RUSSES ET POLONAIS
passé. La crainte de l'Allemagne compense la haine de la Russie. Les considérations économiques agissent dans le même sens que les considérations politiques. Au point de vue matériel, la Pologne a tout à gagner à rester unie au grand empire slave, qui ouvre à son industrie d'immenses débouchés. La P(jlogne russe a bien changé depuis Tinsurreclion de 1863. Elle est incomparablement plus riche que la Galicie ou la Posnanie'. L'agriculture y a prospéré; le paysan devenu propriélaire, y a joui d'un bien être inconnu jusque-h\. Les villes se sont couvertes de manufactures, Varsovie a doublé dépopulation, d'aulrcs, comme Lodzi,ontquadruplé ou quintuplé en vingt ans. L'élévation des tarifs, dont l'exagération est, croyons-nous, un des obstacles au développement de la Russie, a été un avantage considérable pour la Pologne, placée par la nature et par l'histoire dans de meilleures conditions de production. Une grande partie de l'empire est tributaire de l'industrie polonaise, elle-même il esit vrai souvent en des mains allemandes. Toute barrière de douanes entre la Pologne et la Russie tuerait l'industrie du royaume qui supporterait diflicilemcnt la concurrence de la Silésie et de la Westphalie. Les intérêts matériels sont de nos jours une forte chaîne; en supprimant toute douane entre le royaume et l'empire la Russie les a, sans le prévoir peut-être, liés par le seul lien que des mains polonaises ne voudraient point couper*. Les deux mobiles souvent opposés qui se disputent la direction des hommes et des peuples, les intérêts matériels, positifs, et les considérations abstraites, sont ainsi d'accord pour rapprocher de la Russie le plus réfractaire des peuples assujettis au sceptre du tsar. En dépit des irritants souvenirs du passé, malgré les maladroites tentatives de russilication [toursuivies depuis 1864, l'intransigeance
1. Voy. entre autres les statistiques de MM. Simonenko et Anoutchine.
2. Si nous ne pouvons qu'efllourer ici cette douloureuse et coiupleve question polonaise, j'en ai étudi«' ailleurs les principaux points. Vojez : Un homme d'Etat t-usit d'après sa correspondance inédite. (Hachette, 1883.)
trouve moins d'écho dans les cœurs polonais. La politique de conciliation de "Wiélopolski, politique qui, pour le malheur des deux peuples, comptait si peu de partisans vers 1860, rallierait aujourd'hui une immense majorité ^
Le mal est que dans les oukraines russes, comme en Autriche, comme en Turquie, ces questions de nationalité sont loin d'être aussi simples qu'elles le paraissent en théorie. Avec la meilleure volonté du monde, il est souvent impossible de les résoudre au gré de tous les intéressés. En dehors des régions à nationalité tranchée, à traditions historiques constantes, il y a en effet des contrées mixtes, habitées par des populations différentes, souvent en hostilité entre elles. Les provinces baltiques en sont un exemple; mais ce n'est pas le seul dans l'empire. La -plus grande partie de l'ancienne Pologne, les provinces annexées à la Russie lors des trois premiers partages sont plus ou moins dans le môme cas. C'est une des choses qui ont facilité le démembrement de la république et rendu malaisée toute réconciliation entre les anciens et les nouveaux maîtres du pays.
Le grand obstacle à l'accord des Russes et des Polonais a été l'Ukraine de la rive droite du Dnieper et surtout laLithuanie, regardées par les premiers comme russes, par les derniers comme polonaises, les uns envisageant de préférence les classes riches et cultivées, les propriétaires, ou la bourgeoisie; les autres, les classes rurales, le paysan, le serf émancipé par Alexandre II*.
Dans la majeure partie de l'ancienne Pologne, en dehors du royaume du congre*, de même que dans les trois pro-
1. D'après les stalistiqucs russes, le nonihrc dos Polonais ilo reinpirc atlcinl 6 peine G millions d'Anieu. Du grande iiinjorilc^ dans le « royaiinio du (■on,u;rè8 do Vienne >•, uii ils furnienl environ 70 pour 100 du lu popuialion tolale, ils sont en Tuiltle minorité dans los aulres p.irlies de l'uncionnc I'oIo^mio. A ces l'olonnis d'oriKine, il faut, pour calculer la forée cfl'eclivodn « l'oltinisnic », ojoutcr un ceilain nonilire <le Litliuanicns, do l'elils Unisses ou de illancsl'iuaKes et mémo d'Allemands cl de Juifs plus ou noiiis |ioloni$és.
'i. Voy. le cliap. prccéOeiil p. ll'i note î.