‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 94 sur 283 · L'HISTOIRE ET LES ÉLÉMENTS DE LA CIVILISATION · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE ET LES ÉLÉMENTS DE LA CIVILISATION

OU de fragiles conslruclions sans base ni ciment, c'eàt au passé lui-môme à nous en donner la raison.

Le goût des éludes historiques, cjui a été l'honneur du dix-neuvième siècle, s'est fuit sentir en Russie comme en Occident. Depuis cinquante ans, depuis vingt-cinq ans surtout, des historiens, (jui pour le nombre, pour l'intelligence, pour la conscience, ne le cèdent en rien à ceux de la France, de 1 Angleterre, de l'Allemagne, étudient avec passion les annales de leur patrie et demandent à son passé le secret de ses de-tinées'.

La Rusi>ie a une longue histoire, mais la chaîne de son existence nationale a été deux ou trois fois si brusquement rompue qu'on a peine encore à en rejoindre les anneaux et que, dans la con-cience jmpulaire, il en reste une sorte de solution de continuité. Cette histoire, le peuple ru^se l'a subie plutôt qu'il ne se l'est faite; au lieu d'être son œuvre personnelle, comme dans les pays de l'Occident, au lieu de sortir du libre développement de son génie national, elle a été plus passive qu'active. Sous ce rapport, l'histoire de la Russie ressemble moins à celle îles nations européennes qu'aux annales des peuples asiatiques. Venue du dehors ou d'en haut, de l'étranger ou du pouvoir, elle est souvent restée tout extérieure ou toute superlicielie; elle a, pour ainsi dire, passé par-dessus le peuple russe, et, l'ayant parfois courbé proiondémeiit, elle pèse encore sur ses épaules.

Ce n'est ni dans le climat, ni dans la race, c'est dans la géographie et dans l'histoire qu'il faut chercher les causes de rinleriorilé de la civilisation russe. Beaucoup d'éli'angers.

1. Au premier ransî des historiens contemporains se distinguent. \mr le talent, MM. S..|oviei (mort en 1879). Kostomarof moit en 188:.), Bestoujefhi..uiiune, Zabieline, llovaïsky, etc. A I inverse de ce qui se voit aujourd'hui ailleurs, la|jlu|i;ul des historiens russes eutre,.rL-nneui bravement une lusloire gtneraie de leur paNS depuis 1 époque de Iturik, chacun ajant d ordinaire sa lliéorie historique plus ou moins nngiuile. Comaie bien peu parviennent an icriuo de leur lâche, il eu rosulle que les prcoiiercs périodes de l'histoiro russe ont pcul-ètre clé plus étudiées que les époques plub voisines.

les catholiques notamuient, en trouvent le principe dans l'adoption d'une forme inféconde du christianisme, — d'autres, les Allemands surtout, dans l'absence de l'influence germanique, — double défaut parfois réuni sous le nom de byzanlinisme. Pour quelques-uns, c'est la privation de l'héritage classique; pour le plus grand nombre, c'est la domination mongole et le joug tatar. Les historiens russes ont toujours devant eux le même problème : placée entre l'Europe et l'Asie, ayant du sang de l'une et de l'autre, la Russie est comme issue de leur mariage; de laquelle des deux est-elle moralement ou politiquement la (ille?Nous avons à nous faire, pour le développement social, la même question que pour le sol ou la race : en quoi la Russie csl-elle européenne, en quoi est-elle asiatique, en quoi est-elle simplement slave et russe? Les siècles de sa longue enfance l'ont ils, par une éducation analogue, disposée à la vie européenne, ou bien l'ont-ils façonnée à une culture propre, originale, foncièrement distincte de celle de l'Occident? Pour emprunter les termes d'un de ses écrivains, la dillérence entre la Russie et l'Europe est-elle dans le degré ou dans le principe môme de la civilisation *?

C'est là le point autour duquel tournent la plupart des questions soulevées en Rusî^ie. 11 ne s'agit de rien moins que de la vocation du pays et du peuple. Pour acclimater une civilisation, il ne suflit point d'un sol propice, il faut que la nation, où elle est transplantée, y soit déjà préparée par les éléments de la culture. Chez le peuple russe, si longtemps disputé entre des influences contraires, la solution d'un pareil problème est loin de demeurer théorique ; c'est une question vivante d'une application pratique, qui doit décider de la marche même du pays.

Il s'agit de savoir (judlc doit être l'attitude de la Russie vis-à-vis de l'Europe; doit-elle s'en considérer comme rélève? comme telle, se mettre à notre école et persister dans

1. M. loorii Saiiiat'ioej JetotUly i il:h olnochénid k liosvii, \>. 3t>4.

LA RUSSIE A-T-ELLE UNE CIVIf ISATION ORIGISALE? -213

la voie de l'imitalion ou de l'adaplation occidenlale? — ou bien, au contraire, doil-elle se reiranler comme éfranîrère à rOccidenl? renoncer à des emprunts qui ne conviennent ni à pon tempérament, ni à son prénie, afin de redevenir elle-même? Pe cette conception première de leurs destinées nationales dépendent toutes les vues des Russes sur leur vie civile et politique. Aussi est-ce sur la manière d*envisaî?rr l'histoire que se fonde le plus souvent chez eux la diversité des opinions. Les partis historiques remplacent les partis politiques, ou mieux, les tendances, qui tiennent lieu de partis, ont pour point de départ une conception différente de l'hi'^toire nationale. Tel est lohjrt de la querelle qui, sous dilTéronts noms, s'agite depuis Pierre le Grand entre les Yieux-Russes et leurs adversaires, entre Moscou et Pélershourg. entre les Slai^opfiiles et les Occvlentaxix^.

Pour les Zapadniki et les partisans de l'Occident, la Russie n'a, dans son passé et ses traditions, rien qui la sépare radicalement de l'Europe. Elle n'a point de culture propre vraiment orip-inale, nationale, indigène, elle est seulement en retard sur se^ voisins de l'Ouest. Elle est restée un Étal du moyen û*»e, ou un Étal d'ancien régime; mais rien ne s'oppose à ce qu'elle s'approprie toute la culture des peuples plus avancés, à ce qu'elle fasse, pour la civilisation germano-latine, ce qu'ont fait autrefois, pour la civilisation romaine, les peuples germaniques.

Aux yeux des sla\ophiles, au contraire, et de beaucoup de patriotes inspirés du môme esprit, la Russie est foncièrement différente de l'Europe. Ayant reçu du passé des institutions particulières, elle est, par ses origines, par son éducation, par les éléments de sa culture, appelée à des destinées toutes dilTérentes. Dans la manière dont elle a élô peuplée, dont l'État russe a été fondé, dont le sol russe a été occupé, — dans sa conception de la famille, de la pro-

1, Occidentaux (Zapadniki), partisans de l'imitalioa européenne ; quant au nom de slavopliiles {SlarianophUy) , il est souvent à tort, en Occident, pris comme synonyme de pauslavistes.

pri<''té, (le l'aniorilé, la Ru?sie possède le principe d'une civilisation nouvelle, et natiirellemenl, à en croire le pa- Iriolislinve local, d'une civilisation mieux équilibrée et pondérée, plus stable et plus harmonique, plus réellement capable d'un pro^i^rôs indéfini que noire sénile et maladive civilisation occidentale, déjà menacée de décomposition par ses conflits intérieurs.

Un des [ihénomènes les plus curieux de la vie russe au dix-neuvième siècle, c'est assurément le slavophilisme; il a eu sur l'intelligence contemporaine un ascendant b'.en supérieur à la force numérique de ses adeptes. La petite église slavophile, avec ses croyances exclusives et ses dogmes arrêtés, compte aujourd'hui peu d'adhérents déclarés, peu de fidèles orthodoxes; mais l'esiièce d'a[)Othéose nationale, qui faisait le fond de sa religion, lui conserve bien des prosélytes plus ou moins inconscients, chez des hcmmes en apparence étrangers à tout fétichisme slave. Il n'est pas rare aussi de rencontrer tel ou tel dogme, telle ou telle superstition slavophile, chez des gens du monde ou des écrivains qui se piquent de n'avoir rien de commun avec pareille idolâtrie. Comme il arrive quelquefois dans le domaine de la pensée, les formules, les thèses slavepliiles se sont brisées au choc de la discussion, le contenu, l'esprit s'est échappé de ces vases en morceaux, et répandu au loin dans l'air.

Chose digne de remarque et par elle-même caractéristique, c'est sous l'impulsion de l'Occident, sous l'influence de la pensée européenne que s'est formée l'école russe, qui prétendait secouer la domination intellectuelle de l'Europe*. Ce n'est pas dans l'élude directe de l'histoire nationale ou de la vie populaire, c'est dans la lecture et la méditation dos écrivains du dehors que les fondateurs du

\, Le» kUe» ol le r<Mc dos Hlaviipliilcs onl ôU^ admirahlenicnt exposés par fA. Pjpino danH bch lilutniklerimiki Hlfratounitikh mnihiii ot dvadlsatykh do pialidnaiatiUh yoduf (lHo\)) .

SLAVOPHir.ES ET OCCinENTAUX. 215

slavopliilisme ont puis(^ lonr mùfhode, leur rlialccliquc et indirorlomont leurs floelrinc?.

Celle revendicalion de l'esprit russe, relie rcbe'lion nalion.ile contre la scrvilude <^l^ane^^e, a Hé ellc-môme h son orlirine, un emprnnl ou une imilalion, une adaplalion du deluu's. On ('■Inil entre 1830 et 1848, h une époque de sporulations théoriques et d'hypothèses de tous genres, où parloiil, en Allemaf^ne surtout, érjo-aienl de loules pièces des systèmes phiIoçophi(|uep, historiques, politiques. C'c«l de la niélaphysi(]Me allemande.de la lcf.'ique et de la philosophie de l'histoire de Heirel, que les glavophiles de Moscou ont pris les premiers éléments de leurs idées, la forme ou le moule de leurs doctrines. A la Russie et aux Slaves ils appliquèrent les procédés de llej?el, revendiquant, pour leur race et leur patrie, le rôle prédominant attribué, dans l'histoire de l'humanité, aux races teuloniqiies par le philosophe de Berlin. Sorli tout entier de l'esprit spéculatif, le slavophilisme ne fut h l'origine qu'une combinaison des abstractions de la métaphysi(|ue allemande et du romantisme lilléraire, avec les rêves d'un mystici«ime reliirieux qui représentait la part de l'élément national. L'ori^inalilé et la supériorité virtuelle de la civilisation russe ou ^récoslave sur la civilisation occidentale furent proclamées à /mon, déductivement. Ce n'est qu'après coup, pour accommoder les faits A la théorie, qi-e ces philosophes de l'idée nationale se retournèrent v( rs l'histoire et vers le peuple.

Quillant la mélaphysicpie, les slavophilcs se mirent à chercher dans la religion et dans le caractère du peuple, dans le régime de la propriété et dans la conslilulioii du pouvoir, les principes sur lesquels repose la vie russe. En quôte de tous les traits originaux de la civilisation nationale, ils condamnèrent solennellement la sujétion morale de la période pélersbourgeoise ; ils déclarèrent le joug intellectuel de 1 étranger d'autant plus intolérable que l'Europe, dont la Russie se faisait l'élève, était en pleine décadence.

L'hisloire russe, alors peu éludice, se prêtait mieux que toute autre aux fantaisies de l'esprit de système; encore aujourd hui, mal^'ré de nombreux et beaux travaux, c'est pour beaucoup d'écrivains un champ ouvert à toutes les lîypothcse;5. Dans cette carrière, les slavophiles étaient par leur point de départ exposés à de singulières méprises; ils devaient plus d'une fois prendre, pour des caractères essentiels de la vie sociale ou politique des Slaves, ce qui, aux yeux de leurs adversaires, n'était que les restes d'un passé vieilli et depuis longtemps écroulé en Europe. Ils devaient donner, comme un signe de race ou de nationalité, ce qui n'était souvent qu'une marque d'enfance ou de bas âge. Mettant en relief toutes les différences réelles ou imaginaires qui dans le passé distinguaient la Russie de l'Occident, ils firent de tous ces traits distinctifs, plus ou moins bien choisis, les éléments de la civilisation russe. A l'aide de quelques généralisations, ils découvrirent à leur patrie une civilisation propre, indigène, complète dans son principe, bien que brusquement arrêtée dans sa croissance par la funeste période de Saint-Pétersbourg. Cette culture russe est européenne si l'on veut, mais non pas à la façon de l'Europe occidentale, à la façon de l'Allemagne, de la France, de l'Ilalie, de l'Angleterre. A la culture germanolatine on opposa une culture gréco-slave dont les larges et solides bases s'étaient conservées intacles dans les couches inférieures du peuple, au-dessous de la surface dénationalisée par l'imitation étrangère. Une fois entrés dans cette voie, les slavophiles et leurs récenis émules ne se contentent pas de mettre en relief les traits par où la Russie se dislingue de l'Occident. Il ne leur suffit point de signaler, entre les deux moitiés de l'Europe, dos dilTérences assez grandes pour n'avoir pas besoin d'être exagérées; cette diversité, ils se plaisent à la transformer en opposition, prétendant démontrer qu'entre les traditions nationales et les principe.^ de la vie occidentale il y a incompatibilité*.

1. Cent ce qu'a fail. jiH<ni'ii Ha mort (18^6), Ak^akof dans la Jious; ce qu'o

THÉORIES SI.AVOPHir.ES. 217

La loneue et difficile campaj^iie de Bulgarie, les altenlals du « nihilisme », allrihués à la conlaq-ion européenne, l'avènement d'Alexandre III, acclamé à Moscou comme une incarnation du vieil esprit russe, ont rendu aux héritiers, naguère encore démodés du slavophilisme, un ascendant passager. Il y a, chez les peuples, des heures de fièvre pnlriolique et d'angoisse publique où tout ce qui a l'air national se fait aisément applaudir. Les batailles livrées pour les Bulgares ont, au delà du Pruth, temporairement remis en honneur tout ce qui de nom ou d'apparence est slave, comme en .-Mlemagne, la lutte contre Napoléon avait remis h la mode ce qui semblait germanique. Pour mieux retremper leur foi en elles mêmes, toutes les nations éprouvent par moment le besoin de s'affirmer, de se glorifier vis-à-vis de l'étranger. En Russie, ce penchant est à certaines époques d'autant plus impérieux que le patrit>-li-^me aurait plus de raisons de découragement ou d'inquiétude. Le sentiment national s'exalte d'autant plus volontiers que, pour se faire illusion, il a plus besoin de se monter. C'est là l'excuse des déclamations de certains Russes sur la supériorité de leur culture slave, sur notre décadence intellectuelle, sur la décomposition politique et la pourriture de l'Occident.

Le slavophilisme était né, sons le règne de Nicolas, d'une violente et légitime révolte contre le long servage intellectuel du dix-huitième siècle. En rendant à la Russie le respect de son histoire et le goût de ses antiquités nationales, en ramenant l'attention et l'alToclion des hautes classes sur le moujik et le peuple des campagnes, en servant de contrepoids aux copistes systématiques de l'Occident ou aux novateurs de la bureaucratie pétersbourgeoise, les slavophiles ont rendu à leur patrie un incontestable service. Grâce à eux la Russie a recouvré sa conscience nalio-

fail plus d'un écrivain en dehors môme des néo-slavophiles, par exemple, le prince Vasiltchikof. {Zemlevtad^nie i Ztmledêlié , St-Pétersb. 18:8. Inlroduclioii, p. 24, 30 el.passtm.)

nnio qui monnraîl de s'olililérer sons un vain et sl(^ri1e cosniopolifisir.e. A s^on heure, le sl;ivophili«me a pn ôlre, prtiir la \îe russe, une utile et salutaire réaction du dedans contre le dehors Pour les peuple^ plus eneore que pour l'individu, le sentiment de la personnalité est une «rrande for^e. mais A la condition que le sentiment national surexcité ne défrén^re pas en une sorte de chauvinisme in- Iclleclufl ou de prolrclionnisme moral. 0'i<i"d il va jusqu'au dénirremeni ou au mépris de réiranfrer, le sentiment national devient pour les peuples, quelque frrands qu'ils soient, le plus mauvais des conseillers; mais, dans aucun pays, cette admiration exclusive de soi-même, celle propre apothéose ne saurait être plus pernicieuse qu'en Russie. En ses aherrations les plus outrées, le slavophile le moins mesuré n'est pas plus ridicule que le patriote allemand qui, dans le vaste monde moderne, n'aperçoit que la culture allemande, la science germanique, l'inflnenceteutonique; mais, des deux, le slavophile est certainement le plus mal inspiré pour son pays, car en prêchant le mépris de l'Occident et des peuples d'où sont sortis l'art, la science et toute la civilisation moderne'^', il risque d'apprendre h la Russie le dédain de la civilisation, de la science, de la liberté et du progrès même. Par là, le slavophilisme et toutes les doctrines analogues tendent involontairement une main au nihilisme révolutionnaire et l'autre aux détracteurs occidentaux de la Russie.

Quand, sous prétexte de faire ressortir rorig'nnlitô méconriue de leur patrie, les Russes ne se contentent point d'iucenluer les traits réels de leur individualité nationale; quand ils s'avisent de mettre Ihisloire et la culture russes, le génie et la société slaves en complète opposition, en antagonisme radical avec la civilisation européenne, ils en viennent, sans y prendre garde, ù la même thèse, aux mêmes conclusions que leurs adversaires et leurs contempteurs du dehors. I.eslavophih^ de Moscou fait écho aux russophohes de Londres ou de Pcslli, qui représentent lo

SERVICES ET DrJFAUTS DU SLAVOPHILTSME. 219

Mosrovile comme foncièrement ôtrnnjïer h la civilisalion euro* écnne, el au^^si incapable de se l'apiToprier une I Ottoman de Stamboul. A force d*exnfr«''ralion dans la louante ou dans le dcnifrromeni, les deux cxlrôme'i opposés en viennent h se loucher. \5n tel rapprochement n'a pas de quoi flaller le palriolisme bien entendu des Rus-^c*, car la civilisalion occidentale a trave'sé a^sez de crises, elle a [tris asso'/ de force Jnsqu au milieu de ses révoluli ns, pour n'avoir g:uère A redouter les dédains de ceux qui prétendent lui demeurer élranpers, que de pareilles prétentions viennent de Stamboul, de l'ékin ou daillcurs.

Chose non moins di^ne de remar()ue, le slavnphilisme moscoviie, par son point de départ comme par son attitude vis à-vis de la civilisali m occidentale, n'est pas sans quelque ana'oi^ie avec le nihilisme révolutionnaire qui semble l'aulre pôle de la pensée ru^se. Ce nom de « nihilisme » qu'il re[iousse,le radicalisme russe l'a peut-être surtout mérité par son manipie de respect envers notre civilisation, dont, lui aussi s'est plus d'une fois complu h faire îe procès, à la(|uelle il aime.lui atis>i,}\ opposer une Rus'iie idéale et. sinon le passé, du moins l'avenir ru^^se. C^est A la civilisation, à la culture classique et chrétienne, telle (pi'elle est sortie des peuples germano-latins, que s'adressait avant tout la néi:ation des pères du nihilisme, «e qu'ils visaient, ce qu'ils reniaient, c'était moins la Ru.«:sie que l'Occident. La Russie, ses coutumes el ses Iradilions, la plupart des Russes modernes avaient dès longtom| s cessé d'y croire; à cet égard, tous, en dehors des slavophiles, étaient dejiuis longlemps « nih.li>tcs ». Leur foi, ils l'avaient mise dans notre culture occidentale dont ils cherchaient à s'imprégn r. Au commenct-ment du règne de Nicolas, comme au dix-huitième siècle, la civilisalion, dont Pierre le Grand el Catherine n'avaient pu importer que les dehors ou les formules, était encore pour les esprits lettrés une religion qui, en dehors de qucltpies conservateurs al lardés, ne comptait en Russie ni incrédules ni indilTé-

rrnts. La jeunesse ru?se croyait avec plus de ferveur que nous-mômes aux lumières et aux libertés de TOccident, elle croyait, avec l'ardeur d'une foi de néopliyle, à la vertu et à la sainteté des principes de 1789, à l'infaillibilité de l'humaine révélation apportée par la révolution.

Vers le milieu du siècle, il s'e'^t, nous l'avons dit, accompli dans l'intelligence russe un soudain et violent revirement; mais cotte évo'ulion de l'esprit russe ne devait pas toujours tourner au profit des slavophilos cl des admirateurs du passé national. Cette civilisation dont il attendfiit le salut, le Rus.ce, en la voyant de près, en en touchant les défectuosités, en l'entetidant nier et maudire par beaucoup deceux mêmes qui en avaientélé nourris, le Russe s'est pris à en douter. H a vu que l'Occident n'avait, pour la souffrance et la luisère, que des remèdes incertains ou de vains palliatifs, et notre liberté, notre science, notre richesse lui ont paru un mensonge, une duperie. Toutes les institutions et les formules, qui lui inspiraient un pieux respect, ne lui ont plus semblé qu'une hypocrite et sacrilège profanation des vérités entrevues aux jours de sa naïve et juvénile ferveur. Le Scythe moderne a cru découvrir le néant de cette culture gréco-latine, dont l'éclat l'avait ébloui, et, avec la mobilité du Russe prompt à se jetor d'une extrémité à l'autre, avec l'amère indignation d'un croyant désabusé et honteux d'avoir si longtemps été crédule, il a blasphémé ce qu'il adoraitla veille. Le Russe du dix-neuvième siècle a renié le culte de son enfance comme une puérile superstilion; il s'est fait un devoir et un plaisir d'injurier, en attendant qu'il pût les briser, les faux dieux qu'il s'était plu à encenser; il a renversé du piédestal, que ses mains leur avaient élevé, toutes ces brillantes et vaines idoles dont la séduisante beauté avait fasciné sa jeunesse; il a juré de détruire le temple orgueilleux érigé â ces trompeuses divinités modernes, qui, sous les noms usurpés de liberté, d'égalité, de fraternité, maintiennent parmi les hommes l'erreur, la discorde et le sordide esclavage de la

SLAVÛPHILISME ET NIHILISME. 221

pauvreté. Voilà quel a été, pour ses plus illustres ancêtres» le point de départ du nihilisme.

Ainsi envisagé, le niliilisine, au lieu de procéder de l'Occidenl et de la contagion européenne, devient une sorte de protestation de la Russie contre l'Europe, une sorte « d'émancipation tragique de la conscience russe «. A prendre, non plus rencliainemenl logique et la tilialion hi^lorique des idées, mais les sentiments qui l'animent souvent à soa insu, le nihilisme apparaît, de même que le slavophilisrae, comme une violente réaction contre la longue domination intellectuelle de l'Europe, contre notre société, contre notre science et notre monde moderne. C'est la révolte d'un enfant indigné d'avoir été (rompe par son maître; et, plus conliante et plus respectueuse a été longtemps sa docilité, plus amère, plus emportée est sa rébellion.

Le spectacle de nos incessantes et stériles révolutions était peu fait pour ramener le radicalisme russe à l'admiration et à l'imitation de l'Occident. Après avoir, comme Herzen, célébré avec une enthousiaste ingénuité nos diverses expériences révolutionnaires, il a, comme Herzen, proclamé que nous étions aussi bornés, aussi inconséquents, aussi incapables de progrès dans la révolution que dans la conservation '. Cette Europe vers laquelle il tournait obstinément ses regards et ses désirs, comme le musulman vers la Mecque, il en a désespéré, il l'a proclamée décrépite et épuisée, il lui a tourné le dos, il a cherché ailleurs une autre terre promise, un autre emplacement, sur un sol plus jeune, pour la Jérusalem nouvelle, l)our le terrestre paradis humanitaire de la révolution. Par une espèce de volte-face encore en harmonie avec le caractère national, toujours disposé aux rapides changements de front, le radicalisme russe a renversé sa thèse et retourné sa théorie. Le rôle d'initiateur et de sauveur, naguère incontestablement dévolu à l'Occident, il la sou-

Page 1