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LA COMMUNION ET LES DÉVOTIONS RUSSES

à ce grand acte, perd de son importance dans l'éducation et, par suite, de son ascendant sur la vie.

Ce n'est point que la communion ne soit, en Russie, entourée de préparation et de recueillement; loin de là, on s'y dispose, d'habitude, par le jeûne, la prière et la retraite. Durant cette retraite, on doit assister, deux ou trois fois par jour, aux longs offices de FÉglise. Dans la semaine de carême, où elles s'approchent des sacrements, les femmes les plus délicates observent rigoureusement la sévère abstinence de l'Église orientale. Les plus élégantes s'isolent, pendant quelques jours, du monde et de leurs amis. On y met à la fois plus de solennité et plus de simplicité que chez nous. On s'enferme, mais on ne fait point mystère du motif. On ne met pas dans ses pratiques religieuses le même mystère, la même pudeur qu'en France. Dans la société on dit à ses connaissances que l'on va « faire ses dévolions »; il y a un mot pour cela [govet). La chose faite, les amis et le monde vous complimentent, comme pour une fête ou un événement de famille. La communion de l'empereur, de l'impératrice, du grand-duc héritier est enregistrée dans le journal officiel et portée par la presse à la connaissance du public.

Ce tableau du culte orthodoxe et des mœurs religievises de la Russie, il serait facile de l'étendre. Nous en avons assez dit pour montrer que, sous des ressemblances extérieures, il y a, le plus souvent, entre l'Église grécorusse et l'Église latine, des différences importantes, au point de vue moral comme au point de vue politique. L'étude comparée des rites et des pratiques religieuses amène à une conclusion fort éloignée des opinions reçues. On dit, d'ordinaire, qu'ayant même foi et mêmes traditions, même hiérarchie et mêmes sacrements, les deux Églises ne diffèrent que par les rites et les formes. Il serait peutêtre plus juste de renverser l'opinion vulgaire, de dire que c'est par les formes et les rites, par les dehors du culte, que les deux Églises se rapprochent le plus; que c'est par

Tesprit qu'elles sont le plus loin Tune de l'autre. Là même où les formes sont catholiques, l'esprit est souvent protestant.

Avant d'avoir étudié l'organisation intérieure du clergé et les rapports de TÉglise et de l'État, nous pouvons déjà apprécier Tefficacité morale et la valeur sociale de l'orthodoxie gréco-russe. Les formes religieuses, on Va souvent répété, non sans exagération, ont une secrète affinité avec les formes politiques. Par sa concentration et sa hiérarchie, par son esprit d'obéissance et la puissance dont il a revêtu son chef, le catholicisme tend à l'autorité, à la centralisation, à la monarchie. Par la foi individuelle et l'esprit d'examen, par la variété des sectes, le protestantisme mène plutôt à la liberté, à la décentralisation, au gouvernement représentatif. L'Église orthodoxe ayant une constitution mixte, moins décidée dans l'un ou l'autre sens, ses tendances spontanées sont plus difficiles à saisir. Elle semble n'avoir de parenté avec aucune forme politique. Elle a pour toutes une sorte d'indifférence qui lui permet de se concilier aisément avec tout régime conciliable avec l'Évangile. L'orthodoxie ne porte point en elle-même de type, d'idéal de gouvernement vers lequel diriger les nations. Liberté ou despotisme, république ou monarchie, démocratie ou aristocratie, elle n'est impérieusement poussée d'aucun côté et se plie à tout ce qui l'entoure. Si elle n'a pas dans son sein de principe de liberté, elle n'a pas davantage de principe de servitude. Elle laisse agir librement le génie des peuples et les causes historiques; elle exerce sur le monde du dehors moins d'influence qu'il n'en a sur elle. Loin de prétendre à façonner l'État à son image, elle se laisse plutôt façonner à la sienne. C'est ce qui explique les destinées et l'organisation de l'Église russe.

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