JUGES DE PAIX : LEUR ESPRIT
laissait-il voir quelques préférences, ce n'était point le plus souvent pour la classe des propriétaires, à laquelle il appartenait, c'était plutôt pour les petites gens, pour les villageois, pour le moujik.
De pareilles anomalies ne sont pas très rares dans la vie russe. En aucun pays, nous l'avons dit, l'esprit de corps n'a moins de puissance, les préjugés de caste ou de naissance, moins de racines*. A cet égard, comme à bien d'autres, la noblesse russe est fort différente de toutes celles du reste de l'Europe. Le dvorianine moscovite n'a le plus souvent ni les prétentions ni les préventions du hobereau français ou du junker allemand. Beaucoup de juges de paix se plaisaient à laisser voir ce que, en Russie comme en Occident, on appelle des idées avancées; beaucoup ne redoutaient point les thèses hardies dont, jusqu'aux attentats des conspirateurs, la témérité même faisait la vogue. Ces élus de la noblesse, ces délégués de la propriété^ étaient pour la plupart des libéraux épris du progrès, amis ei admirateurs du peuple; beaucoup étaient démocrates et étaient hautement traités par leurs adversaires, quelquefois même par leurs électeurs, de radicaux, de niveleurs, de communistes. D'où venaient de tels penchants chez des magistrats ainsi choisis et triés? Ils venaient en partie de ce que la plupart des hommes qui, dans les premières années surtout, s'étaient voués à cette difficile mission, étaient d'ardents partisans des réformes, jaloux de contribuer pour leur faible part à la réalisation des rêves de leur patriotisme.
Aux tendances démocratiques de la majorité des juges de paix, il y avait toutefois une autre explication, une raison plus générale et plus durable, le milieu d'où sortait le plus grand nombre de ces magistrats élus, leur condition sociale, leur position de fortune. La plupart n'étaient pas riches, et l'on rencontrait parfois chez eux celte sorte de