‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 186 sur 283 · L'EMANCIPATION : LES LOIS AGRAIRES · texte numérisé non relu

L'EMANCIPATION : LES LOIS AGRAIRES

A prendre ainsi les choses, le gouvernement russe n'a point enlevé aux uns pour donner aux autres: il a plulôt distingué entre des prétentions rivales, séparé des droits et des intérêts contraires, et cela en imposant aux deux adversaires un compromis. Le paysan eut une portion de la terre, mais il dut dédommager son ancien seigneur ; si, des deux côtés, il y a eu des déceptions et des plaintes, c'est qu'en dehors de toute théorie la sentence de l'arbitre ne pouvait satisfaire entièrement aucune des deux parties.

La décision du gouvernement était d'autant plus sage qu'une résolution opposée eût difficilement triomphé de la résistance des paysans. Avec le système contraire, la Russie eût été transformée immédiatement en une vaste Irlande, vouée aux revendications agraires. Le paysan, tout serf qu'il fût, n'avait cessé de se considérer comme propriétaire de la terre qu'il cultivait, de la portion de terre au moins que, depuis plusieurs générations, les seigneurs lui abandonnaient pour subvenir à ses besoins. « Nous sommes à toi, disaient les serfs à leur maître; mais la terre est à nous. » Une liberté, qui l'aurait frustré des champs dont lui et ses pareils avaient la jouissance, n'eût semblé au moujik qu'une hypocrite spoliation*. Il a déjà du mal à comprendre que, pour obtenir l'entière propriété de cette terre qu'il regardait comme sienne, il

afTraiichissant la noblesse des charges et du service personnel auxquels le potnéchlchik avait été longtemps aslreint, les souverains avaient transformé pratiquement le pomcslié en véritable vottchinu. A cet égard, on pourrait iliro que rem|M?reur Alexandre II est revenu, au profil des paysans, sur ce qu'avaient fait ses prédécesseurs au profit de la noblesse. L'équité historique eût domandé que l'émanciijation fût elTeclcée, le jour oix ïc poméchtchik avait été exempté de l'obligation du service.

1. Voici à cet égard une anecdote instructive. Un propriétaire du gouvernement de Smolensk avait, sous Alexandre J", fait un plan d'émancipation d'après lequel les paysans recevaient, outre la lilierlé, leur maison avec le petit enclos y attenant. « Et les terres labourables? lui demandèrent les serfs, lorsqu'il leur exj)osa son projet. — Les terres de labour me resteront, répondit le philanthrope. — Eh bien alors, petit père, répliquèrent les serfs, que tout reste comme par le passé : nous vous appartenons, mais la terre est à nous » (my vachi, a zemlia nacha. (Ki-itilctieskoé Obon'énié, février 187'JJ.

42/t LA RUSSIE ET LES RUSSES.

soit obligé de dcdoniniogcr l'ancien seigneur qui la lui abandonne.

Lorsque fut publié le manifeste du 19 février 1861, indiquant les conditions de l'émancipation, les paysans ne purent cacher leur déception. Dans les églises, où se faisait du haut de la chaire la lecture du manifeste impérial qui leur annonçait la liberté, les paysans murmuraient tout haut ; plus d'un serf hochait la tête en s'écriant : Quelle liberté est-ce là' ? « Le désappointement était général; en beaucoup de localités, les paysans se crurent mystifiés; ils refusaient de croire à l'aulhen licite du manifeste. Sur plusieurs points, il y eut des troubles, et la police dut appeler à son aide des soldats qui en quelques villages furent contraints de faire feu. Pour ce peuple illettré et habitué par l'oppression aune incurable défiance, les balles des soldats étaient la seule démonstration suffisante de l'authenticilé des édits impériaux*.

On disait dans les campagnes que le manifeste, lu dans les églises, était le manifeste des seigneurs, un faux acte d'émancipation, que le véritable acte officiel paraîtrait plus tard; peut-être y a-l-il encore des moujiks qui l'attendcnl. Il en est assurément qui, dans les longues nuits d'hiver, rêvent d'un nouvel affranchissement, accompagné d'une nouvelle distribution de terres, cette fois gratuite.

Les paysans ont eu besoin de plusieurs années pour

1. Mol cilé dans les Mémoires d'un piùlre de campapne, publiés par la Uousskaïa Starinn (janv. 18S0). — » Diiranl la lecluro du manifeste, disent c.cB Mémoires, les paysans baissaient la lètoj il était ^•i^ible que de cette liberté-là ils n'altendaient rien de l)on. Ils écoutaient le manireste comme nno scnlenco d'exil. ■ Dans plusieurs villapes les curés se virent en butte à toute sorte de persécutions de la part des paysans cpii les accusaient • de s'être laissé Qclielcr par le seigneur et de cacher i\ leurs paroissiens les ordr< s du l»or. » Voy. les Souvenirs d'un prêtre dn la Pclito flussin (luevskaia Hlariua janv. fév. 1882).

1. • Celle pauvre masse inculte, imbue d une méfiance profonde pour tout eo <pii l'environne, nemblait stimuler le dépluiement des troupes et aller aiidevitnl des voies de fait, parce cpin jusqu'ici l'emploi de la force a été pour le peuple la seule K'trantie do la volonté suprême. ■ (Lettre inédile de louri baniarine ù N. .Mdiiline, 17 aoCil 1802 )

Page 1