L’EMPIRE DES TSARS
‘ vi mimma,
INTRODUCTION
Notre partie du monde, la plus petite aprèsTOcéanie’, se divise, dans son organisation politique actuelle, en deux portions inégales , l’Europe occidentale et l’Europe orientale ; celle-ci russe et unitaire , celle-là fractionnée et formant un grand nombre d’États.
La ligne de séparation entre ces deux portions fait à l’occident la part la plus petite. Si elle n’avance pas jus-
t. Sur ce point, les différents géographes sont d’avis différents, selon les divisions qu’ils établissent. 1,’exact et laborieux Balbi , qui donne à l'Océanie 10,600,000 kilomètres carrés ( 191,818 milles carrés d’Allemagne), et qui par conséquent la regarde comme plus grande que l'Europe , y comprend les lies de la Sonde et d’autres terres que rattachent h l'Asie ceux qui font de l'Océanie la plus petite partie du monde. D'autres encore admettent une sixième partie de la terro , le Pèle du Sud , partie si minime toutefois qu'on hésite à lui faire cet honneur.
Pour nous , en ce qui concerne les chiffres généraux , nous adoptons le résultat des calculs de M. le conseiller intime Engelhardt , ancien directeur du Bureau statistique de Berlin, tels qu'ils ont été publiés par le directeur actuel , M. Dieterici, dans ses Mittheilunyen de> itatistischen Bureau'» in Berlin (Berlin, 1853,
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qu’aux monts Karpathes et au Riesengebirgc , elle ne reste cependant que peu en deçà, du côté de l’orient, et l’on peut dire, d’une manière approchante, qu’elle est tracée au nord-ouest par le cours de la Vistule , et au sud-ouest par celui du Dniestr, dont les sources , comme celles du premier de ces fleuves, sont dans les Karpathes.
Sur les dix millions de kilomètres carrés qu’on donne à l’Europe1, en nombres ronds, 4,500,000 seulement reviennent à la portion occidentale , tandis que la portion orientale en compte 5,500,000.
in-8°), p. 225 et suivantes. Pour la justification de ces calculs, on est entré dans le détail le plus minutieux.
MM. Engclhardt et Dielerici comptent six parties du monde , cl voici quelle superficie ils assignent à chacune d'elles.
Milles carrés Kilomètres
d’Allemagne. carrés.
Europe 182,571 10,041,405
Asie 793,946 43,667,030
Afrique 543,570 29,896,350
Amérique 750,055 41,253,025
Océanie 161,453 8,879,915
Pôle du Sud 2,288 125,840
Si, à ces 133,863,565 kilomètres carrés, on ajoute les 375,544,400 k. c. (6,828,080 milles carrés d’Allemagne) représentant la superficie des mers, on a la superficie totale de notre globe, qui est de 509,407,965 (9,261,963 milles carrés d'Allemagne ). Les terres forment donc seulement, comme on voit, les trois onzièmes de la surface totale de notre globe.
1. Cela diffère peu du chiffre que nous avons donné nous-mème (9,898,666 ), avec le détail, dans notre Statistique méthodique et comparée de la France , t. Ier, p. 251. D’après Ualbi et .V. A. de Humboldt, le chiffre serait inférieur : selon le premier, 9,578.000 kilomètres carrés; selon le second, 9,427,000 (304,700 lieues marines ). L'illustre M. de Humboldt donne le sien en lieues marines; Dalhi, le sien, en milles italiens; Dieteriri, le sien en milles d'Allemagne. Autant de livres , autant de mesures différentes ! Quant i nous , nous réduisons tout invariablement au système métrique , h moins que , relativement à la Russie, nous n'adoptions la mesure itinéraire russe , la verste, qui est de 1067 mètres, et ne diffère par conséquent pas sensiblement du kilomètre. Pour réduire les ventes eu kilomètres, il faut les multiplier par 1.067 ; pour réduire les verstes
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Les deux portions n’ont guère de ressemblance entre elles. Ce n’est pas uniquement par leur histoire et par leurs institutions, par la langue et par les croyances religieuses, qu’elles diffèrent, c’est aussi, et essentiellement, par l’aspect, par la conformation physique, par la charpente fondamentale, pour ainsi dire.
L’Europe , en général , a cela de particulier que , offrant des dimensions moins colossales que la plupart des autres parties du monde , elle ne se compose pas non plus de masses aussi compactes*. L’accès de la mer, qui, en définitive, est la grande route du commerce et de la civilisation, y est partout plus facile.
Cependant celte observation est surtout applicable A l’Europe occidentale. Rien de plus accidenté, de plus bizarrement découpé , échancré , déchiré , que cette portion. C’est elle qui renferme les Alpes, qu’on peut assimiler au système vertébral chez les animaux, à ce point qu’il ne serait peut-être pas déraisonnable de dire que cette espèce de petite queue de l’Europe est soudée sur les Alpes, comme sur un point d’appui. Même dans sa partie continentale, elle s’amincit singulièrement; elle projette ses presqu’îles vers le nord et vers le sud, et il s’en détache en
carrées en kilomètres carrés, il faut les multiplier par 1.1-1. Si l’on vent réduire les verstes carrées en milles carrés d'Allemagne, il faut les multiplier par 48 (plus exactement par 48.385). Pour réduire les kilomètres carrés en milles carrés d'Allemagne, il faut les multiplier par 55 (plus exactement par 54.8(1).
1. Elle n’est pas ce que M. de llumboldt (Asie centrale, t. I, p. 07) appelle une masse inarticulée. Elle est donc articulée, yegliedert, selon l’expression de M. Cli. Hitler, savant éminent, dont il faut lire i ce sujet l’intéressant opuscule, Einleitung sur atlgemeinen vergleichenden Géographie, 1852. M. de Humboldt, il l'endroit cité , revendique la priorité de cette distinction , en rappelant le passage suivant de son traité De distributione plantarum : • Hegiunes vel per sinus lunatos in long a cornua porrecta, angulosis littûrum recessibus quasi memh alim discerptœ , vel spatia patentia in immensum , quorum littora , nullis incisa angulis , ambil sine anfractu Oceanus. <
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outre de vastes îles, qui ne sont pas ses fragments les moins précieux. Là les nationalités sont nombreuses, par cette raison que la nature elle-même s’est chargée d’élever des barrières ; et , d’autre part , là les rapports de nation à nation sont fréquents et faciles , parce que les fleuves , après un cours limité , aboutissent à des mers connues et fréquentées de toute antiquité. Cette facilité des rapports invite aux entreprises, tente l’ardeur du gain, imprime aux esprits comme aux corps une grande mobilité , en un mot, alimente et stimule la civilisation.
L’Europe orientale se montre sous un tout autre aspect. Sans doute notre partie du monde tout entière est comme un appendice de l’Asie , vaste corps dont la queue se prolonge vers l’occident, dans une longueur de plus de 5000 kilomètres , en s’amincissant graduellement. Mais la portion orientale tient encore beaucoup plus du corps même que de la queue; elle est compacte, comme l’Asie, et, si cette dernière présente, du nord au sud, des lignes de 8000 kilomètres, elle-même peut en offrir du moins qui vont encore jusqu’à 3000. Au nord , il est vrai , elle est fortement échancrée du côté de la mer; mais partout ailleurs elle forme masse , et cette masse tient à la masse de l’Asie, du côté de l’est seulement, sur une longueur de 2460 kilomètres. C’est cette masse, cette nature compacte, qui explique pourquoi la Russie est encore si en arrière des autres pays , pourquoi elle est restée si longtemps dans un état voisin des déserts , pourquoi elle a été si peu visitée , pourquoi enfin la civilisation l’a seulement effleurée partout ailleurs que dans ses capitales et dans la bande limitrophe de la partie occidentale de l’Europe.
Toute celte plus forte moitié de notre partie du monde n’offre aux regards du voyageur qu’une immense plaine à peine entrecoupée par des ondulations de terrain. Où
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trouver là des limites naturelles , si on ne veut pas considérer comme telles le cours des fleuves. 11 était un temps où l’on pouvait reconnaître une limite naturelle de ce dernier genre dans la ligne formée par les cours réunis de la Duna et du Dnièpr ; et cette limite se complétait du côté du nord-ouest par la région des lacs (Ladoga, Onéga, Ségoséro , Vigoséro , etc.) , qui sépare le golfe de Finlande de la mer Blanche. Mais ce temps est déjà bien loin de nous , et la ligne des deux fleuves une fois franchie vers l’occident , il n’y avait plus d’autre limite analogue que celle, déjà indiquée, de la Vistule et du Dnièpr réunis, plus de frontière véritable , naturelle , que la ligne des Karpathes , continuée par l’Erzgebirgc et aboutissant par l’Elbe à la mer du Nord, en dépassant la Baltique.
Au reste , de deux côtés au moins , la Russie ( car c’est elle qui domine toute la partie orientale de l’Europe) avait une frontière naturelle : à l’est, vers l’Asie, l’Oural, et au sud, aussi vers l’Asie, le Caucase. Elle ne s’est point arrêtée devant ces barrières : elle a franchi l’une il y a déjà près de trois cents ans, l’autre depuis le siècle dernier; et, au fait, on 11e peut dire qu’elle ait mal fait en cela, car elle agrandissait ainsi la sphère d’action des Européens , sans s’attaquer à un état de possession consacré par leur droit des gens , et sans semer le vent pour recueillir les orages.
Du simple énoncé des faits qui précèdent découleraient des considérations politiques de la nature la plus grave, mais qui doivent rester étrangères à ce tableau général, de nature neutre, s’il est permis de s’exprimer ainsi, et qui n’a trait qu’au pays, non à l’Etat; qui est du ressort de la géograpliie et des sciences naturelles , et 11e se rapporte pas aux intérêts publics internationaux , à la grande question de l’équilibre européen.
Ce que nous voulions uniquement faire remarquer, c’est
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d’abord la vaste étendue du territoire que nous aurions à explorer, même en nous renfermant ( ce que nous n’entendons pas faire) dans la Russie d'Europe; et ensuite les conditions toutes différentes de celles qui existent ailleurs , avec lesquelles nous nous rencontrerons partout dans cette exploration, même avant d’en venir aux choses intellectuelles et morales.
Toutefois , ce territoire est un territoire européen , c’està-dire , ni desséché par le soleil , ni durci par le froid ailleurs que dans sa partie hyperboréenne , abondamment arrosé par des cours d’eau , nullement impénétrable ; au contraire, accessible partout, prêt à payer largement les sueurs de ceux qui s’appliquent à le féconder, exempt de fléaux persévérants ou fréquemment ramenés, en un mot, propice à l’homme et susceptible de toute espèce de culture.
Sur la foi des poètes, on se trompe quelquefois dans le jugement que l’on porte sur les pays, et ceux que l’on déclare les plus dignes d’envie ne méritent pas réellement cette préférence. Assurément, les contrées les plus propices à l’homme , être moral en même temps que matière organisée et douée de vie animale , sont aussi peu celles où le soleil brille constamment , ou du moins pendant une saison entière , sous un ciel sans nuages et où la végétation la plus luxuriante étale des richesses inconnues ailleurs, que celles où la glace envahit tout durant une grande partie de l’année et où la rigueur du climat contrarie la croissance des végétaux et arrête même celle de l’espèce humaine , dont en même temps elle appauvrit le sang , engourdit les membres et appesantit l’intelligence. Les contrées les plus propices , au moral aussi bien que sous le rapport matériel, sont celles où, comme en France, en Angleterre, en Allemagne, en Pologne, et aussi en Russie, sous un ciel plus avare de chaleurs que de pluies rafraîchissantes, la terre ne perd presque
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jamais celte humidité qui permet la culture de nos céréales, c’est-à-dire, la plus nourricière des cultures; ne donne rien qu’au travail, provoque à un travail intelligent, mais exige en outre ce labeur pénible qui , intolérable sous d’autres climats, engendre, sous le nôtre, les corps robustes et les mâles courages. Il n’est pas jusqu’aux intempéries de l’atmosphère, jusqu’à ces chances variables et incertaines, par suite desquelles la disette succède quelquefois aux années d’abondance , qui ne soit favorable au développement humain , comme impulsion donnée à l’intelligence , par le puissant stimulant de l'intérêt , afin qu’elle s’ingénie à détourner, autant que possible, les dangers, à parer aux accidents ou à en atténuer les efTets , à inventer des moyens nouveaux d’existence, à varier les ressources, à en augmenter le prix à l’aide des échanges , à les mettre à la portée de tous par une circulation sans entraves. Le besoin, on le sait , est le père du travail , et le travail est la source de la richesse. S’il en est une autre , l’acquisition de l’or , pour le* individus, 11 n’y a que celle-là pour les peuples. L’histoire se charge de le prouver. Que sont devenues les riches cargaisons que les galions du Pérou et du Mexique apportaient jadis à l’Espagne? et d’autre part, l’Angleterre et la Hollande ont-elles eu besoin de mines d’or pour devenir ce que nous les voyons ?
L’Europe , et avec elle les autres territoires placés sous la zone tempérée , c’est le théâtre du travail , qui est le plus grand honneur de l’homme. La Providence , dans sa bonté inépuisable, lui a départi ce précieux privilège, et nos populations se montrent jalouses de ne pas le laisser périmer entre leurs mains.
La partie orientale de l’Europe est, sous ce rapport, à peu près dans la même position que la partie occidentale. L’influence des brises de mer pour adoucir la rigueur de
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l’hiver y est moindre , et le soleil luit pour elle plus parcimonieusement; mais ces privations ne vont pas, si ce n’est aux extrémités boréales, jusqu’à frapper d’impuissance les cultures alimentaires, ni jusqu'à Contrarier le développement physique et intellectuel de l’homme , ingénieux là , comme ailleurs , à suppléer par une autre ressource à celle qui lui est refusée ; trouvant les biens qui lui sont départis plus que suffisants pour se passer sans regret de ceux qu’il n’a pas , mais que l’échange peut lui procurer ; entin content de son pays , ne le jugeant inférieur à nul autre , et lui donnant avec tendresse et eilusiou le doux nom de patrie.
Mais l’Europe orientale, que désormais nous nommerons exclusivement de son nom de Russie, quoique réunie sous un seul et même sceptre , tandis que l’Europe occidentale est partagée entre vingt dominations (même en comptant pour une seule la Confédération germanique, la Confédération helvétique et les deux royaumes de la presqu’île Scandinave), l’Europe orientale ou la Russie (Pologne et Finlande comprises), ne forme pas, même encore à elle seule la monarchie dont elle est la hase et le principal élément. Celte monarchie, purement européenne jusqu’en 1580 , a franchi depuis l’Oural d’une part , et le Caucase de l’autre; bien plus, depuis 1730, elle a même franchi l’Océan Pacifique qui sépare le Nouveau- .Monde de l’Ancien, et après s’être faite asiatique dans une large proportion, elle a voulu avoir en outre sa part de l’Amérique.
De là est résulté l’empire le plus vaste que l’histoire ait jamais connu ; car la puissance romaine , même à son apogée, celle des Macédoniens, d’ailleurs éphémère, celle des Arabes , au plus beau temps des khalifes , peut-être même celle deTchcnghiz-khan et celle de Timour, n’atteignirent pas la même étendue. Si Charles-Quint, qui a pu se vanter que
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le soleil ne se couchait pas dans ses États , régna sur un espace non moins immense peut-être , cet espace était loin de former une masse compacte comme la Russie : divisé par les mers en trois ou quatre régions distinctes, placées à d’énormes distances les unes des autres, et faiblement unies entre elles par des liens faciles à briser, il n’offrait pour la plus grande partie, en dehors de la puissance métropolitaine de l’Espagne, alors sans rivale, que des colonies lointaines dans des solitudes incommensurables. De nos jours , l’empire Britannique, si imposant par ses forces territoriales, et d’ailleurs trop bien constitué pour ne pas retenir par des liens solides, grâce à une marine formidable, sous une commune loi, toutes les parties dont il se compose, présente, à quelques égards, le même spectacle. Son territoire , disséminé en quelque sorte dans le monde entier, ne forme des masses compactes que dans ses parties du dehors, et la puissance britannique s’appuie toujours avant tout sur ces deux îles européennes où une population de vingt -sept millions d’âmes se presse sur un sol qui excède à peine trois cent mille kilomètres carrés. De plus , même dans son ensemble, le territoire britannique ne dépasse pas de beaucoup la grandeur de l’Europe', tandis que le territoire russe va au delà du double de cette même grandeur.
Le territoire russe, si l’on fait abstraction de sa partie américaine, séparée de sa partie principale par une large mer, forme une seule masse compacte, sans solution de
1. D'après l'ancien directeur du Uurcau statistique de Berlin (Dicterici , Millheilungen, p. 240), l'empire Britannique n'aurait que 163,521 milles carrés d’Allemagne , c'est-à-dire, moins que l'Europe, un peu moins de 9 millions de kilomètres carrés. D’après Balbi , au contraire, il aurait dans son ensemble
19.300.000 kilomètres carrés. M. Ungcwitter (Neuesle Enibesrhrnbung unit Slaalenkunde , 3mr édition , t. I , p. 65 ) constate que , d'après l'opinion la plus commune, le chiffre est de 220,000 milles carrés d'Allemagne, c'est- à- diro, de