LA ZONE DÉBOISÉE
Dans ces plaines, point de montagnes, point de vallées. Longeant les contours des plateaux, les fleuves coulent le plus souvent au pied d'une sorte de falaise; mais ces falaises, que, selon une loi générale, le Dniepr, le Don, le Volga, laissent sur leur rive droite, ne sont d'ordinaire que l'escarpement d'un étage supérieur, aussi uni, aussi plat à son sommet que les plaines basses de l'autre bord, sur lesquelles au printemps les eaux s'étendent à perte de vue. Les rivières et les ruisseaux, qui naissent de la fonte des neiges, creusent le sol sans y former plus de vallées que les grands fleuves. Us roulent d'habitude au fond de fissures profondes, à penles abruptes, véritables ravins qu'on n'aperçoit que lorsqu'on est arrivé au bord, et où les villages chenhenl un abri contre les vents de la plaine.
L'absence d'arbres est le caractère dislinctif de toute celte zone. Dans la partie septentrionale, le déboisement est sans aucun doute le fait de la main de l'bonune; parfois même il est récent, ou, |)our mieux dire, contemporain. Plus au Sud, dans les steppes proprement dits, c'est la nature, au contraire, qui en semble responsable. Par le fait du sol ou du climat, faute d'eau surtout ou manque d'abri, ces immenses régions des steppes du Sud sont pres(iue entièrement dépourvues de végétation arborescente. Les seuls arbres qui viennent spontanément se réfugient au fond des ravins qui servent de lit aux ruisseaux. La plaine est souvent recouverte d'une terre fertile, mais peut-être trop meuble, en tout cas trop exposée à tous les souffles de l'air, pour que les arbres y prennent racine, et le sous-sol, généralement crayeux, est peu favorable à la végétation forestière. Ailleurs, c'est un fond imprégné de substances salines, où ne croissent que de maigres toufîes d'herbes; partout, c'est la sécheresse qui fait obstacle à la croissance des bois; et, par une sorte de cercle vicieux, le déboisement ne fait qu'accroître la sécheresse.
Cette région, traversée par les plus grands fleuves de
l'Europe, soulTre du manque d'eau. Le ciel est avare de pluies, le sol, avare de sources. Ce mal va en augmentant du Nord au Sud, de l'Ouest à l'Est. Souvent rares et toujours irrégulières, au moins pour la quantité, les pluies ne tombent qu'au printemps et en automne. L'été, la terre nue, échaulTée par un soleil d'Asie, cède toute son humidité à une atmosphère qui ne la lui restitue point : les nuages se maintiennent à une élévation qui ne permet pas à leurs vapeurs de se condenser en eau. On a vu, danscertains dislricls de l'extrême Sud, des années entières, des périodes de dix-huit mois, sans une goutte de pluie. La craie perméable qui, le plus souvent, forme le sous-sol des steppes en absorbe l'humidilé sans la leur rendre en sources. Les difïérencesde niveau sont si insignifiantes que, même dans les terrains les plus poreux, il ne se peut rassembler une quantité d'eau suffisante pour donner à fleur de terre des sources perpétuelles. Comme les onadi du désert, les ravins appelés bolki, qui sillonnent le terrain uni de la steppe, restent souvent à sec pendant la plus grande partie de l'année, et les ruisseaux, qui coulent au fond de ces crevasses, se trouvent fréquenunent trop au-dessous des terres pour rafraîchir la végétation. La pénurie d'eau, en été, est souvent telle que, dans beaucoup de villages, les paysans, faute de source ou de ruisseau, boivent la boue liquide des mares noirâtres, où ils ont retenu les eaux du printemps.
Cette zone méridionale, (|ui scndilerait devoir jouir d'un climat plus tempéré, est, par excellence, le pays des saisons fortement contrastées. Elle passe, la môme année, par les froids du Nord et les chaleurs du Midi, subissant Unir h tour la domination atmosphéricpie de la Sibérie et de l'Asie cenlrah^ dos déserls do glace du Nord et des déserts de sable du Sud-Est. Sous la lalitudo de Paris et d<î Vionne, les contréos placées au nord de la mer Noire et do la Caspienne ont, r.n janvier. la lonq)orature de .Slookholni, en juillet, celle ilr Madère. Doux saisons ex-
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trêmes s'y succèdent l'une à l'aulre presque sans transition, le printemps et l'aulomne n'y durant que (juclques semaines. Celte opposilion des saisons, comme le manque d'humidité, va en s'accentuant d'Occident en Orient, de l'Europe vers l'Asie, jusqu'à la concavité Caspienne et aux plaines du Turkestan. De l'Ouest à l'Est, les lignes isothermes présentent, entre leur direction d'hiver et leur direcUon d'été, un écart croissant. Dans ces régions du Sud, les hivers sont moins longs (jue dans le Nord ; ils ne sont guère moins rigoureux. A Astrakan, sous la latitude de Genève, il n'est pas rare que, à six mois d'intervalle, les variations thermomélriiiues embrassent jusqu'à 70 et môme 75 degrés de l'échelle centigrade. Le voisinage de la Sibérie et de l'Asie centrale enlève à la Caspienne le rôle modérateur des grandes surfaces d'eau. Sur les côtes de celte mer intérieure, et presque au pied du Caucase, sous le 44" parallèle, à la hauteur d'Avignon, le froid descend jusqu'à 30 degrés au-dessous de la glace; en revanche, la chaleur, en élé, peut s'élever jusfju'à près de 40 au-dessus. Aux conlins de l'Asie, dans les brûlants steppes des Kirghiz, sous la latitude du centre de la France, le mercure demeure quebiueTois congelé pendant des journées entières, et, en juillet, le thermomèlre pourra éclater au soleil. C'est à l'intérieur du continent, en Sibérie et dans le Turkestan, que ces températures excessives atteignent leur maximum. Vers les bords de l'Aral, il y a, entre les plus grands froids et les plus grandes chaleurs, des inlervalles de 80, peut-être de 90 degrés centigrades; c'est ainsi que, dans leurs exi)édilions de l'Asie centrale, les troupes russes ont eu à braver tour à tour l'extrême de l'hiver et l'extrême de l'été. Au nord de la mer d'Azof et delà mer Noire, les saisons reslent encore singulièrementoutrées. Là aussi, l'écart enlre le jour le plus froid et le jour le plus chaud de l'annéedépasse parfois l'intervalle de 70 degrés centigrades'.
1. Le Play, Description du bassin du Donets; Voyage du pvince Demtdof dans le Sud de la Russie, t. III.
La Crimée elle-même, que baignent deux mers, n'est pas à l'abri de ces redoutables contrastes.
Pour amener une aussi inégale distribution de la chaleur entre les diverses saisons, il a suffi de la concordance de l'aplatissement du sol avec l'élargissement du continent, joint au déboisement. Ces oppositions de température sont, en Russie, un des obstacles à la vie civilisée ; elles ne sont presque nulle part une barrière insurmontable. On ne saurait oublier, en elTet, que notre climat tempéré est, de tous les privilèges de l'Europe, celui que l'Européen retrouve le plus rarement dans les plus belles de ses colonies. Les autres continents présentent souvent, pour des raisons analogues, le même défaut que la terre russe; le climat du Nord des États-Unis ressemble beaucoup, à cet égard, au climat du Sud de la Russie; les États les plus peuplés de l'Union, ceux de la Nouvelle-Angleterre, New-York, la Pensylvanie, passent presque par les mêmes extrêmes de température que les steppes de la mer Noire.
Pour être dénuée d'arbres, la Russie méridionale est loin d'être privée de végétation. Dans une grande partie de ce vaste territoire, la richesse du sol compense la parcimonie des eaux. Là où les conditions atmosphériques ne sont point par trop hostiles, la fécondité de la terre est souvent merveilleuse. Pour le sol, pour la culture et la population, toute la zone déboisée se partage naturellement en trois régions dilTérenles, en trois bandes superposées du Nord- Est au Sud-Ouest. La première est la région de la Terre noire, la seconde celle des steppes à sol fertile, la troisième celle des steppes sablonneux ou salins.
La Terre noire, une des plus fécondes comme une des plus vastes plaines de culture du globe, occupe la parlie supérieure de la zone déboisée, au-dessous de la zone des forêts et des lacs. Participant encore de l'humidité de cette dernière cl abritée par elle, la contrée de la Terre noire est