CHAPITRE H
Comment le monopole de la propriété territoriale n'a pu conférer à la noblesse aucun pouvoir politique. — Ituisous liii>lorii|ues de cette anouialio. La drou» jina des kniazcs et U- libre service des bu>urs. — Ancienne conception d« la propriété : ta vottchina et lo pum^sliè. — Le service du t^ar, unique source de la fortune. — Les disputes de préséance et le métlnitchestvo. — l'ourquoi il n'en pouvait sortir de véritable aristocratie. — A la liierarcliie des familles succède la hiérarchie des individus. — Le tabUau des ran<ji et les quatorze classes du tchine. — Itésultats de cette classilication.
Celle aulorilé, celle indépendance des aristocraties politiques, la noblesse russe ne les a jamais possédées. Elle n'en jouissait point au temps récent où elle avait seule droit à la propriété du sol, et où les cullivaleurs de ses lerres étaient ses esclaves. Pour expliquer cello apparente anomalie d'une noblesse en possession exclusive de la terre et dénuée de la puissance que partout donne la propriété, il faut remonter dans le passé aux origines de la noblesse et de la propriété russes. Une aristocratie est l'œuvre des siècles, la force s'en mesure à la profondeur de ses racines. Celles de la noblesse russe sont aisées à nîetlre à nu. Dès uneépoque reculée, l'histoire nous montre le dvot'ianslvo sous les deux faces qu'il a conservées, sous le double aspect de serviteur de l'État et de détenteur du sol; l'histoire nous découvre le lien du propriétaire et du fonctionnaire; elle nous fait voir comment l'un a toujours maintenu l'autre dans la dépendance et la subordination.
Chez les anciens Slaves russes, il n'y avait, semble-t-il, ni noblesse ni aristocratie d'aucune sorte. Le plus lointain ancêtre de la noblesse russe est la droujina, qui apparaît
chez les Slaves de Novgorod et de Kiof avec Rurik et lesVarègues du nord. De même origine ou de même race au début que les fondateurs de l'empire russe, la droujina était la réunion des compagnons du prince, du kninz. De pareils compagnons ou associés se rencontrent presque partout, autour des chefs germaniques qui ont été les fondateurs des États modernes de l'Europe *. En Russie seulement, lu droujina a conservé plus longtemps et plus fidèlement ses traits primitifs, et les circonstances n'en ont pas laissé sortir une féodalité. D'elle sont venus les boyars *, titre qui se rencontre de fort bonne heure avec la signification de conseiller du prince, et qui, dans les premiers temps, semble n'avoir indiqué qu'un rang élevé dans la droujina. Le caractère essentiel du droujinnik était d'être le libre compagnon, l'associé volontaire du prince ; il le servait, il le quittait à son gré, il demeurait maître de passer du service d'un kniaz au service d'un autre. C'est là le seul privilège, le seul droit du droujinnik, ou c'est le privilège qui pour lui était la sauvegarde de tous les autres : car, pour retenir autour de lui sa droujina et ses boyars, le prince était souvent obligé de les consulter et de déférer à leur avis. Ce droit de libre service, les boyars, héritiers de la droujina, le maintinrent longtemps. A Moscou môme, sous les premiers grands-princes, il y avait pour cela une formule ; on disait : les boyars et les libres et volontaires serviteurs''. Le libre service et le libre passage d'un prince il un autre, qui en était la garantie, ne pouvaient durer qu'autant que durait le système des apanages et la division de la souveraineté. L'antique privilège de la droujina périt avec les derniers apanages, et, chose remaniuable, ce droit de libre
1. I.a droujina (de droug, ami) rappelle ainsi lu irunle dos rois francs, el IcH droujinnilci le» iinlriitiliuns.
3. Dans la 1" édition du col oiivia^f, nous avions donné à boyar, fcotarin«, le tons priniitir dn guerrier, i-onil)allant, do />ur', comliat ; mais, d'après mon kuvunt ami M. L. Léger, la furniu nncicnnc est buUarhic pruvcnunl de la racine boli, meilleur. Cf. le latin OittimuleH.
.1. Uin'urum i tlouyain vulnijin volia.
NOBLESSE : DROUJINA ET BOYARS. 351
passage contribua lui-môme à la chute des principautés apanagées, sans lesquelles il ne pouvait se maintenir. Les boyurs, maîtres de s'attacher au prince de leur choix, tendaient naturellement à se presser autour du plus puissant et du plus riche. Les grands-princes de Moscou les attirèrent peu à peu à leur cour, et, en abandonnant les princes apanages, les boyars affaiblirent les apanages et en préparèrent eux-mômes l'annexion à la grande-principauté. Une fois la souveraineté russe réunie dans une main, d'associés et de compagnons volontaires du grand prince, les boyars devinrent rapidement ses serviteurs, ou, comme ils s'intitulaient eu.\-mômes, ses hhulufjy, ses esclaves.
Aux boyars, issus de la Jroujina, manquait le pointd'appui des aristocraties féodales de l'Occident, une base dans le sol, une assiette dans la propriété territoriale. Le droujinnik, attaché à la personne du A/t<<(3 qu'il suivait dans ses différentes expéditions, n'était rattaché à la terre par aucun lien permanent; il vivait de sa part de butin ou des dons du prince. Le droit môme de libre service empêchait cette druujina, toujours mobile, de se fixer au sol et d'y prendre racine. Le privilège, favorable à l'indépendance personnelle des boyars, élail ainsi un obstacle à leur émancipation politique ; la constitution de la propriété en était un autre.
Deux choses surtout décident de l'état social d'un pays : le mode de propriété et le régime des successions. Or, en Hussie, la propriété foncière s'est longtemps attardée en des phases rapidement traversées par l'Occident; elle n'a eu ni la môme fixité, ni la môme précision, et par suite elle n'a pu avoir la môme im|)ortance. Ces destinées différentes s'expliquent par des raisons diverses, par les coutumes, par le degré de civilisation et la configuration du pays, par l'immensité de la terre jointe à la rareté de la population.
Chez les anciens Russes, le droit de propoiété semble encore mal délini, peu distinct du droit de souveraineté. Le sol, alors si mal ou si peu occupé, est longtemps regardé
comme un domaine public. Dans ces vastes plaines sans divisions naturelles, il semble moins naturel qu'ailleurs d'enclore la terre et d'en attribuer la possession à un individu. Le Russe de la Moscovie incline à concevoir la propriété du sol de deux façons, au fond parentes et analogues ; à ses yeux, la terre appartient au prince, au souverain du pays, ou bien elle appartient à la commune, à l'ensemble des habitants qui la cultivent. Dans un cas comme dans l'autre, c'est un bien public dont le fonds est inaliénable, un bien de la communauté dont les individus, nobles ou paysans, n'ont que la jouissance, en échange de certains services ou de certaines redevances.
Le kniaz dans la Russie apanagée, le tsar dans la Moscovie unifiée se considère comme le maître, le haut propriétaire du sol {samovlastnyi khoziaïn)K Le caractère de propriétaire l'emporta môme pendant longtemps sur le caractère de souverain : c'est au premier titre, comme son domaine privé, que le grand-prince de Moscou gouverne et administre le territoire de ses États*. Ses terres, le kniaz les distribue à sa droujina, le tsar à ses boyars, comme prix de leurs services. Dans un pays de peu de commerce et de peu de richesse, où l'argent monnayé apparaît tardivement et demeure toujours rare, la terre est pour le souverain le plus facile et le meilleur moyen d'entretenir ou de récompenser ses serviteurs ; c'est la solde du capitaine, le traitement du fonctionnaire. Celte terre, ainsi donnée en paye, est prise comme un salaire, une gratification, une pension, non comme une demeure perpétuelle et héréditaire; elle n'est ni un centre de famille, ni un foyer d'influence.
1. Celle colirusion des nolioiis de souveraineté et de propriélc n'est pas, on le Hait, Kpéciale h la ItuKsio. Dans tous les Liais de rOccidenl,nu moyen ftgc, le souverain val coMHidéré comme lo haut propriélairo du sol. l.n différenco est qu'en Itussie celle conception persiste plus longtemps, qu'au lieu de devenir une lliéurio abstraite elle donne lieu ù de fréquonleii et perpétuelles applicalions.
'i. Voyez U ce «ujol Tcliitcliérino, Ouldirfgdéniia Rossii v XVll^ véké, cl aussi du m<'iiio aulcur, Ojnjly jio istorii rousskayu prava.