Le nombre en va cependant augmentant sans cesse
3. On voit toutefois des présidents capables de libeller eux-mêmes les sentences.
de confusion. Sous le couvert de ce pisar, la corruption bureaucratique se glisse dans la justice comme dans l'administration villageoise. La vénalité, presque entièrement expulsée des tribunaux ordinaires, a ainsi trouvé un refuge dans l'obscure justice rurale.
J'ai assisté, dans un des gouvernements du centre de la Russie, à l'audience d'un de ces tribunaux de paysans. Les juges siégeaient dans une maison de bois pareille à l'izba des moujiks. La salle était petite et basse, un portrait de l'empereur décorait la muraille, et, comme partout en Russie, dans l'un des angles étaient suspendues les saintes images. Trois juges & longue barbe et en long caftan étaient assis sur un banc; à leur gauche, derrière une petite table, se tenait le pisar ou scribe, qui, seul de l'assistance, était rasé et vêtu à l'européenne. Gomme d'habitude, c'était un dimanche, un jour de chômage, et, au dehors, la foule des paysans causait de ses affaires à la porte de l'humble maison commune. La salle, les juges et le public avaient un air de dignité simple, à la fois sérieuse et naïve, qui ne manquait point d'une majesté rustique. Je vis juger deux affaires, l'une civile, l'autre correctionnelle. A leur entrée, les parties et les témoins s'inclinaient profondément, selon l'usage, du côté des saintes images en faisant un grand signe de croix. Parmi les juges, on ne distinguait point de président : ils parlaient et interrogeaient tour à tour, ou tous à la fois, chacun exprimant tout haut son opinion. Le greffier écrivait, et de temps à autre intervenait, lui aussi, dans les débats*. J'admirai la patiente persévérance avec laquelle les juges cherchaient à mettre d'accord les parties.
L'une des deux affaires présenta quelques incidents fort caractéristiques. Il s'agissait d'une femme, grande et vigoureuse gaillarde, qui se plaignait d'avour été battue
1. Toute la procédure est orale, mais on doit tenir registre des affatret et (les sen'enccs des juges. De là la nécessité d*un grefOer.
par un homme. Cette fois le brutal n'était pas le mari, ce qui, pour le tribunal, eût été sans doute une excuse ou une circonstance atténuante. Le moujik se défendait en soutenant que la femme lui avait porté les premiers coups. La plaignante et l'accusé se tenaient tous deux debout devant les juges, plaidant chacun leur cause avec volubilité, s'interpellant vivement Tun l'autre et en appelant également à leurs témoins, rangés & côté d'eux. « Varvara Petrova, dit un des témoins de la partie adverse, a déclaré qu'avec un vedro d'eau-de-vie elle était sûre de son procès*. » A cette révélation, le tribunal ne parut ni bien surpris ni bien scandalisé; les juges hochèrent honnêtement la tête sans témoigner une indignation exagérée, et continuèrent l'interrogatoire après une brève réprimande à rindiscret témoin. « Accordez- vous, entendez-vous », ne cessaient-ils de répéter en cherchant les termes d'un compromis et s'évertuant & faire dicter la sentence par les deux parties, au lieu de la leur imposer. <^ Enfln, Yarvara Petrova, dit l'un des juges à la femme, combien demandestu d'indemnité? — Trois roubles, répondit la paysanne.
— Oh! trois roubles, c'est trop, tu ne les auras pas », murmura le juge, et s'adressant à Taccusé : « Et toi, combien veux-tu lui donner? — Moi, rien, répondit le moujik.
— Oh! reprit le juge, rien, ce n'est pas assez. Combien lui donnes-tu? — Eh bien, un rouble, fit le prévenu. — Un rouble et un chtop interrompit la femme*.— On ne parle pas de chtof ni d'eau-de-vîe ici », répliqua un des juges, rendu peut-être plus austère par notre présence. « Dehors tu boiras autant que lu voudras, mais on ne fait pas entrer cela dans les jugements. » Là-dessus la femme se résigna, le greffier lut la sentence condamnant le moujik à un rouble de dommages-intérêts, les deux parties s'inclinèrent en signe d'assentiment et, après un salut aux images, se retirèrent avec leurs parents et amis.
1. Vedro ou sceau, mesure valant, si je ne me trompe, 12 litres.
2. Le chtof, autre mesure de liquide, valant la huitième partie du vedro»
En dépit des protestations du tribunal, Teau-de-vie, la pâle vodka, semble jouer un grand rôle dans celte justice villageoise, comme dans toute la vie rurale. Beaucoup de procès ont leur dénouement au kabak (cabaret); juges, greffier et parties boivent et s'enivrent de compagnie. L'alcool figure tantôt comme pot-de-vin, tantôt comme amende. Parfois même, dit-on, le tribunal ne se donne point la peine de changer de local; la sentence rendue, le condamné, on pourrait dire le perdant, fait apporter un vedro sur la table des juges, et, séance tenante, le prétoire de la justice se transforme en cabaret. Il arrive aussi qu'au lieu de passer par Tennuyeuse formalité d'un jugement, le paysan en droit de se plaindre d'un autre s'arrange à l'amiable avec lui pour un vedro d'eau-de-vie. La vodka sert de monnaie habituelle dans toutes ces compositions judiciaires. Le mir en use comme les tribunaux de volost. En certains villages du gouvernement de Kalouga, par exemple, les mangeurs du mir (miroiédy)^ pour la plupart cabaretiers, avaient naguère fait défendre, sous peine d'une amende d'un demi-vedro, de commencer aucun travail sans l'autorisation de l'assemblée communale*. Je ne sais rien de plus étonnant pour nous, à cet égard, que ce qui se passait, il y a quelques années, au centre de l'empire, dans le gouvernement de Penza, où, sous l'inspiration de philanthropes de parade et de fonctionnaires trop zélés, de nombreuses communes de paysans s'étaient résolues tout à coup & mettre par un vote le cabaret en interdit. Or, dans plusieurs de ces communes, qui faisaient officiellement profession de tempérance et paraissaient avoir embrassé les rigides doctrines du ieetolalism, il a été prouvé qu'au lieu d'être soldées en argent, les amendes imposées aux contrevenants par le tribunal de volost étaient acquittées en eau-de-vie et consommées par les juges et fonctionnaires communaux*.