L'ÉMANCIPATION : DIVERSITÉ DES RÉSULTATS
vent, au bout de quelques années, tiré de son domaine réduit un revenu égal et parfois supérieur an revenu que rapportait un domaine double, au temps du servage. Dans cette région favorisée, où l'ouverture des chemins de fer a donné de larges débouchés à l'agriculture, où la terre a fréquemment doublé, triplé, quadruplé de valeur, propriétaires et paysans ont pu tous deux gagner en môme temps au nouveau régime'.
Il n'en est pas de môme dans les steppes du sud el encore moins dans les maigres régions du nord et de l'ouest. Dans les steppes où la terre était abondante et la population peu nombreuse, la suppression du travail par corvée a infligé au propriétaire des perles dont les redevances de rachat n'ont pu l'indemniser. Dans les ingrates campagnes du nord et du nord-ouest, de Pskof, de Novgorod, de Smolensk, de Tver, là où le sol est peu fertile et les bras rares, les terres laissées à la noblesse sont loin de lui rapporter ce qu'elles rendaient au temps du travail gratuit. La différence est telle que beaucoup de propriétaires, trouvant l'agriculture onéreuse ou peu rémunératrice, ont abandonné la culture et la campagne pour aller, dans les villes, vivre du service de l'État, de l'industrie ou du commerce*.
Ces pomêchtchiks du nord, les plus atteints par l'expropriation (le 1861, sont souvent ceux qui ont louché l'indemnité de rachat relativement la plus élevée. Si les biens qui
1. La rapiJe oli'vation du prix des terres, dans les répions les plus fertiles, ne tient pas uniquement à la création des chemins de fer, elle e»t une des conséquences directes de l'émancipation, qui alTrancliit la terre elle-même et ouvre laccés de la propriété à toutes les classes de la nation. Les capitaux des marchands et des autres classes urbaines ont pu s'employer en placements fonciers. Aussi, d"aprés la commission denquéte agricole de 1873, le nombre des propriétaires ruraux avait- il triplé dans les dix années qui ont suivi rémancipation. l'ar contre, la part |)roportionnelle de la noblesse dans la propriété territoriale a notablement diminué. Beaucoup de pomèchlchiks, déjà gênés au temps du servage, ont dû liquider.
2. Dans le gouvernement de Tver, par exemple, le nombre des exploitations seigneuriales est, en dix-huit ans, toml>é do ".'800 à 1802; dans celui de Kostroma, il a également diminué de moitié {M>iUriaty dlia izoutchcniin soitov\ennago pologeniia îeinlevladèniia, etc. l*' fascic. Saint-Pétersb., 1880).
îcur sont reslôs ont notablement diminué de valeur, le prix des terres, cédées par eux aux paysans, a été calculé à un taux très supérieur à la valeur réelle du sol. Là donc le paysan est souvent encore le plus à plaindre. Une grande partie des serfs de ces provinces avaient cessé de cultiver le domaine de leurs maîlres et se livraient dans les campagnes ou dans les villes à difïérents métiers, payant à leurs propriétaires une redevance en argent {obrok). Sous peine de ruiner entièrement les seigneurs, on a dû contraindre ces serfs à Y obrok à racheter, tout comme les autres, un champ dont souvent ils ne vivaient plus, et le prix de ce champ, établi sur le taux des redevances annuelles, s'est trouvé d'ordinaire fort supérieur au revenu normal du sol, parfois au. revenu net des meilleures années. Pour cette nombreuse classe de moujiks, le rachat obligatoire de la terre équivalait indirectement au rachat de leur liberté.
En faisant présenter le projet d'émancipation, l'empereur, avait déclaré au Conseil de l'empire que « le fondement de:loute l'œuvre devait être l'amélioration du sort des paysans, et cela non seulement en paroles et sur le papier, mais en fait* ». Conformément à d'aussi généreuses instructions, les rédacteurs de la charte d'affranchissement avaient calculé le taux du rachat obligatoire de façon à ce qu'il offrît au paysan un allégement immédiat; mais ils avaient compté sans l'accroissement des impôts et contributions de toute sorte pour l'Étal, pour la province, pour la commune. Grand est le nombre des paysans qui payent aujourd'hui des taxes et redevances aussi lourdes qu'au temps du servage. La plupart des affranchis ont moins de terres et moins de bois, souvent moins de bétail et moins de crédit qu'avant l'émancipation, et cela avec dos charges égales ou supérieures. (îrAce au double poids des impôts cl des cinquante annuités de rachat, raiïranchissemenl
1. Diicour» de l'empereur du '27 jatwicr 1861, publié par la liousskjta Slarina (révrier 1880).
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s'est pour beaucoup d'entre eux transformé en une servitude fiscale d'un demi-siècle*.
Avec des paysans ainsi accablés de taxes et redevances, l'émancipation n'a pu rapidement améliorer ni le bien-être du peuple ni la culture du sol. Si, en certaines régions, le moujik parait mieux vêtu et mieux nourri, s'il consomme, par exemple, un peu plus de thé et de sucre, s'il achète de la terre et place même aux caisses déparf^nc, on ne peut s'étonner d'entendre dire qu'ailleurs le paysan semble plus pauvre qu'au temps du servage. L'émancipation, qui a souvent enrichi les contrées riches, a parfois peut-être appauvri les contrées pauvres. Les statisli(]ues officielles ont ainsi constaté qu'en maint district le nombre des bestiaux avait diminué, et, avec le manque de bétail, avec le défaut d'instruments de travail et de fumier, la culture, déjà primitive du moujik, loin de progresser, est parfois en décadence depuis l'émancipation. Les terres se sont épuisées, les champs ont même été parfois abandonnés; en mainte région les mauvaises récoltes et la disette sont devenues presque périodiques.
Pour compenser toutes les inégalités et répartir plus équilablement les charges de l'émancipation entre les diverses contrées, il eût fallu que l'État piit prendre directement à son compte une portion au moins des redevances de rachat, au lieu de se borner à en faire l'avance au paysan. Cela en somme eût été de toute justice : car l'Etat
1. Toutes les administrations locales se plaignent de la disproportion entre les imjKMs directs et le revenu de la terre. D'après une enquête faite en 338 districts, il n'y en aurait pas eu 10 oii la (lOi^itiondes paysans afTranchis fût réellement satisfaisante. Les impôts dépassant le revenu du sol tombent en fait sur le travail personnel du cultivateur. Pour ne pas assombrir à l'excès ce tableau, il ne faut point oublier qu'une moitié du peuple des cam|>agnes, les paysans des domaines, sont d'ordinaire dans une situation meilleure que les anciens serfs. Ils ont généralement plus de terre et ils la payent moins cher. Dans le gouvernement de Tver, par exemple, on a calculé que les premiers acquittaient moins de 2 roubles [At desiatine et les seconds près de 3 roubles; que, en moyenne, ceux-là étaient taxés à 9 roubles 23 kopeks et ceux-ci à 11 roubles 10 kopeks. (Voyez Vasiitcliikof. Zcnilevlad'nié i semlc' c/c/it', t. Il, p. Gâ8-C61.)
et toutes les classes de la société, les marchands particulièrement, auxquels l'émancipation concédait l'accès de la propriété foncière, étaient intéressés au succès de la grande réforme. C'est ainsi du reste, avec le concours de l'État, qu'a été effectuée, depuis lors, l'opération analogue, dirigée par N. Milutinc dans le royaume de Pologne; et, c'est probablement là un des motifs pour lesquels, malgré la dureté des conditions imposées à la noblesse du royaume, ces lois agraires ont peut-être mieux réussi en Pologne que dans l'intérieur de 1 empire*.
L'empereur Alexandre III a soulagé les soulTrances du paysan d'une double manière, par une revision des impôts directs et par une réduction des redevances de rachat. L'État a cherché à égaliser les charges des anciens serfs et des paysans de la couronne, qui ont été pourvus de terres sur les domaines de l'Étal; il s'est efforcé de venir en aide à la partie la plus accablée de la population rurale*. L'obstacle était dans la gène des finances impériales. La guerre de Bulgarie, qui avaij, jeté sur le Trésor une surcharge inopinée de plus d'un milliard de roubles, semblait rendre pour longtemps une telle opération malaisée. Celte difficullén'a pas arrêté l'empereur Alexandre III et ses conseillers.
En dépit de la pénurie du Trésor, le gouvernement impérial a su diminuer les charges qui écrasent le peuple |des campagnes. C'est la principale tâche que semble s'être donnée l'empereur Alexandre III, avant tout préoccupé du bien-êlre de ses fidèles paysans. Le tsar s'était promis de diminuer à la fois et les impôts qui frappent le moujik et les redevances de rachat. Dès la fin du règne
1. Voyez 8ur les lois agraires de Pologne, que nous ne pouvons analyser ici : Un homme d'Élnl j'uase d'apn^s na corrcupondnnce inédile : cli. X el XI.
2. SouB Alfxnndro III, on s'csl nppli(|ii« à proportionner, niitanl quo posnibie, lcn jiayonn'nls des unricns soifs el «-eux îles paysans do la couronne, (pinnl onx Honinie« à verser et quant A la diin'-e du radial, alln d'éviter rpio ji'H deux rlanMeM di* paysans ne TusKcnl dans une Hilualion économique trop dilïïrcuto.