ANCIENNE PROCÉDURE. Î
de péage pour obtenir la faculté de passer outre. La Ion* gueur de la procédure était telle, que souvent on se résignait moins aux lenteurs de la justice qu*à sa corruption.
Les juges étaient liés par des règlements minutieux, qui leur prescrivaient de tenir registre, dans les moindres détails, des témoignages et de tous les faits relatifs à la cause. La procédure écrite et formaliste était ainsi la conséquence, le dispendieux et vain correctif de la procédure secrète. Les pièces allaient s'accumulant et le dossier grossissant d'instance en instance, sans que toute cette masse de papiers et de documents^ qui devait rendre le contrôle plus aisé et plus certain, eût d'autre effet que de le rendre plus difficile et plus illusoire. Les clercs et les greffiers, les secrétaires des tribunaux, chargés de préparer la besogne des juges et d'examiner la valeur des pièces, étaient seuls à ne point se perdre dans ce dédale d'écritures, et la manière dont ces employés, aussi peu scrupuleux que mal rétribués, lui présentaient l'affaire, dictait d'ordinaire les résolutions du tribunal.
Un pareil ordre de choses se comprenait alors que des millions d'hommes étaient légalement privés de tou(e justice, et livrés, de par les lois, à l'arbitraire de quelques milliers de leurs compatriotes. Il n'en pouvait plus èlre de même après l'affranchissement de la population rurale. Une justice intègre et indépendante, assurant à tous une égale protection, était le complément, sinon le prélude indispensable, de l'abrogation du servage. Selon quelquesuns des esprits les plus compétents, la réforme judiciaire eût dû être la première en date, elle eût dû précéder Témancipation, afin qu'il y eût des juges pour appliquer la loi et prononcer entre l'ancien serf et l'ancien seigneur ^ L'empereur Alexandre II était avant tout pressé de faire
1. Le gouYernemeot n*a pu saÎTre ane autre marche qu*on créant, soos le nom d'arbitre» de paix {mirovye posi^eâniki), une magistrature temporaire, tpécialement chargée de régler les différends provenant de l'émancipation. Vojes tome I, livre VU, chap. u.
disparaître la lâche séculaire du servage, il n'osa tenter les deux grandes réformes simullanément. C'est qu'en vérit&l'une n'était guère plus aisée que l'autre.
Dès qu'on voulut améliorer la justice, on reconnut que les tribunaux existants élaienl foncièrement défectueux et irrémé Jiablement vicieux. Il parut impossible de rien conserver de l'ancien édiflce ni de rien élever de solide sur les anciennes fondations; il fallut tout abattre et renoncer à se servir des vieux matériaux. On vit, en celte occasion, de quelle liberté jouit le gouvernement russe dans la con^ duite de ses réformes. Aujourd'hui, comme au temps de Pierre le Grand, ce gouvernement monarchique et traditionnel, ayant derrière lui un passé plusieurs fois séculaire, peut encore procéder à grands coups de pioche, par la méthode révolutionnaire, détruisant et rasant les institutions existantes, pour bâtir à son aise sur un terrain libre et sur un plan nouveau. C'est qu'en Russie le pouvoir n'est entravé par aucune tradition, enchaîné par aucun précédent, ce qui le rend mattre de tout innover, de tout improviser, de tout expérimenter à son gré, comme au lendemain d'une révolution qui n'aurait rien laissé debout. Le réformateur ne rencontre point de ces barrières qui l'arrêtent ailleurs au pied d'institutions vieillies, défectueuses et surannées, mais consacrées par l'âge, par Thabitude ou les préjugés, par le respect ou l'altachement des peuples. En dehors de l'Église orthodoxe et de la commune rurale, la Russie du dix-neuvième siècle ne possédait aucune institution ayant de vivantes racines dans les mœurs ou les affections du peuple. A cet égard, l'élat social de la Russie n'élail pas sans ressemblance avec le sol russe ; la nation offrait au pouvoir une surface plane, unie et lisse sur laquelle rien ne tenait debout par soi-même, et où le législateur était maître de construire à neuf, selon les règles de la science, comme sur une table rase.
Ni les enseignemenis de la .science, ni les conseils de l'expérience n'ont fait défaut aux promoteurs de la réforme