Dix année» d'exil, seconde partie, chap. xm
2*. Chez quel peuple placé dans les circonstances où l'illustre fille de Necker a vu les Russes, la haine de l'étranger ne se réveillerait-elle pas? Voir là-dessus notre ouvrage Rosioptchine et Koutousof, p. 113, la note, 183 et 184.
très-énergique.... Dans les circonstances où je l'ai observée , tout ressortait en elle, et jamais on ne peut voir un pays sous un jour plus avantageux que dans une époque de malheur et de courage. » A l'époque dont parle l'illustre exilée, comme en 1611 quand les Polonais furent expulsés de Moscou, le courage des Russes alla jusqu'à la férocité, et rien n'égale l'héroïsme avec lequel grands et petits faisaient le sacrifice de leur vie*. Et pourtant, c'est d'un peuple plein de bonhomie et essentiellement pacifique que nous parlons.
Enfin, en quatrième lieu, la nationalité russe se fonde sur une grande homogénéité de mœurs et de caractère. Sous ce rapport encore, ce sont les Grands-Russiens qui offrent le type. En bien comme en mal, la nature spécifique russe se résume dans ce groupe : on l'a vu déjà dans le précédent volume, et le passage suivant, emprunté à un ingénieux écrivain allemand*, contient la confirmation de nos paroles. «Ces Grands-Russiens, y est-il dit, sont un peuple d'agriculteurs et de trafiquants, pacifique et placide, que la nature a doué des mêmes facultés et talents naturels qu'elle a départis aux plus éminentes de toutes les tribus slavonnes, mais en les dotant de quelques propriétés et avantages particuliers qui ne sont pas aussi nettement prononcés dans les autres membres de cette grande famille ethnographique. Aux traits généraux du caractère slavon appartiennent un sang léger, circulant avec rapidité, un cœur dispos et plein d'insouciance, une bonhomie naturelle et native, le penchant de la bienfaisance, par instinct d'humanité, la plus louable pratique de l'hospitalité, un courage à toute épreuve,
1. Voir sur tout cela, t. II, p. 420, et Haxthausen, t. M, p. 217. L'auteur de la Pentarchie européenne (p. 420) nomme les Russes das nordische Heldenvolk.
2. Mentchen und Dinge in Russland, p. 101. — Cf. notre tome II, p. 412 et 433.
une persévérance infatigable au travail (?), l'amour enthousiaste de la patrie, du souverain légitime, de la foi fidèlement transmise de père en fils. Voici maintenant quels sont en outre les points plus particulièrement saillants du caractère spécial des Grands-Russiens : grande et admirable aptitude à tout, adresse, finesse, ténacité, accompagnées de cette mobilité qui va au-devant de toutes les impressions du dehors. La réceptivité doit être regardée comme la principale qualité intellectuelle du Grand-Russien. >
L'emblème ou signe distinctif de l'Etat russe , ce sont ses armes ou armoiries, qui se résument aujourd'hui en une aigle noire à deux têtes couronnées, dans un écu d'or surmonté de la grande couronne impériale. L'oiseau, qui déploie les ailes, tient dans ses serres, rouges comme les deux becs, d'une part un sceptre d'or, d'autre part le globe de l'empire, aussi en or; et il a sur la poitrine, au champ de gueule (rouge), le cavalier S. George terrassant de sa lance le dragon, des armoiries particulières de la Moscovie.
L'emblème dont se servaient les souverains en Russie n'a pas toujours été le même, ainsi que nous l'apprend déjà Strahlenberg*. «Après avoir embrassé la religion chrétienne, dit-il, ils prirent pour armes trois cercles renfermés dans un triangle, dans l'un desquels était écrit : Notre Dieu la Trinité qui as été avant le temps, non pas trois dieux, mais un seul Dieu en sa substance*. Dans l'autre, ils écrivaient les titres du prince à qui la lettre s'adressait, et le
1. Traduction française intitulée : Description historique de l'empire Russien (1757) , t. Ier, p. 240. Cf. Lcclerc, Histoire de la Russie moderne (1783), t. !"', p. 451 ; Hupel, Staalsverfassung des Russischen Reichs, t. Ie', p. 330, et t. II, p. 290.
î. Nous modifions légèrement cette traduction de l'inscription , dans la pensée de la rendre plus conforme â l'original.
troisième renfermait les titres du grand-duc. » A Moscou , ces armoiries ou plutôt ce sceau furent remplacées par un cavalier d'argent au champ de gueule. Le dragon ne fut ajouté, dit Strahlenberg, que par Dimitri Donskoï, après la bataille du champ de Koulikof, en 1380, peut-être par restitution : ainsi le cavalier se changea en un S. George perçant le monstre de sa lance. Oleg déjà, ajoute-t-on, avait porté une figure de ce saint sur son bouclier, que, de retour dune expédition faite à Constantinople , il suspendit aux portes de Kief. D'après cela, le cavalier de Moscoù a sans doute, dès l'origine, dû figurer le saint guerrier. Cependant cet emblème fut ensuite , non pas abandonné , mais converti en simple accessoire de fécusson des grandsprinces. Ioann III Vassiliévitch ayant épousé en secondes noces Zoé ou Sophie, nièce du dernier empereur de Byzance Constantin XIII Paléologue, et l'empire Romain d'Orient étant, vingt-quatre ans après, devenu la proie des farouches Ottomans, il s'en considéra comme l'héritier1 et adopta leurs armoiries, l'aigle romaine, dont il fit publiquement usage depuis 1497', mais en y fusionnant, pour ainsi dire, l'écusson moscovite.
Ces nouvelles armoiries se sont pourtant encore modifiées depuis. A en juger par «les armes et le grand sceau du grand-prince de Moscovie», dont nous trouvons une gravure dans l'ouvrage d'Adam Oléarius (1639)*, la couronne impériale ne surmontait pas alors les deux têtes couronnées de l'aigle, et par conséquent ces armoiries russes ne formaient pas encore le pendant exact de celles des chefs du
1. Et non pas, selon la supposition de Strahlenberg, qu'il ait considéré les trois premiers princes de Russie, Rurik, Sinaus et Trnvor, comme étant « de la postérité de l'empereur Auguste. »
2. Karamzine, Histoire de Russie, t. VI, chap. h (trad. allem., p. 55 et 295).