‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 113 sur 255 · MUNICIPALITÉS : PRÉPONDÉRANCE DES MARCHANDS · texte numérisé non relu

MUNICIPALITÉS : PRÉPONDÉRANCE DES MARCHANDS

dominât la noblesse, le dvorianstvo, aujourd'hui encore la classe la plus éclairée de la nation. Dans Tense nble des élections municipales, la part proportionnelle du dvorianslvo n'était guère que de 15 ou 20 pour 100*. En de nombreux conseils, les classes inférieures, d'ordinaire à peine lettrées, mêchtchanes^ paysans, artisans, l'emportaient sur les nobles et les classes instruites. Partout au contraire le nombre des marchands était considérable; dans la plupart même des conseils, ces koupisy avaient à eux seuls la majorité, en sorte qu'ils n'avaient qu'à demeurer d'accord pour être maîtres de résoudre à leur avantage les affaires de la ville et toutes les questions d'impôt. Ce n'était pas là le but du statut de 1870, qui prétendait enlever les municipalités à la domination exclusive des commerçants, des koupisy, à l'esprit relors et routinier, si bien peints dans les comédies d'Ostrovski, pour en aplanir l'accès à des hommes plus cultivés. Un système électoral, destiné à assurer la prépondérance des hautes classes avait abouti à l'exclusion ou à la subordination des classes les plus instruites et les plus propres à la direction des affaires*. En Russie, en effet, l'éducation est encore moins que partout ailleurs en raison de la fortune, ou les lumières en proportion de la cote des impôts.

Cette prépondérance d'une classe souvent encore peu civilisée, parfois même hostile à la culture européenne, indique l'influence que commencent à prendre en Russie le commerce et l'industrie. On pourrait voir là un indice de ce déplacement de fortune, de ce déplacement d'in-

1. Voici quelle était la composition du conseil municipal élu en 1881 à Saint-Pétersbourg. On y comptait 13 nobles de familles titrées, 65 fonctionnaires civils en service ou en retraite (les uns et les autres sont éligibles). Il officiers, 5 licenciés es sciences^ 7 architectes, 4 ingénieurs, 4 journalistes, 3 médecins, 2 avocats, 94 marchands, 41 bourgeois notables, 4 petits bourgeois {mécfUcfianes) et 3 artisans. La plupart des conseils municipaux sont loin d'avoir une composition aussi variée.

2. Voyez, par exemple, M. Nolovitch : Osnovy reform mestnago % Uenlral' nago oupravleniia (1882), chap. xv. '

fluence, aux dépens de Tancienne noblesse que nous avons plus d*une fois eu l'occasion de signaler. Les marchands ont déjà l'importance que donne partout la richesse. Le rôle de celte classe, longtemps dédaignée, pourra grandir encore avec les progrès du self-government et surtout avec sa propre éducation. Aujourd'hui cependant, Tinfériorité de culture de beaucoup des hommes voués au commerce leur enlève encore aux yeux de leurs compatriotes une bonne pari de la considération ou de l'autorité que vaut ailleurs la richesse.

La plupart des municipalités de la Russie proprement dite ont été abandonnées à ce que cerlains écrivains russes appellent un peu ambitieusement une aristocratie d'argent, une plutocratie, souvent ignorante, immorale et intrigante*. De cette façon les affaires étaient d'ordinaire réglées moins dans l'intérêt de la ville que dans l'intérêt d'une partie de ses habitants. Les considérations mercantiles primaient toutes les autres, et en Russie comme aux Étals-Unis, on a vu plus d'une fois de grandes villes aux mains d'un groupe de spéculateurs et d'agioteurs, qui exploitaient sans vergogne toutes les affaires municipales. Il fallait, pour traiter avec les villes, acheter le concours de ses administrateurs élus. Au début du règne d'Alexandre III, la capitale même était gouvernée par un parti compact et solidaire, désigné du nom signiflcatif de compagnie noire (tchemaia sotnia). Sous la direction de cette bande, composée surtout de petits commerçants, de restaurateurs ou d'aubergistes, le conseil municipal de Pétcrsbourg était devenu une sorte d'hôtel des ventes où l'on traûquait cyniquement des intérêts de la ville. En province le mal n'était guère moindre'. La plupart des petites villes étaient

!• Le terme de ploutocratie esl affectionné de certains Russes, parce que, dans leur langue, il prête à un jeu de mois, peu bienveillant pour les Urésut moscovites. Le moi plout signifie, en effet, fourbe, fripon.

1, Les exemples abondent; M. L. Pezold, notre traducteur allemand, Doê Reich der Zaren und die Rutsen, L U, p. 204; ea a cité un curieux à Kief.

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