UN SECTAIRE CONTEMPORAIN : SOUTAÏEF
Toute la religion se réduit pour lui à la pralique de la justice; il n'y a d'ulile et de sacré que ce qui apprend à riiomme à mieux vivre. S'il lient les rites et les sacrements pour superflus, c'est qu'il n'a pas remarqué que les hommes en devinssent plus vertueux. Aussi repoiisse-t-il obstinément le ministère du prêtre. Un petit-fils lui naît, il refuse de le laisser baptiser; un autre meurt, il veut l'enterrer dans son jardin, sous prétexte que toute terre est sainte; et comme on le lui défend, il cache le cadavre sous son plancher. Il marie sa fille lui-même et, quand on lui dit : ce Tu ne reconnais pas le mariage. — Ce que je ne reconnais pas, réplique-t-il, c'est le mariage menteur. Si je me bats ou me querelle avec ma femme, il n'y a pas de mariage, parce qu'il n'y a pas d'amour. En mariant ses enfants, il se contente de leur recommander de vivre selon la loi divine et de trailer tous leurs semblables comme des frères.
Tel est l'évangile de ce simple d'esprit, et, avec la double logique de la foi et de l'ignorance, il tire de ce principe d'amour des conséquences subversives, à son insu, de TÉtat et de la société. Il prétend, ce tailleur de pierre, réformer le monde en commençant par son village. Pour lui, c'est même 1\ l'essentiel, car il est, lui aussi, millénaire à sa façon. Gomme tous ces lecteurs solitaires du Nouveau Teslament, il a, durant les longues veillées d'hiver, peiné sur l'Apocalypse. Il attend la nouvelle Jérusalem. Il en prépare l'avènement. Son apostolat n'a qu'un but : établir le règne de Dieu sur cette pauvre terre souillée par le vice et la misère. Dans l'autre vie, ce croyant n'a qu'une foi incertaine, ce Ce qu'il y alà-bas, s'écrie-t-il en montrant le ciel, je l'ignore. Je ne suis pas allé dans l'autre monde; peut-être n'y a-t-il là que des ténèbres. » Aussi répète-t-il : « Il faut que le royaume de Dieu arrive ici bas ».
Gomment le réaliser ce royaume de Dieu? Pour un moujik, cela est simple; il n'y a qu'à établir la communauté, à supprimer la propriété qui engendre l'envie, le vol, la haine. C'est le communisme par horreur du péché : m. 34
la communauté détruira l'égoïsme. Les seigneurs, les riches doivent ce restituer la terre ». Ils le feront d'eux-mêmes, quand on les aura convaincus; car Tapôtre ne veut violenter aucun de ses frères : on ne force personne dans le royaume de Dieu. Pour opérer la grande révolution, il ne faut qu'un peu de lumière à l'esprit, un peu d'amour au cœur. Comme la propriété, Soutaïef réprouve le commerce et l'argent démoralisateur. 11 avait quinze cents roubles d'économies, il les a distribués aux pauvres; il avait des créances, il les a brûlées. Avec la propriété et l'argent disparaissent les tribunaux, devenus inutiles, puis les collecteurs de taxe et les fonctionnaires qui vivent aux dépens du peuple, puis l'armée, car la guerre est supprimée, tous les hommes étant frères. Quand le starchine de sa conmiune vient exiger ses contributions, Soulaïef répond par des citations de l'Écriture, starchine se paye en saisissant une des vaches du contribuable récalcitrant. Traduit devant les tribunaux, le réformateur oppose aux lois des hommes la parole de Dieu. De même pour l'armée. Le dernier de ses fils, Ivan, est appelé au service : on lui ordonne de prêter serment; le jeune conscrit allègue qu'il est défendu de jurer: on lui commande de prendre un fusil; il refuse, disant : ^ Il est écrit : Tu ne tueras pas. — Imbécile, lui objecte un chef bon enfant, il n'y a pas de guerre, ton temps se passera à la caserne. » Tous les raisonnements n'y font rien. On jette l'insoumis en prison; on le met au pain et à l'eau; il repousse toute nourriture. Au bout de trois jours, pour ne pas le laisser mourir de faim, il fallut le tirer du cacliot. On l'envoya, à Schlusselbourg, dans une compagnie de discipline. Un des soldats de l'escorte du réfractaire, louché de ses discours, se convertit. N'est-ce pas là des traits dignes des Actes des Martyrs? C'est que, à tant de siècles de distance, sujets du tsar ou sujets de César, c'est presque mêmes esprits et mêmes âmes.
Religion et politique, toutes ces conceptions du paysan de Chevelino, nous les retrouverons, presque trait pour
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Irait, chez le comte Tolstoï. Ce qu'ensei^^ne le romai)cier, le moujik le met en |)rati(}ue. Sur l'étal et le gouvernement un Soutaïef ne saurait avoir que des idées confuses. Sa politique est bien russe, inspirée à la fois de notions enfantines et de notions théologiques. Pour lui, il y a dans l'autorité les bons et les mauvais. Les mauvais, ce sont les fonctionnaires qu'il connaît, les tchinovniks de tout ordre qui lèvent les impôts et mettent en prison. Les bons, c'est le tsar qu'on ne voit pas, le tsar qui trône au loin. « Si le tsar savait 1 » dit Soutaïef, avec la foule de ses pareils. Un jour il part pour Pétcrsbourg, il veut « avertir le Isar ». Peine perdue. On ne le laisse pas approcher. L'infortuné réformateur est contraint de revenir à son village, s'accusant d'avoir péché par manque de persévérance. Soutaïef n'a que quelques centaines d'adeptes; mais ils sont des milliers les paysans qui, sans avoir le courage de l'appliquer, symi)athisent avec sa doctrine. Ils sont légion les prophèles innommés qui vont prêchant au fond du peuple un semblable évangile.
Les simples, les primitifs ne sont pas les seuls tourmentés du besoin d'une rénovation religieuse. Il se rencontre aussi, dans les classes supérieures, parmi les civilisés et les raffinés, des unies atïamées de vérité et dégoûtées de la fadeur des mets Iraditionnels que leur sert, en ses lourds plats d'or, le clergé ofQciel. La fin du dix-neuvième siècle en a rappelé le commencement. Gomme au temps de Mme de Krudener et de Spéransky, la société pétersbourgeoise, à demi détachée de l'orthodoxie, semble parfois possédée du besoin de croire à côté^ Gomme lorsqu'ils se nourrissaient de Saint-Martin et de Swedenborg, c'est le plus souvient de l'étranger que les délicats font venir leur pâture spirituelle.
Le beau monde de Pétcrsbourg a, sur la fin du règne d'Alexandre II, donné un pendant à la stunda des moujiks