LES SKOPTSY ET LA BANQUE
Les skoptsy font en effet fréquemment le métier de changeur. Ils aiment à manier Tor, l'argent, les billets de banque; à leur comptoir de change s'est souvent ébauchée une fortune achevée dans une autre industrie. D'où vient cette prédilection des blanches-colombes pour un métier ailleurs accaparé par les juifs? Est-ce d'une idée religieuse, est-ce d'un calcul politique? Revent-ils de préparer par la richesse la domination de leur messie? Sontils simplement soucieux de s'assurer des armes contre une police longtemps vénale? A cette question posée dans un procès, un témoin répondait que les skoptsy étaient changeurs parce qu'ils ne se sentaient pas la force de faire autre chose. Peut-être serait-il plus juste de dire que les blanches-colombes se livrent au commerce des métaux précieux parce qu'en les préservant de certaines tentations, la mutilation leur donne plus de chance d'y réussir, ce Si j'étais banquier, me disait un Russe, je ne voudrais d'autre caissier qu'un skopets. Pour une caisse, comme pour un harem, un eunuque est le plus sûr gardien. Dans toute soustraction de fonds, toute infidélité de comptable, il y a une femme; avec les blanches - colombes ^ on peut dormir en paix. Telle semble être l'opinion de certains skoptsy. Un de leurs chefs disait, dans un procès, qu'ils se mutilaient parce que, l'or étant le prince de ce monde, il faut supprimer dans sa racine tout ce qui en peut distraire. Le skopets, sans passion et sans jeunesse, peut, pendant une vie entière, mettre à la recherche de la richesse un esprit de suite, une régularité, une opiniâtreté, qui d'ordinaire n'appartiennent qu'à la vieillesse ou à la maturité. Sans femme et sans famille, ayant peu ou point d'enfants, il est plus maître d'épargner, comme il est plus libre d'acquérir. Avissi a-t-on vu, parmi les skoptsy, des hommes riches à millions de roubles, et ces richesses, ils les employaient à la propagande de la secte, qui leur offrait de dociles agents et de sûrs commis. Ils se passent, d'ordinaire, la fortune de main en main, par adoption; le patron la laisse sou-
vent à un commis. La succession d'un skopetSy mort en prison avant son jugement, a été, en 1874, l'un des motifs du fameux procès de Tabbesse Métrophanie. L'intrigante abbesse prétendait tenir de Teunuque millionnaire, à qui elle devait procurer la liberté, pour six cent mille roubles de lettres de change. Un skopels a, vers la fin du règne d'Alexandre II, consacré cinq millions de roubles à l'érection d'un asile povir les vieillards et les enfants ^ De pareils moyens d'action expliquent la persistance de cette répugnante hérésie. Dételles fortunes, un tel souci des intérêts matériels rapprochent^ en même temps, les skoptsy des vieux-croyants et des autres raskolniks. Cette secte mystique par excellence, ces illuminés affamés de prophéties n'ont pas failli à l'esprit positif, à l'esprit mercantile du Grand-Russe et du raskol.
Pour mettre fin à la barbare religion de Selivanof, il semblerait n'y avoir qu'à en isoler les partisans et à les laisser s'éteindre sans postérité ni prosélytes. Ce moyen a longtemps été employé; en dépit de toutes les rigueurs de la loi, il semble n'avoir que médiocrement réussi. Comme les autres sectes, c'est dans l'état mental, dans l'état moral de la nation, que la doctrine des mutilés trouve des aliments. La prison et la déportation n'ont point suffi à en débarrasser l'empire. Sous le règne de Nicolas I^% on faisait souvent de ces fanatiques des soldats. Une ville du Caucase, Maran, a longtemps servi de garnison à cette singulière troupe. Aujourd'hui on les envoie au fond de la Sibérie orientale. 11 en a été ainsi, sous Alexandre II, du marchand Plotitsyne et des frères Koudrine, condamnés, l'un en 1869, lesautresen 1871. Dans le premier procès il y avait une quarantaine d'accusés des deux sexes ; dans le second, une trentaine. Plotitsyne, arrêté avec sa sœur, était le chef des blanches-colombes du gouver-
1. L'asile Timenkof à rétersbourg, ronslriiit par un banquier skopets qu'un marcliand ortliodoxo avait converti à la Bourse. Le riche eunuque avait hérité de son patron, lui aussi un eunuque.