‹ L'Empire des tsars au point actuel de la scienceChapitre 76 sur 367 · Ghillany, édition française, t. II, p · texte numérisé non relu

Ghillany, édition française, t. II, p

m. îo

mentée jusqu'à 2,800 milles carrés ou 153,600 kilom. carrés, avec 3,780,000 habitants.

Cela dura jusqu'au 5 février 1813, époque de l'invasion du duché de Varsovie par l'armée russe, devant laquelle se retirait celle de Napoléon. Pendant deux ans, la malheureuse nation polonaise resta incertaine de son sort; enfin, le 30 avril 1815, après de longues et chaudes discussions au congrès de Vienne, l'empereur Alexandre Ier annonça au sénat de Varsovie qu'il avait pris le titre de roi de Pologne, et que ce nouveau royaume serait réuni à l'empire de Russie. C'est de cette manière, en effet, que les puissances en disposèrent, dans l'acte général du congrès de Vienne, signé le 9 juin 1815. Les 14 premiers articles de cet acte se rapportent soit au nouveau royaume, soit à la Pologne ancienne, et dans le premier de tous on a statué ce qui suit : «Le duché de Varsovie, à l'exception des provinces et dis- « tricts dont il a été autrement disposé dans les articles sui- « vants, est réuni à l'empire de Russie. Il y sera lié irrévo- « cablement par sa constitution, pour être possédé par S. M. « l'empereur de toutes les Russies, ses héritiers et ses successeurs à perpétuité. S. M. I. se réserve de donner à cet «Etat, jouissant d'une administration distincte, l'extension «intérieure qu'Elle jugera convenable. Elle prendra avec

« ses autres titres celui de czar (tsar) , roi de Pologne

«Les Polonais, sujets respectifs de la Russie, de l'Autriche «et de la Prusse, obtiendront une représentation et des «institutions nationales, réglées d'après le mode d'existence « politique que chacun des gouvernements auxquels ils ap- «partiennent jugera utile et convenable de leur accorder.1»

1. Ghillany, t. II, p. 325. Le même acte général du congrès de Vienne se trouve aussi dans La Pologne dans ses anciennes limites de Gluchowski, p. 169- 243. II y est suivi du traité entre la Russie et l'Autriche, du 3 mai 1815 (p. 244- 2,">8), et du traité eutrc la Russie et la Prusse, de la même date (p. 259-276).

Pour le moment, notre tâche se réduit à retracer l'historique de la formation de l'État qui nous occupe ; les questions relatives à la constitution et au gouvernement du nouveau royaume viendront plus loin. Constatons toutefois que ce mot d'État se trouve dans le texte même des traités, le statisticien ne peut donc faire autrement que d'en tenir compte. C'est, en effet, à titre de royaume à part, quoique inséparablement uni à la Russie, que l'on ressuscitait la Pologne sous ce nom même. Seulement, c'était moins que le duché de Varsovie, car la Poznanie ou Grande-Pologne, sous le nom de grand-duché de Posen, fut restituée à la Prusse; l'Autriche, de son côté, reprit les quatre districts du palatinat de Lublin; et Krakovie, avec son territoire, formant un total de 22 milles carrés ou d'environ 1,200 kilom. carrés, fut déclarée ville libre, indépendante sous la protection des trois puissances. Le nouveau royaume , ainsi qu'on Ta vu plus haut, n'avait pas plus de 2,320 milles carrés ou près de 128,000 kilom. carrés, avec 2,600,000 habitants, dont le nombre depuis s'est augmenté jusqu'au chiffre de 4,800,000.

En définitive, c'était beaucoup pour les Polonais d'avoir, contre toute attente, recouvré, non-seulement une patrie indépendante qui revivait sous son nom historique et qui pouvait désormais être le foyer de la nationalité commune à tous ses enfants, n'importe sous quelle autorité ils étaient placés , mais encore des institutions nationales conformes à leur génie, à leurs traditions, et que le gouvernement russe aurait sans doute respectées, si le pays même lui avait donné l'exemple de ce respect; c'était beaucoup et presque un événement providentiel. Malheureusement, la noblesse de ce royaume ne crut pas pouvoir s'en contenter même jusqu'à nouvel ordre, jusqu'à des contingents futurs qu'une guerre européenne aurait sans doute amenés et qu'ils auraient pu

faire tourner à leur profit. De là, à plusieurs reprises, des agitations, des insurrections, des bouleversements, qui, en donnant gain de cause aux adversaires systématiques de la résurrection de la Pologne', compromirent aussi l'existence politique du royaume, ainsi que la paix européenne, essentiellement intéressée à cette question. Heureusement elle est sauve, cette existence politique et nationale, même après l'atroce guerre insurrectionnelle de 1863 qui dure encore; dans la monarchie voisine, la république de Krakovie a été, en 1846, incorporée à la Galicie, mais la Pologne du congrès, c'est-à-dire unie à la Russie en 1815, n'a pas cessé d'être un État séparé, quoique indissolublement uni à l'empire des Tsars.

La nationalité polonaise subsiste donc, seulement elle a sa base dans trois monarchies différentes, dans la Russie, la Prusse et l'Autriche , entre lesquelles est divisé l'élément principal de l'ancien royaume des Piasts, la Pologne proprement dite (il ne peut plus être question d'autre chose). Ainsi qu'on l'a vu*, cette seconde nationalité slavonne est essentiellement différente de la nationalité russe, par la raison qu'elle se fonde sur un développement progressif qui a eu lieu, en somme, dans de tout autres conditions. Nous disons en somme, car quoique la différence du culte soit

1. Tels que lord Castlereagh, Pozzo di Borgo, Karamzinc, etc. On connaît les mémoires des deux derniers, et sur les Mémorandum du premier, on peut lire Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XVHI, p. 487 et suiv. Voir aussi notre Histoire intime , t. II , p. 46-4-469. Le comte de Maistre, ainsi qu'on le voit dans sa Correspondance diplomatique, t. II, p. 40, n'augurait, lui aussi, rien de bon de cet accouplement d'une nouvelle Pologne constitutionnelle avec la Russie soumise à un régime absolu. Plus tard, ou crut trouver dans le panslavisme un moyen d'échapper aux inconvénients de ce mariage de raison : ce système, d'abord exposé par le comte Adam Gurowski (voir Histoire intime, t. II , p. 399) , et ensuite soutenu avec un grand talent par M. le marquis Wielopolski , semble sourire médiocrement aux Polonais.

i. T. Il, p. 479 et *uiv.

un point décisif, quoique l'histoire des deux peuples n'ait pas le même caractère, ils sont, après tout, Slaves l'un comme l'autre, participant également aux avantages comme aux défauts de cette race; l'un n'a pas été plus que l'autre façonné par le système féodal et la chevalerie; tous deux sont au fond également restés étrangers à la civilisation romaine, quoique la noblesse polonaise, plus avancée en cela, comme sous beaucoup d'autres rapports , que la noblesse russe, ait de bonne heure cultivé les lettres latines; enfin, l'union avec la Lithuanie, qui finit par devenir une fusion, a mêlé pendant des siècles l'élément russe (de la Russie-Noire, de la Russie-Blanche et de la Petite-Russie) à l'élément polonais proprement dit. Dans sa situation actuelle, la Pologne ne saurait prétendre à un rôle politique à part; mais elle vivra de son passé, elle ne cessera de se nourrir de traditions qui, malgré leur côté regrettable et antipathique à la vraie civilisation, embrassent des siècles pleins de hauts faits, de manifestations d'une virilité individuelle peu commune, et de services rendus à la cause générale des nations européennes, surtout contre les Mongols, les Tatars de Crimée et les Turcs ottomans. D'ailleurs, pendant qu'un glorieux usage de l'épée était familier à la noblesse polonaise, elle maniait aussi la plume avec non moins de facilité; le culte des lettres était pour l'élite de ses membres un délassement fécond en nobles fruits , et pour beaucoup d'entre eux la gloire littéraire était un des fleurons de leur couronne. Cette gloire, elle en garde l'héritage, et il dépend d'elle de la perpétuer de manière que la littérature polonaise continue d'occuper une place honorable à la suite des grandes littératures de l'Europe occidentale.

M. le baron de Haxthausen est d'accord avec nous pour offrir cette fiche de consolation aux Polonais. Après avoir succinctement retracé les destinées de leur patrie dans k

passé1, après avoir rappelé ce qui fit la Pologne, et ce qui devait fatalement en amener la chute, il examine la question de savoir si cette ancienne puissance a quelque chance de renaître à une vie semblable, de présenter encore une fois au monde un grand organisme politique. Il conclut par la négative. «Les Polonais ont eu jadis une mission importante dans l'histoire du monde, dit-il; mais cette mission étant accomplie, leur histoire doit être regardée comme close.» Comprenant pourtant ce qu'il y a, dans ces paroles, de douloureux pour le patriotisme d'une nation fière et vaillante, il ajoute : «Cela n'exclut pas l'idée que les Polonais conservent l'unité morale de leur nationalité et qu'ils développent leur propriété individuelle1 sous le rapport du caractère, des mœurs, de la langue et de la littérature.» Et puisque, dans l'infirmité de notre nature, rien n'est consolant pour nous comme de voir partagés par d'autres les maux dont nous souffrons nous-mêmes, l'auteur allemand appelle* les réflexions des Polonais sur ce qui se passe dans son propre pays. «Nous ne parvenons pas non plus, s'écrie-til, et peut-être pour notre bonheur, à constituer l'unité de l'Allemagne, but des projets extravagants de 1848.» On ne s'attendra pas à ce que nous le suivions sur ce terrain; cependant son opinion n'est peut-être pas sans poids, et il nous a paru curieux de la signaler.

Il ne nous reste plus qu'à dire un mot des armoiries de la Pologne. Elles consistent en un aigle d'argent au champ de gueule. Cet aigle est couronné; il se dresse et a les ailes déployées. Il n'a aucune ressemblance avec l'aigle de Russie. Autrefois les armes de Lithuanie, un cavalier d'argent au

1. Études, t. III, p. 182 et suiv. — Un tableau curieux de la Pologne au temps de son intégrité, est celui qu'on lit dans la Pentarchie européenne, p. 263-269.

Page 1