‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 47 sur 283 · SLAVES ET PANSLAVISME · texte numérisé non relu

SLAVES ET PANSLAVISME

(l'imitalion est devenu leur faculté maîtresse, parce que c'était pour eux la plus utile, aussi bien (jue la plus exercée.

Le relard de leur développement, en même temps (jue l'imperfection de leurs frontières et de leurs cadres géographiques, n'a point laissé les diverses tribus slaves arriver à une individualité aussi tranchée que celle des nations latines ou germaniques.

Cela ne veut pas dire que les Slaves diffèrent trop peu les uns des autres pour former des peuples distincts, ayant chacun sa langue, sa littérature, ses traditions, son caractère ou son génie propre. Loin de là, l'histoire, la géographie, la religion, la domination ou le contact de l'étranger, les ont déjà trop séparés pour qu'ils puissent jamais se fondre les uns dans les autres, pour que la parenté de race et de langue leur fasse oublier leurs dilTérences nationales. Le panslavisme serait aussi irréalisable que le panlatinisme; au fond, c'est surtout un épouvantait inventé par les Allemands pour exciter les défiances de l'Occident envers les petites nationalités en lutte contre le germanisme. « Les ruisseaux slaves » n'ont aucun penchant à se perdre dans « la mer russe ». Catholiques ou orthodoxes, ni Tchèques, ni Croates, ni Serbes, ni Bulgares n'ont jamais envié le sort des Polonais de la Yislule. Ce que ses petits frères puînés attendent de la sainte Russie, ce n'est point leur absorption dans les États du tsar, mais la défense de leur indépendance. On le sait à Pélersbourg; on sait aussi que l'empire compte déjà dans son enceinte assez de peuples et de nationalités pour n'en pas aller accroître encore le nombre. A Moscou même, en dehoi*s de quelques rares utopistes, les rêveurs du « panslavisme » ne vont pas dans leurs songes au delà d'une sorte de patronal des Slaves du Sud ou d'hégémonie slavonne, et cette suzeraineté de la Russie pourrait rencontrer des rebelles parmi les plus dévoués de ses congénères'.

1. Voy. dans la Revue des Deux Mondes du 13 déc. 187t'> noire élude sur la PoUtiijue russe et le panslavisme.

100 FA RUSSIE ET LES lU'SSES.

Aussi haut que l'on peut rcmoiilcr dans le passé, on trouve les Slaves divisés en deux groupes principaux que les influences historiques devaient pousser à un fatal antagonisme. A l'est, vers le Dniepr, ce sont les Slaves orientaux, d'oîi, avec les Russes, semblent être sortis les Slaves du Sud, Bulgares, Serbes, Croates et Slovènes. A l'ouest, sur la Vistulc et l'Elbe, ce sont les Slaves occidentaux ou Lékites, Polonais, Tchèques, Slovaques, avec d'antres peuples, aujourd'hui détruits ou absorbés par les Allemands, et dont la Lusace saxonne et prussienne nous offre encore dans les Wendes un débris vivant. La posilion géographique de chacune de ces tribus a décidé de leur hisloire, et a fait aux deux principales des destinées ennemies. A l'ouest, les Slaves occidentaux ont rencontre l'influence de Rome; à l'est, les Slaves orientaux, l'influence de Byzance; de là un antagonisme qui, pendant des siècles, a mis aux prises les deux plus grands peuples slavons. Unis par la communauté d'origine et l'affinité des langues, ils ont élé séparés par ce qui est le plus fait pour lier les iiommes, par la religion, par l'écriture, par le calendrier, par les éléments môme de la civilisation. De là, entre la Russie et la Pologne, une lutlc morale autant que matérielle, lutte qui, après avoir failli anéantir l'une, a coulé l'existence à l'aulrc, comme si, des Karpalhes à l'Oural, sur cette immense surface plane et unie, il ne saurait exister à la fois deux Étals disliiicts.

Entre les deux grands rameaux des Slaves, et au sud des Finnois de la Baltique, apparaît au nord-ouest, sur le Niémen et la Duna, un groupe étrange, d'origine inconleslablcment indo-européenne et cependant isolé parmi les peuples de l'Europe, se raltachant aux Slaves, mais formant |)lutôl une branche voisine de la branche slavonnc qu'un rameau de celte branche : — c'est le groupe letlolilhuanieii.

Relégué au nord dans des fonMs marécageuses, comprimé entre de puissaiils voisins, le grou|)e lilhiianien csl

SI.AVKS ET LKTTO-LITiiUANIENS. lûl

(leiiieuré, pendant longtemps, fermé à toute influence de l'Orient et de l'Occident. H a clé, de tous les peuples de l'Europe, le dernier à recevoir le christianisme, et, encore aujourd'hui, ses langues soni, de tous les idiomes européens, les plus proches du sanscrit. Nulle famille humaine n'a eu moins de migrations, nulle n'a hahité un territoire aussi compact, et aucune n'a élé, à ce point, morcelée par l'hisloire, par les conquêtes, par la religion. Pressés entre des races plus nombreuses qui les ont refoulés petit à petit, les Lclto-Lilhuaniens sont maintenant réduits à environ 3 millions d'unies, parlant trois langues, le lithuanien, le samogilicn, le letton; ils sont partagés entre deux Ktats, la Russie et l'Allemagne, sans compter le royaume de Pologne, dont ils orcupcnt le nord-est. Disputés par trois nations, les Allemands, les Polonais, les Husscs, qui ont tour à tour pris pied chez eux, ils ont reçu la religion des uns et des autres, et se trouvent ainsi divisés en protestants, en calholi(iues, en orthodoxes. Leurs deux groupe»* principaux, le lilhuanien et le letton, ont eu des destinées dont l'opposition répond à tous ces contrastes.

Le premier, lopins nombreux, a joué longtemps un rôle considérable entre la Russie et la Pologne; il a, sous les Jagellons, été un moment sur le point de saisir l'hégémonie du monde slave. Unie pendant quatre siècles à la Pologne sans se confondre avec elle, agrandie aux dépens des anciennes principautés russes, la contrée à laquelle les Lithuaniens ont donné leur nom a été annexée à la Russie lors des trois partages de la Pologne; elle est demeurée, entre ces deux pays, l'objet d'une contestation historique qui a élé le principal obstacle à leur réconcilialion. Mêlés aux Polonais et au\ Russes, qui les menacent d'une double absorption, les Lithuaniens et les Samogiliens, leurs frères de langue et de race, comptent encore, dans l'ancienne Lithuanie, près de 2 millions d'âmes, pour la j)lupart catholiques; ils forment la majorité de la population dans les deux gouvernements de Vilna et de Kovno.

A côté, persiste encore, en Prusse, un groupe de 200 000 Litliuaniens, représentants des anciennes populations de la Prusse orientale, dont le nom vient d'un peuple de même race (Prussiens, Borussiens) qui conserva sa langue jusqu'au dix-septième siècle. Le deuxième groupe vivant de cette famille, les Lettons, tribu peut-être croisée de Finnois, monte à plus d'un million d'àmes. Ils forment la majorité des habitants de la Courlande et de la moitié méridionale de la Livonie. Convertis, assujettis et mis en servage par les chevaliers Porte-Glaive, ils ont passé au luthéranisme avec leurs seigneurs allemands. Gomme les tribus finnoises, en dehors de la Finlande, Lettons et Lithuaniens, dans leur petit nombre et leur morcellement, sont, par eux-mêmes, incapables de former une nation, un État.

C'est du cours supérieur du Dniepr et de la Duna, près du point de partage des eaux entre la mer Noire, la Baltique et la Caspienne, que sont partis les Slaves qui devaient former le ciment de la grande nation destinée à régner dans l'intervalle dos trois mers. S'avançant le long des fleuves, de l'ouest à l'est, en rayonnant vers le nord et le sud, ils pénétrèrent dans les profondeurs des forôls, chassant devant eux les tribus finnoises, ou les coupant en massifs isolés pour les absorber peu à peu. Du mélange des deux races par l'assimilation de la plus rude à la plus cultivée, sous la double action d'une commune religion et d'un milieu commun (jui tendaient à les ramener toutes deux iV l'unité, s'est formé un peuple nouveau, une nation homogène. En effet, à rencontre de certains préjugés, il n'y a pas seuleiiient en Russie des races plus ou moins fondues, il y a une nation, ce qu'on a, de nos jours, appelé une nationalité, aussi unie, aussi compacte, aussi consciente d'elle-même qu'aucune nation du monde. Avec toutes SCS rares diverses, tous ses <illouèncs {ino7-odlsy), la Russie n'est rien moins qu'une masse incohérente, une

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