‹ L'empire des Tsars au point actuel de la science J. H. Schnitzler Le territoire, tableau naturelChapitre 68 sur 359 · Blasius, t. II, p. 198. Ï · texte numérisé non relu

Blasius, t. II, p. 198. Ï

gement , et si la première vue de la steppe est pétrifiante , un plus long séjour peut très-bien provoquer une excitation fébrile....

«Une surface plane «à perle de vue et en apparence illimitée, sans maison , sans arbre , sans même un petit arbuste , sans ombre, sans eau,» voilà la steppe, où rien ne se pratique sinon l’élève des bestiaux.

«A la distance de plusieurs lieues, continue plus loin notre auteur, on voit déjà les troupeaux. Réunis quelquefois au pied d’un tumulus ou kourgane1, d’autres fois couvrant ces tertres jusqu’à leur sommet, ils offrent l’unique diversion possible dans celte vide solitude. Sur la pointe du tertre se lient le berger avec ses chiens et son cheval , afin de pouvoir suivre au loin du regard et ramener au centre les troupeaux disséminés à de grandes distances. La garde en est facile le jour; mais la nuit, elle exige la plus extrême vigilance pour préserver les troupeaux de l’attaque d’innombrables loups. II faut alors que les bergers et les chiens organisent un cordon de sentinelles tout à l’entour, après leur avoir fait serrer les rangs dans un espace plus circonscrit....

«Le sort des habitants de la steppe ne peut pas être digne d’envie. Non-seulement une année répète l’autre jusque dans le moindre détail , mais aussi chaque jour nouveau n’amène rien que ses prédécesseurs n’aient reproduit déjà un millier de fois : l’été , de la lumière sans ombre ; dans le court printemps ou le court automne , des brouillards impénétrables ; en hiver, des bourrasques de neige et un linceuil qui s’appesantit invinciblement , et sous lequel le sol reste emprisonné jusqu’à ce

I. Eines Uünengrabes , dit l'auteur, d’un tomlienu de Huns. On les appelle aussi tombeaux de Scythes. Les tumulus, véritables taupinières de 10 à 15 mètres de liant, constituent, dit Hommaire de Hell II. III, p. 91 ), les collines du pays. Voir sur les tumulus notre Description de la Crimée , p. 78, et Kmppen, Ueber Tumuli in Russland, Saint-Pétersbourg, 1836 in 8°.

ASPECT GÉNÉRAL

que le soleil se réveille de sa léthargie. Le printemps , il est vrai , étale un léger lapis de fleurs ; mais , au bout île quelques mois, le soleil, sans ombre, a détruit de nouveau et brûlé tout ce qui avait reçu la vie. La plaine redevient aride , jusqu’à ce qu’une pluie abondante rafraîchisse le monde des végétaux à moitié consumé, et alors ces eaux bienfaisantes attirent tout à elles. Le but des tendances humaines est ici aussi simple que possible , et un petit nombre seulement de forces naturelles opposent quelque résistance à leur réalisation. L’on n’espère ni ne craint rien de la terre , du ciel presque rien. A peine si l’on connaît par ouï-dire les espérances impatientes et les attentes déçues. La marche régulière du climat des steppes annonce ses effets longtemps à l’avance , et , ici comme là , partout le pays est le même. Ainsi tout changement , la crainte et l’espérance, la joie et le déplaisir, apparaît à l’homme sous un aspect terne et décoloré, sans l’émouvoir, sans l’aiguillonner. Car il connaît l’avenir aussi bien que le passé , et le vieillard voit le monde absolument comme l’adolescent l'avait envisagé. La nature et les occupations des hommes sont si simples qu’ elles anéantissent tout développement humain , à l’exception du développement physique....

«Cependant l’homme porte à son insu ces liens avec lesquels ici la nature l’a garotté. Il est content de ce qu’il possède. Dans tout ravin de ruisseau , en tout tertre funéraire se découvre pour lui un monde de formes et de vie. Il aime le pays , il y est attaché de tout son sentiment , bien qu’il y trouve à peine une imperceptible éminence de sable pour enterrer son corps, une pièce de bois pour dresser sur sa tombe une simple croix, sur laquelle de loin puisse reposer le regard du passant , des planches même pour en confectionner un cercueil.

«On prend l’habitude de cheminer pendant des heures entières par la steppe déserte sans voir quoi que ce soit. A peine s’il vous vient encore une réflexion quand on a perdu de vue

toute trace d’un chemin battu et que la direction qu’on suit n’est plus indiquée tout au plus que par des squelettes de chevaux à moitié rongés par Te temps. On n’a plus de mesure pour l’admirable vélocité et la persévérance des vigoureux petits chevaux de Kosaks, qui font de deux milles et demi à trois milles à l’heure *, sans excéder leurs forces. Et pourtant , en voyant un mille succéder à l’autre sans qu’aucun changement apparaisse à cet horizon rectiligne , on finit involontairement par se demander : Où cela finira-t-il ? Alors on salue avec une vive joie chaque misérable hutte de terre *, chaque tertre garni de croix sur lequel les habitants de la steppe ont entassé tombeaux sur tombeaux , parce qu’il est permis d’espérer de retrouver enfin des hommes à proximité.»

On ne saurait mieux dépeindre le caractère de la steppe : aussi nous sommes-nous volontiers abandonné au plaisir de citer et de traduire des lignes si intéressantes. Il n’y manque

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