‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 157 sur 283 · NOBLESSE : LE TCHINE ET LES ORDRES IMPÉRIAUX · texte numérisé non relu

NOBLESSE : LE TCHINE ET LES ORDRES IMPÉRIAUX

motions de ce genre sont ordinaires en Russie; le journal officiel en est plein. Il serait diflicile de compter les médecins (jui ont un Ichine; il y en a de conseillers d'État actuels (4* classe), rang de général-major; il y en a de conseillers privés (3" classe), rang de général de division. Il en est de môme des savants, des professeurs ou des écrivains : aiïublés des mômes litres que l'administrateur ouïe magistrat, ils peuvent avancer de môme dans la carrière civile.

Toutes ces promotions dans le ichine n'en empochent pas d'autres dans les ordres impériaux. On compte en Russie cinq ou six de ces ordres de chevalerie, les uns plus, les autres njoins recherchés, la plupart divisés en première, deuxième, troisième, parfois quatrième classe. Il y a l'ordre de Saint-André, l'ordre de Saint-Alexandre Nevski, l'ordre de Sainte-Anne, l'ordre de Saint-Vladimir, l'ordre de Saint-George, sans compter le Saint-Stanislas et l'Aigle-Blanc, ordres polonais devenus russes. Depuis la dernière guerre de Bulgarie, on en a inventé un nouveau, pour les services rendus aux blessés militaires, l'ordre de la Croix-Rouge que l'impératrice distribue aux dames cl demoiselles. 11 y avait déjà une décoration spéciale aux femmes, la croix de Sainte-Catherine'.

En outre du tchine et des ordres de chevalerie, la Russie possède encore toute une série de distinctions mondaines qui, à force d'être prodiguées, ont leur lustre quelque peu terni. Ce sont les charges de cour, graduées et échelonnées comme le tableau des rangs et, tout comme les titres du service civil, devenues le plus souvent purement honorifiques

1. Pour les militaires, il y a, en temps de guerre, le sabre d'honneur avec mentions élogicuscs ; pour les fonctionnaires civils ou pour les généraux, en temps de paix, il y a les bajoues de brillants avec le chiffre impérial, il y a môme toujours les tabatières en or, enricbies de diamants avec le portrait ou le chilTre de l'empereur. Il est peu de hauts fonctionnaires qui n'aient sur leur étagère une de ces tabatières impériales. Les dames de haut rang peuvent recevoir des distinctions analogues : personne n'a lu de Mémoires sur la cour de Saint-Pétersbourg sans y rencontrer dos demoiselles à portrait.

et nominales. Aux conseillers d'Étal ou conseillers privés, actuels ou non, qui n'assistent jamais à aucun conseil, correspondent les maîtres de cour qui n'ont rien à voir au cérémonial du palais. En aucun pays les moyens de classer les hommes, les moyens de marquer et pour ainsi dire de primer le mérite ne sont aussi nombreux, aussi variés et aussi infructueux. Si les fruits n'en sont pas plus abondants, cela ne lient qu'à la stérilité naturelle de ce régime d'encouragement officiel.

Dans une pareille classification, l'inslruction et la science, qui ont toujours été l'un des soucis du gouvernement impérial, ne pouvaient pas ne pas avoir leur place. Les grades universitaires confèrent un tchine, l'examen de sortie du gymnase ou collège donne droit à la dernière classe de la hiérarchie bureaucratique. En entrant à l'université l'étudiant a déjà ainsi le pied sur l'échelle, et chaque diplôme lui en fait monter un échelon. Gomme le travail ouvre, avec le tableau des rangs, l'accès des places et de la noblesse, on pourrait dire que le rang dépendant du grade, et le grade de l'inslruclion, toute la hiérarchie russe n'est que la hiérarchie du travail et de l'étude, et la noblesse, qui en sort, la noblesse de l'instruction et de la culture. Tel csl le raisonnement des apologistes des quatorze classes; c'est par là en elï'et que le tchine se justifie, ou mieux se justifiait dans le passé. Une pareille méthode do classement, bonne dans une école de jeunes gens ou dans une carrière déterminée, n'en garde pas moins les inconvénients de toute hiérarchie arlilicielle, appliquée à une société enlière. De semblables tentatives de distribution des hommes et des mérites en des cases numérotées ont presque toujours manqué leur but; là où, par exception, elles ont semblé réussir, ce n'a été qu'en enserrant la sociélé entre d'incommodes cloisons.

A la hiérarchie du Irhine russe on peut citer des pendants, en Asie, dans la Cliine et la Tur(|uic,par excjnple;on peut môme, dans l'Europe moderne, trouver (juclques inslitu-

NOBLESSE ET HiCnARGHIE DU TCHINE. 367

lions plus ou moins analogues, comme la Légion d'honneur et la noblesse de Napoléon I". Celle dernière élail, dans sa conception originaire, fort semblable au tableau des rangs de Pierre I'''. Le promoteur français de la Légion d'honneur avait aussi la prétention d'encadrer, de disposer dans un ordre déterminé toutes les forces sociales de la nation; mais, venue plus tard dans un pays plus avancé, la grande institution de Napoléon a été moins heureuse encore que celle de Pierre 1"; elle n'a survécu qu'en dégénérant en simple décoration, sans («lus de valeur sociale qu'un autre ordre de chevalerie. Tout montre que, dans notre état de civilisation, il n'est pas plus facile d'établir un classement rationnel parmi les individus que parmi les familles. Toute hiérarchie de celle sorte ne saurait avoir d'autre type (jue le service de l'État, d'autre mesure que les fonctions publiques; par là même, en donnant une prime aux emplois et aux carrières de l'Élal, loul classement semblable ne peut qu'encourager la chasse aux places, le fonclionnurisme, décourager d'autant le travail libre, intellectuel ou matériel, et alfaiblir le grand ressort de notre civilisation, l'initiative individuelle.

Le Ichiiu-, qui fait dépendre le rang de l'emploi et l'emploi du mêrile, semble au premier abord loul démocratique; il l'est en effet par certains côtés; par d'autres, il est au contraire une entrave à toute saine, à toute libre démocratie. Le terme pratique du (chine cl des quatorze classes, ce serait le triomphe du tchitiovnisme, le règne exclusif et absolu de la bureaucratie au profit du despotisme, aux dépens de toute démocratie, comme aux dépens de lou.'e aristocratie. Dans l'intérieur môme de celte bureaucratie souveraine, ce système, qui de loin parait si favorable au mérite personnel, l'est plus encore à la routine, à la paresse, à la médiocrité : l'on peut dire sans injustice que le tableau des rangs a fini par abaisser le niveau du service de l'État qu'il avait mission de relever'.

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