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LES CLASSES SOCIALES. 2S

seulement séparés par les privilèges légaux, mais par les habitudes, l'éducation, l'esprit môme; c'étaient autant d'hommes différents, et, pour les rendre pareils, il ne suffisait point que la législation les mit sur un pied d'égalité. Les classes n'ayant pas été rapprochées par les mœurs avant de l'être par la loi, l'abaissement de» clôtures légales qui les isolaient ne suffit point à les fondre ensemble ; ce n'est qu'à la longue et indirectement que pourront se manifester les grands résultats des réformes sociales.

Entre la révolution française et les réformes impériales, il y a une seconde différence, et comme une opposition jusque dans la ressemblance. Alors môme qu'elles tendent au môme bul, les réformes d'un monarque et les révolutions populaires ne suivent pas la môme marche : les unes ne procèdent point de la faron violente, brusque, entière, dont usent les autres. Tandis que les révolutions parties d'en bas s'attaquent avant tout aux dehors palpables, et en veulent autant aux noms qu'aux choses, les réformes venues d'en haut sont souvent disposées à respecter l'enveloppe, les dehors des institutions qu'elles modifient, s'estimant d'autant plus heureuses que les innovations sont moins apparentes. Les distinctions de classes n'ont pas été abrogées en Russie, les formes et le moule extérieur en subsistent dans leur intégrité. Au lieu de les abandonner comme des cadres vides ou de les laisser tomber comme un inutile échafaudage, le législateur a maintenu la plupart de ces compartiments, de ces cases multiples. Les partisans du passé peuvent ainsi rôver d'y faire un jour ou l'autre rentrer effectivement les diverses classes de la nation, de reconstruire sur les anciennes bases, avec quelques légères modifications, une nouvelle hiérarchie sociale. Les lois, qui ont tant fait pour rapprocher les dilTérents groupes de la population, n'ont presque rien changé à la complexe nomenclature de la classilicaiion officielle.

Ces distinctions, il ne faut point le perdre de vue, ont dans l'hisoirc et dans les mœurs des racines trop profondes pour s'effacer en quelques années. Elles ont gardé en Russie des raisons d'être que dans l'Europe occidentale elles n'ont plus depuis longtemps, ou n'ont jamais eues. L'une est la rnaniôre exotique dont s'est introduite la civilisation moderne, et par suite, la grande, l'incomparable diversité de mœurs et de culture ; une autre, c'est la constitution même de la propriété territoriale, commune et inaliénable cbez le paysan récemment émancipé, individuelle et héréditaire chez l'ancien propriétaire de serfs.

La législation et la société même sont à cet égard dans un état de transition ; l'étude des différentes classes en est d'autant plus ardue et compliquée. Il est souvent difliiile à un étranger de discerner ce que les récentes réformes ont abrogé et ce qu'elles ont respecté, de démêler le:5 droits et privilèges nominaux des privilèges et droils effectifs. Pour la distinclion des faits et des apparences, rien cependant n'est plus important. A l'extérieur, cette société russe, la mieux encadrée, la plus nettement répartie en classes, semble une des plus aristocratiques de l'Europe; au fond, elle est, virtuellement sinon actuellement, une des plus démocratiques. 11 y a là, entre les dehors et la réalité, un de ces contrastes encore si frécpients en Russie, et qui en rendent l'intelligence malaisée.

« Chez nous, » me disait un des principaux rédacteurs de l'acle d'émancipation, le prince V. Tcherkassky, « les distinctions de cla'ïses n'ont jamais existé qu'A la surface : dc.i Varègues de lUirik à Pierre le (Jrand et j\ Catherine II, la noblesse n'u été qu'une mince et superncicllc alluvion. En grattant le sol, on retrouve le vieux fonds slave égal cl uni. »

L'étranger ne doit donc pas trop s'étonner si, en dépit do loutcc (|uc lui montrent ses yeux, il entend des Russes lui nflirmer qu'en Russie il M'ya|)oinlde distinction déclasses, que toute hiérarchie de ce gcMiie u toujours répugné à

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