LA FAMILLE : DESPOTISME DOMESTIQUE
a Aimez votre femme comme votre àme, et battcz-la comme votre chouba (pelisse fourrée). » — « Les coups d'un bon mari ne font pas longtemps mal, » dit un autre adage mis dans la bouche d'une femme*. Comme au temps d'ilorberstein ou du prôtre Sylvestre, les maris du peuj)le usent de cette prérogative patriarcale, et aux corrections d'un époux, souvent ivrogne et brutal, venait naguère s'ajouter le bâton du beau-père. Les chants populaires sont pleins d'allusions à ces corrections conjugales*. La justice cherche à protéger les femmes sans en avoir toujours le moyen. Avec de telles mœurs, des coups et des sévices ne peuvent être des injures graves, entraînant la séparation des époux. Le moujik a encore peine à comprendre qu'on lui puisse disputer le droit de chdtier sa compagne. Un paysan, appelé pour ce délit devant le juge de paix, répondait à tous les reproches : « C'est ma femme, c'est mon bien. » Un autre répliquait aux leçons d'un magistrat sur le respect dû aux femmes : « Qui donc alors peut-on battre? » Absous ou mis à l'amende, c'est sur sa femme que, en dernier ressort, le délinquant fait d'ordinaire retomber la sentence de la justice*.
Le sort de la femme du peuple, en tout pays si souvent triste et pénible, est particulièrement aflligeant dans les campagnes russes.
Dans la Grande-Russie, la femme est loin d'avoir toujours cessé d'être considérée, selon une expression de Bé-
1. M. Ralston, dans une élude sur les proverbes russes {Quarterly Revieiv, odobre ISTa), cite d'autres proverbes de ce genre. Ainsi: 1^ liberté gÂle les remincs. — Femme trop libre, mari volé, etc.
2. « 0 mon chéri, 6 mon bien-aimé, — dit une jeune femme à son nouvel époux, — Ne bats pas ta femme sans motif. — Mais ne bats ta femme que pour une bonne raison, — Et pour une grande oflense. — Loin est mon père chéri — Et loin est ma mère chérie. — Ils ne peuvent entendre ma voix, — Ils ne peuvent voir mes larmes brûlantes. » Schein, Rousskyia Narodnijia Pesny, 1. 1, p. 403. — llalston, Songs ofllie Russiau people, 2* éd., p. 11.
3. Les tribunaux des paysans ont constamment à se prononcer sur les plaintes de femmes battues par leurs maris ou même par les parents de ces derniers. D'ordinaire, aujourd'hui, on inflige au coupable une légèro amende ou quelques coups de verge. Vo\ez notre 2* vol., 1. IV, ch. u.
(insld, comme un animal domestique*. Ce que le moujik cherche dans sa compagne, c'est avant tout et presque uniquement une bonne ouvrière. En certaines provinces, au moins chez les allogènes d'origine finnoise ou latare, le paysan achète encore sa femme; d'autres fois il l'enlève ou, selon l'expression populaire, il la vole, souvent sans la consulter, parfois môme sans la connaître parce qu'elle est d'un autre villagc% Dans la Petite-Russie, les rapports de la vie de famille sont d'ordinaire plus humains, l'afifection a plus de part aux mariages, le sort de la femme est meilleur, elle jouit de plus de considération et de plus de droits. Celte supériorité des mœurs domestiques peut tenir en partie au caractère malo-russe, à ce que le climat est moins rude et le sang slave moins mêlé; elle tient surtout à ce que, en Petite-Russie, le servage, ayant duré moins longtemps, a moins endurci les mœurs, à ce que, enfin, au lieu de vivre en famille agglomérée, sous le joug parfois pesant d'un beau-père et d'une belle-mère, la paysanne Pelile-Russienne vit d'ordinaire seule dans son ménage avec son mari et ses enfants. En Petite-Russie môme, la situation de la femme est du reste loin d'être enviable; si elle semble bonne, c'est surtout par comparaison. Aux bords du Dnieper comme aux bords du Volga, le mari regarde encore sa femme comme un être inférieur, un être passif"'.
« Les siècles ont passé, dit le poète Nékrasof; tout en ce monde a tendu vers le bonheur, tout d bien changé de
1. Délihski : Éludes sur le chant (Slovo) ou dit d'Igor, Œuvres complètes, l. IV.
2. Ce raj)! tics femmes se ronconlro i>arliculiùiomonl dans les villages mordvcB de la réf^ion du Volga. Parfois, il n'y n qu'un enlèvement simulé, du conscnlemenl de In jeune fille cl des deux familles, cela pour éviter la kladka et les frais des noces régulières qui, d'après les rites populaires, sont, comme nous l'avons dit, fort élevés. (Voyez par ex. dans les Otrlch. Z<ipi»ki, t. C.CXLVII, p. 186-187, une étude do M. V. Trirogof, intitulée Domukhozia'inc v Zcnielnoï obchlcliiné.)
3. C'est ce qu'avoue un don plui sof^ncos investigateurs de la Petite-Ilussic, M. Tcliouhinski, Troudy h'iuogr. stulist. eksped. v tapadtio-rousskii krai, BuctioH Uu sud-ouest, t. VI, p. 3G. '
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face ; le sombre lot de la femme du moujik est la seule cliose que Dieu ait oublié de changer. » El ailleurs une héroïne villageoise du même poète s'écrie : « Dieu a oublie l'endroit où sont cachées les clés de l'émancipation de la femme'. » Les chants populaires du paysan portent des traces discrètes des douleurs que d'ordinaire la femme étouffe dans son sein. Dans la Petite comme dans la Grande-Russie, les chants mêmes des fiançailles et des mariages, les Svadebnyia pèsni, encore si pleins d'une vivante et nriïve poésie, ces dialogues rythmés avec chœurs, qui forment comme une sorte de drame à plusieurs personnages, joué par les gens de la noce, montrent partout l'empreinte des tristesses et des craintes de la fiancée devant « le ravisseur étranger, devant le Tatar ou le Lithuanien », qui vient la dérober ou l'acheter aux siens*.
Quelles que soient l'antiquité et la forme traditionnelle de ces poèmes rustiques, transmis de génération en génération, ces terreurs de la nouvelle épouse et de ses compagnes ne sont pas seulement un legs lointain d'un passé barbare, où la femme était la proie d'un ravisseur ou l'objet d'un marché. Sous toutes ces allégories et ces images, à travers tous ces rythmes harmonieux, respire une anxiété trop souvent sincère et justifiée. Dans les poésies populaires les plus modernes, chez les Petils-Russiens comme chez les Grands-Russiens, chez le libre Cosaque comme chez l'an- :icn serf, partout la jeune fille exprime en touchantes lamentations son chagrin de quitter la maison paternelle où l'on était souvent, cependant, si peu tendre pour elle, son regret d'échanger sa liberté de jeune fille pour les sujétions
1. Nôkrasof, Oletchesleennyia sajjUki, janvier 1874. Dans une élégie ilu môme écrivain, qui s'est attaché à peindre les souffrances de la vie populaire, un paysan, pleurant sa feninie, dit en chercliant à se con&oler : ■ Je ne la grondai jamais sans motif, et, quant à la battre, je ne l'ai presque jamais battue, hormis quand ma tète était prise de boisson. »
2. Terechenko, liijt rousskago naroda, t. II. — Rybnikof, Pesni sobrannijia P. N. R;ibnil;ovijin, t. 111. — lUIslon, Songs of the Russian people, 2" cd , p. 203-290.
conjugales. Partout la vie déjeune fille estconsidérée comme le meilleur temps de la femme*. Fleur souvent fanée avant de s'être entièrement épanouie, employée à de rudes labeurs dès son enfance, la jeune fille était communément mariée avant d'être sortie de l'adolescence, souvent contre son gré, par la volonté du seigneur ou du chef de famille, à un homme qui d'ordinaire ne voyait en elle qu'une servante ou un outil. Esclave d'un esclave, la femme du paysan sentait retomber sur sa tête tout le poids d'un double édifice de servitude. Aujourd'hui encore, le joug est parfois si lourd que, pour échapper à la brutalité maritale, nombre de paysannes ont recours au meurtre de leur tyran domestique. Ce genre de crime est fréquent, et le plus souvent le jury, mû de pitié, acquitte les coupables.
En dépit d'un long abaissement, elles ne sont pas sans grâces, ces jeunes filles ou ces jeunes femmes de la Grande- Russie, quand, avec leurs chemises blanches et leurs jupes aux vives couleurs, elles s'en reviennentdes champs un soir d'été, marchant en ligne sur un ou deux rangs, occupant toute la largeur des larges rues d'un village russe et chantant ensemble un de leurs mélancoliques airs nationaux. La femme russe ne semble pas avoir tant dégénéré « de la belle et forle femme slave » que le dit en ses vers le poôlc démocratique*. Pour lui rendre la dignité avec le bonheur, il suffirait d'un peu de liberté et de bien-être. L'émancipation de l'homme finira par amener l'émancipation de la femme. Déjà, dans les villages, la mère d'enfants adultes, la veuve d'un chef de famille surtout, jouit d'une réelle considération; souvent même on accorde à la veuve la gestion des affaires de la maison, et parfois, dans les assemblées communales, les femmes représentent leur mari absent. Là, comme en tout, l'instruction viendra au secours de la civilisation; les progrès mêmes de l'individualisme auront
1. Pour laPclilc-RusHie, voyez Tcliouhinski, Troudy Elnogr. alalist. ckspcJ. V. siipa<lno-7'uHHski krai, t. YI, p. 3a, 37.