant M. le duc de Morny : trop de persuasion est inhérente à sa parole, qui d'ailleurs descend de haut, pour que nous négligions d'en tenir compte. « La Russie, à l'entendre, est un pays démocratique, plus démocratique peut-être qu'aucun autre en Europe. Elle était, il y a peu de temps, une féodalité démocratique1 : la féodalité a disparu, il ne reste plus que la démocratie. Si un pays prend ses mœurs, son caractère, de ses institutions, il n'y a pas un pays en Europe plus démocrate que la Russie. » Voilà certes du nouveau ! mais est-ce plus qu'un paradoxe? De ce que la démocratie règne dans les communes rurales, et encore uniquement quant aux rapports de leurs membres entre eux, s'ensuit-il que l'État soit imbu de l'esprit démocratique, et comment cela serait-il possible dans une société qui, jusqu'en 1861 , se fondait sur le servage de toute la classe agricole et même de ce qu'on appelle en Russie la bourgeoisie (en dehors des commerçants)? Le noble orateur, pour soutenir sa thèse, se fondait entre autres sur l'admissibilité de tous à toutes les charges au civil, à tous les grades dans l'armée. Sans doute, une fois officier, tout Russe peut devenir général ; mais il est bien rare que l'homme du peuple soit fait officier, et les exemples frappants de l'élévation inattendue aux honneurs publics de certains hommes des classes inférieures, qu'offre fréquemment, il est vrai, l'histoire des règnes du siècle
1. Qu'est-ce que cela veut dire? Nous avons fait remarquer plus haut (p. 11) que la Russie est toujours restée étrangère à la féodalité.
dernier, de Pierre le Grand à Paul, étaient, il faut en convenir, des exceptions qui, loin d'infirmer la règle, la confirmaient au contraire. Non, que l'on veuille bien nous en croire, la Russie n'est point une démocratie; elle n'est pas non plus une aristocratie nobiliaire comme Tétait jadis la Pologne ; quoique le paysan russe ne fasse pas abstraction de lui-même, il n'oublie pas un instant qu'au-dessus de lui sont les nobles et les tchinovniks ou fonctionnaires, et tout au haut de l'échelle le Tsar, en qui se personnifie pour ainsi dire la volonté divine. Le Tsar, la noblesse et le peuple, pour lui ces trois n'en font qu'un ; ensemble, ils constituent la patrie, cette « sainte Russie * (svètaîa Rouça) qui parle si vivement à son imagination et à tout son amour. Cette triade, il la place sous la protection des grands saints de son pays, des saints de Moscou particulièrement. Le Russe a d'autant plus d'entraînement dans son patriotisme, que celui-ci se confond chez lui avec le sentiment religieux. C'est un sacrilège à ses yeux que de violer le sol de sa patrie. Ainsi s'explique cet a esprit public » dont Mme de Staël a pu voir de ses yeux, en 1812, l'impétueuse manifestation et dont elle se rend compte elle-même dans les termes suivants1 : € La réputation d'invincible que des succès multipliés ont donnée à cette nation, la fierté naturelle aux grands, le dévouement qui est dans le caractère du peuple, la religion dont la puissance est profonde, la haine des étrangers que Pierre Ier a tâché de détruire pour éclairer et civiliser son pays, mais qui n'en est pas moins restée dans le sang des Russes et qui se réveille dans l'occasion*, toutes ces causes réunies font de cette nation un peuple