HARDIESSES DE L'ESPRIT RUSSE
Beaucoup de nobles et généreuses natures se sont usées et déformées dans cet etîort; les plus ardentes et énergiques, arrêtées au premier rang des conspirateurs, se sont fait, à la fleur de leur jeunesse, déporter au fond de la Sibérie: les moins hautes ou les moins droites sont tombées dans des désordres qui, pour leur présomption. ont peut-être été un plus sévère châtiment.
Les excès, qui l'ont compromis, n'empêchent pas ce mouvement d'émancipation féminine de rester un des phénomènes les plus intéressants et les plus caractéristiques de la société russe contemporaine. Par ce côté la Russie est, de tous les États du continent, celui qui se ra|)proche le plus des pays anglo-saxons, bien que dans les deux cas des prétentions au fond analogues se présentent sous des aspects bien différents. S'il doit jamais s'opérer dans les mœurs cl dans les lois quelque révolution en ce sens, la Russie sera sans doute l'un des premiers pays du vieux continent à s'y essayer. En attendant, elle a déjà fait, dans le haut enseignement des femmes, des expériences dont quelques-unes pourraient servir de modèle à des Etats qui se croient beaucoup plus avancés*. L'esprit russe ne recule pas devant les initiatives hardies, risquées même; de ce côté d'où nous attendons si peu d'exemples, nous viendra peut-être un jour plus d'une leçon.
Chez aucune nation, les traditions du passé n'ont eu à la même heure plus d'empire et moins d'autorité, vénérées superstitieusement en bas, rejetées avec dédain en haut. Aux deux extrémités du même peuple se rencontrent à la fois les deux exagérations opposées. De tous les hommes, le Russe est celui qui, une fois dégagé de ses idées traditionnelles, de ses préventions nationales, en
1 . Les cours Bestoiijef, à Pctersbourg, les cours de M. Guerrier, à Moscou, les uns et les aulies fondéa par l'initiative privée, offraient ainsi aux jeunes filles un véritable enseignement supérieur. A ces établissements libres, l'Étal a substitué, en 1888-89, des cours supérieurs pour iutcruc» et externes, dont l'accès est beaucoup moins facile.
est le plus complètement affranchi. Sous ce rapport, je nô saurais guère lui comparer que le juif, l'israélile moderne qui, lui aussi, au contact de l'étranger, passe si Iréquemmentdes extrémités de l'esprit de vénération à l'extrémité de la libre pensée, du traditionalisme orienlal, où s'en lient obstinément la masse de ses coreligionnaires, aux plus grandes hardiesses de l'esprit d'innovation. Par un des perpétuels contrastes de la Russie, tandis que le paysan, de même que le petit juif d'Orient, demeure opiniâtrement conservateur des rites et des formes, l'homme des classes cultivées se glorifie souvent d'avoir rejeté derrière lui toutes les vieilles traditions avec les vieilles croyances. Plus d'un se plaît à comparer l'esprit russe aux steppe? vierges où les siècles n'ont pas laissé de traces et qui ont conservé pour l'avenir toute leur fécondité Nous verrons dans les chapitres suivants en quel sens de telles prétentions se peuvent justifier. En tout cas nous pouvons déjà dire que la débilité des traditions nationales, que la pauvreté du legs fait à la Russie par une histoire déjà dix fois séculaire, est pour quelque chose dans les penchants radicaux de l'esprit russe et dans le « nihilisme», ou, pour prendre un mot à sens moins défini et moins équivoque, je dirai, en empruntant ce barbarisme à Joseph de Maistre *, dans le riénisme plus ou moins réfléchi des générations contemporaines.