ANCIENS DE VILLAGE
un ou deux jours d'arrêls ou de corvée. Slarost et starchùie veillent à l'entretien des chemins vicinaux, administrent les caisses communales, les écoles, les hospices et toutes les fondations du mir. A leurs obligations envers leurs électeurs s'en joignent d'autres envers le pouvoir central; ils doivent veiller à la rentrée des impôts, au recrutement militaire, & la dénonciation des vagabonds dépourvus de passeports, à l'arrestation des coupables poursuivis par la justice.
La propriété collective impose naturellement aux chefs de la commune, au starost surtout, des occupations d'un genre particulier et tout économique. Vancien est, dans une certaine mesure, l'homme d'affaires, l'intendant, parfois même le chef de culture de la communauté. Quelles que soient leurs attributions, ces maires ou baillis de village ne doivent être que les exécuteurs des ordres du mir^ ils doivent en toute occasion lui demander des instructions ou lui rendre des comptes. Ces fonctionnaires communaux, les starostes de village du moins, sont parfois sans influence sur leur commune; l'ascendant qu'ils possèdent, ils le doivent moins à leur titre qu'à leur expérience ou à leur considération personnelle.
Le starchine ou chef de bailliage (volost) a une autorité plus grande et d'ordinaire en use plus largement. Bien que la loi semble avoir mis à son pouvoir des bornes étroites, les paysans ont souvent & se plaindre de son arbitraire. Une des raisons de cette propension des starchines à abuser de l'autorité qui leur est attribuée, c'est d*abord que, contrairement à l'esprit de l'acte d'émancipation, les ispravniks et les officiers de la police ont peu à peu subordonné à leur influence directe ces chefs attitrés do la classe rurale, jusqu'à les réduire trop fréquemment à Tétat de simples agents ou instruments de la police. Certaines lois d'Alexandre II, d'Alexandre III ou de Nicolas II ont contribué à celte fâcheuse métamorphose. C'est ainsi qu en opposition avec le statut d'émancipation, sur lequel l'admi-
^a LÀ RUSSIE ET LES RUSSES.
nislration impériale n'a cesôé de revenir peu à peu S une loi de 1874 a conféré à Vispravnik le droit de mettre les anciens de village & l'amende ou aux arrêts, ou même de demander aux gouverneurs de province leur révocation. Une pareille mesure n'était pas faite pour relever ces humbles fonctions et y attirer les paysans les plus capables. Soumis au joug des représentants inférieurs du pouvoir central, les anciens de bailliage ont pris en partie les défauts, l'arrogance et la cupidité des tchinovniks dont ils se trouvaient dépendre. Un autre motif des vices signalés dans l'administration intérieure des paysans, c'est la trop grande étendue de la volost, qui est en réalité l'unité administrative rurale. Avec des circonscriptions aussi vastes, Vancien ne peut guère être connu personnellement de ses électeurs, il se dérobe plus aisément à leur surveillance, parfois il n'est nommé que grâce à l'appui ou aux injonctions de la police. En outre ses fondions deviennent plus compliquées et plus absorbantes; au lieu de ne leur consacrer qne ses moments perdus, le starchine tend à se transformer en un fonctionnaire bureaucrate, aussi vénal et tyrannique que les tchinovniks non élus.
Ce n'est pas que le législateur ait omis de chercher des garanties contre l'arbitraire et les excès de pouvoir des anciens de village ou de bailliage. Les premiers sont obligés de consulter à de courts intervalles l'assemblée souveraine des pères de famille, qu'il est toujours aisé de réunir. Quant aux starclUneSy nommés comme les starosles pour (rois ans, ils ont près d'eux, outre l'assemblée du bailliage élue par les diverses communes, une sorte de commission ou de conseil permanent appelé administration de volost (volostnoé oupravleniè). Cette commission est composée de tous les starosles de village ou de leurs adjoints, et des collecteurs d'impôts, fonctionnaires également nommés par le mir. Au lieu de leurs anciens^ les communautés de
1. Voyez : Un homme d'État russe, p. 98-99, cî-dessous cliap. IV (p. 50- 6G), le rôle des clicrs de canlons ruraux insUlués par Alexandre ÛI.
ANCIENS DE VILLAGE. Si
village sont libres d'envoyer à ce conseil un ou deux assesseurs spéciaux {zasédately). Dans les petites affaires, cette commission permanente n'a que voix consultative; dans les questions de quelque importance, la décision lui appartient, sauf recours à l'assemblée de la volost.
On voit que de précautions prises contre l'arbitraire des anciens de bailliage : à ne considérer que les lois, aucune constitution politique n'est plus ingénieuse en garanties, plus riche en contrepoids. Les fonctionnaires se surveillent et se contrôlent les uns les autres. Les starostes ou leurs assesseurs réunis forment le conseil du slarchine^ qui est leur chef hiérarchique, et au-dessus de ces fonctionnaires ou de ces conseils, tous élus, il y a les assem* blées de commune et de volostj omnipotentes et fréquemment convoquées. Certes, s'il y a des abus, des fraudes, des tyrannies locales, si l'argent ou l'eau-de-vie gardent un grand empire sur les magistrats communaux, la faute n'en est pas au manque de frein. La faute en est avant tout aux mauvais exemples d'en haut, h la vénalité et à l'arbitraire dont sont imprégnées toutes les institutions, et qui gâtent fatalement les meilleures.
Outre leurs fonctionnaires et leurs juges, les communes russes ont des employés qui, selon la décision du mir, sont élus par les assemblées ou pris à gages par les autorités, et qui dans l'humble administration rurale apportent par* fois les germes de corruption du dehors. Tels sont les surveillants ou inspecteurs des magasins de la commune, les gardiens des bois ou des prairies, les bergers communaux, et surtout l'écrivain ou greffier. Ce dernier a dans la vie du mir un rôle important; il est la cible de beaucoup des traits lancés contre le libre gouvernement des paysans. Cet écrivain [pisar), qui n'est qu'un commis à gages, sans pouvoir légal, est souvent en fait la première autorité du village, le véritable arbitre de la commune. Le paysan et les anciens abdiquent entre ses mains. La grande enquête agricole est remplie de dénonciations et de doléances à ce
tt LA RUSSIE ET LES RUSSES.
sujet. Le scribe est d'ordinaire étranger à la commune, étranger même à la classe des paysans par Téducation et les habitudes, si ce n'est par la naissance. C'est tantôt un séminariste qui n'a pas achevé son cours, tantôt un soldat retiré du service, d'autres fois un employé chassé d'une chancellerie de l'État et réfugié dans les campagnes, où il fait descendre avec lui les abus de la bureaucratie russe.
Indifférents aux intérêts des paysans et mal rétribués, ces greffiers n'ont d'autre souci que de ramasser quelques roubles. Souvent déclassés, ils sont parfois enclins aux idées révolutionnaires; si jamais la propagande anarchique parvient à pénétrer dans le peuple des campagnes, ce sera par leur entremise ou celle des instituteurs ^
Dans les villages, où tout le monde porte le vieux cos^ tume moscovite, Yarmiak ou la chemise rouge, le pisar se distingue par ses vêtements à Vallemande, à l'occidentale. Ce chétif greffier semble ainsi se désigner lui-même comme un représentant de la culture européenne, exilé au milieu des moujiks. Ce n'est point de là que lui vient son influence, elle lui vient naturellement d'une double supériorité, la supériorité de l'homme lettré et de l'homme au fait de la loi. On sait quelle autorité possède fréquemment en nos petites communes, près de maires ignorants ou négligents, le secrétaire de la mairie : qu'on juge par là de l'ascendant d'un pareil secrétaire sur des paysans illettrés.
L'instruction est encore fort loin d'être générale dans fes campagnes de Russie. En beaucoup de villages, il est peu d'hommes, surtout parmi les gens âgés, parmi les anciens, qui possèdent la science de la lecture ou Tart de
1 . Pour relever celte obscure profession et assurer le recrutement régulier de ces indispensables auxiliaires de la vie communale^ les États provinciaux [zemitvo) de Tchemigof avaient, en 1878, décidé la fondation d'une école spécialement destinée à donner aux futurs greffiers communaux des notions administratives et juridiques. Quelques publicistes (le Novoé Vrémia, par exemple, en avril 1880) ont proposé d'employer à cette préparation les sémi* naires ou écoles normales d'instituteurs.
COÎiMUNES GOUVERNÉES PAR LEUR GREFFIER. 23
récriture. Le mtV, avec ses usages naïfs et ses traditions orales, ne ressentirait pas fréquemment le besoin de recourir à la plume; mais la loi oblige assemblées et fonctionnaires de commune ou dp volost h enregistrer la plupart de leurs décisions. L'intervention d'un scribe est ainsi nécessaire, et plus la loi exige de paperasses, plus elle confère d'autorité au commis qui les peut seul déchiffrer ou rédiger. En y voulant introduire plus de régularité, le législateur a ainsi fait entrer dans ces ignorantes démocraties un principe de corruption. Dans un milieu illettré, le seul homme en possession de la clef de la loi écrite, le seul en état de correspondre avec les autorités gouvernementales, prend un inévitable et dangereux empire.
L'apparente autonomie des communes rurales n'aboutit, dit-on aujourd'hui, qu'à la domination des fripons de greffiers (ploutovatykh pisareî), comme les appelait le général Fadéief ^ Le moujik, affranchi de la tutelle de Tancien seigneur et du contrôle de l'homme réellement civilisé, tombe sous le joug irresponsable d'un scribe grossier et intrigant. Cela n'est souvent que trop vrai, mais ce règne souverain du pisar n'est qu'éphémère ; pour y mettre fin, il n'est pas besoin d'abolir les franchises des villageois, il suffit de multiplier chez eux les écoles. Lorsqu'ils n'auront plus besoin du secours d'autrui pour connaître leurs droits et leurs devoirs, les moujiks cesseront de signer naïvement d'une croix les décisions ou les sentences rédigées en leur nom par leurs scribes. Selon le mot de G. Samarine, les paysans apprendront avec le temps à se tenir sur leurs pieds, et le moment viendra où ils seront en état de marcher tout seuls». Déjà, sous Nicolas II, les progrès de l'instruction primaire permettent d'espérer que les communes rurales seront bientôt en état de s'émanciper de cet humiliant servage.
1. Tchêm nambyt:Rous. obchtchetivovnasioiachtchem i boudouchtchem,
2. loi . Saroarine et F: Dmitrief : Revolulsionny conservatUm.