LA FAMILLE : CONSÉQUENCES DES PARTAGES
Tout du resle n'est point à regreller dans celte séparation des familles et ces progrès de l'individualisme. Malgré de graves inconvénients économicines, les partages ont quelques bons côtés : ils contraignent les jeunes gens à compter sur leurs propres forces el, en stimulant l'énergie individuelle, ils peuvent accroître la somme du travail. H y a surtout avantage au point de vue de la santé et de la moralité. Chez un peuple pauvre et chez des hommes grossiers, tout n'est point profit et vertu sous le régime patriarcal. On sait combien de maux de toute sorte dérivent, dans les grandes villes d'Occident, de l'étroilesse des logements et de l'entassement des individus. Les inconvénients ne sont pas moindres en Russie, quand une étroite izba réunit plusieurs générations et plusieurs ménages; que, durant les longues nuits d'un long hiver, les pères et les enfants, les frères et leurs femmes couchent pôle-méle autour du large poêle. Il en résulte une sorte de promiscuité, aussi malsaine pour l'Ame que pour le corps. Chez le moujik, alors môme que les enfants mariés habitaient plusieurs î::6as, disposées autour de la même cour, l'autocratie domestique était un danger pour l'intégrité et la chasteté de la famille. De même que le propriétaire noble sur les serves de ses domaines, le chef de maison s'arrogeait parfois une sorte de droit du seigneur sur les femmes soumises à son autorité. Le vieux, qui, grâce à la précocité des mariages', avait souvent à peine quarante ans, prélevait sur ses belles-filles un tribut, que la jeunesse ou la dépendance de ses fils leur défendait de lui contester. 11 n'était pas rare de voir ainsi le foyer domestique souillé par l'autorité qui en devait maintenir la pureté. La chose était si fréquente que ce genre d'inceste n'excitait guère dans les villages que des railleries. « Feu mon père, disait
1. Au temps du servage, les garçons se mariaient habituellement à dix- huit ans, les filles à seize; récemment encore, près des deux cinquièmes des hommes et les deux tiers des femmes se mariaient avant vingt ans {SlalUt. Vrémennik, série 11% t. XIV, 1879).
en se signant un isvochtchik (cocher) de ]\loscoii, feu mon père était un homme sage et honnête, il n'avait qu'un défaut : il aimait trop ses bdles-fiUes ! » Aujourd'hui, les jeunes ménages peuvent plus aisément se soustraire à ces droits paternels, la vie domestique se purifie en s'isolant. Les habi tudes patriarcales concouraient, avec le servage, à la corruption des mœurs et, en môme temps, à l'abaissement de la femme, dont la situation inférieure est le plus mauvais côté de la vie populaire en Russie. Là, comme partout, le despotisme domestique amenait la servitude des femmes. Dans les hautes classes, la femme est, par l'éducation, par l'instruction et les mœurs, l'égale de l'homme, souvent même elle lui est ou lui semble supérieure. Dans le peuple, chez le marchand et le paysan, il en est tout autrement; nulle part ne se manifeste plus clairement le dualisme moral, encore sensible entre la Russie des successeurs de Pierre le Grand et la vieille Moscovie. Le peuple a gardé les idées, les habitudes de l'ancienne Russie, et c'est par ce côté surtout qu'il se ressent des mœurs asiatiques ou byzantines. L'infériorité de la situation des femmes, soumises à d'ignominieuses pratiques lors de leur mariage et à d'ignobles traitements de la part de leurs maris, le mépris du sexe est une des choses qui ont le plus choqué les voyageurs étrangers, du seizième au dix-huitième siècle, de l'Allemand Ilerberstein, qui le premier a révélé à l' Europe l'intérieur de la Moscovie, jusqu'à l'académicien français Chappc d'Auleroche, dont l'impératrice Catherine II prit la peine de réfuter les assertions'. C'est Ilerberstein, en cela peut-être assez suspect, qui, dans ses Rcrum moscovilicarum conimentarii, raconte l'histoire, tant répétée depuis, de la femme russe, épousée par un Allemand et se plaignant de n'être point aimée de son mari, parce qu'elle n'en était pas battue. Un proverbe populaire dit, en efTet :
I. Dans VAutiflnle ou cxatnen tin mauvais livre intitulé: Voyage «n Sibé' rie, c(c. Ouvrage allribuo (x la (sarinc.