‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 250 sur 255 · LA RUSSIE DE NICOLAS II · texte numérisé non relu

LA RUSSIE DE NICOLAS II

monarchiques surtout, plus d'une étape ou d'une demeure intermédiaire*

Être forte, être riche, être puissante, tel semble, aujourd'hui, le souci de la Russie de Nicolas II et à beaucoup do patriotes l'autocralie apparaît encore comme la meilleure garantie de la puissance nationale. Une Russie unie et comme ramassée tout entière dans la main du tsar, en face d'une Europe divisée et de nations déchirées par les factions politiques et par les haines sociales, tel paraît à beaucoup le gage le plus certain de la grandeur de l'immense empire.

Questions politiques et problèmes constitutionnels ne sont plus la principale préoccupation du gouvernement ou du public.

En Russie, plus encore qu'en Occident, tout tend à s'effacer devant les questions économiques et les problèmes sociaux, devant les compétitions industrielles et la concurrence entre nations. Jamais n'a été plus ardente la lutte pour l'hégémonie industrielle et commerciale; et l'arène que se disputent les peuples et les races embrasse le globe entier. C'est l'heure, semble-t-il, du partage de la planète; les grands et les forts se disputent océans et continents. Le colosse russe n'entend céder sa part à personne; des bouches du Danube aux mers de Chine, il tend, lui aussi, toutes ses forces pour les luttes suprêmes, pacifiques ou guerrières. Élargir le champ de ses industries; transformer le vieil empire rural en puissance manufacturière; prévenir, par des lois sociales, les luttes de classes qui troublent les nations de l'Occident et débilitent les concurrents d'Europe et d'Amérique; ouvrir des débouchés nouveaux à ses fabriques, déjà ambitieuses d'étendre leurs marchés ; pousser ses chemins de fer et ses colons à travers les steppes et les déserts, par delà la muraille croulante de la Chine, jusqu'aux mers libres où se lève le soleil, jusqu'aux grandes fourmilières humaines de l'Orient jaune ; étendre les ailes protectrices de Taigle tsarienne sur l'immense Asie musulmane ou païenne, sur les peuples

622 JJl RUSSIE ET LES RUSSES.

expirants et les empires en décadence, n'esl-ce pas une tâche assez vaste pour la première moilié du vingtième siècle, et assez haute pour les ambitions des générations prochaines ? Que sont en face de pareilles perspectives les vagues aspirations libérales d'une mince élite et les inquiètes velléités constitutionnelles des imitateurs de TOccident? Les franchises politiques pourront avoir leur tour, quand sera enfm achevé, des détroits de la Méditerranée européenne aux mers de Chine, l'édifice, sans cesse grandissant, de la puissance russe. Si jamais elle doit venir, la liberté peut attendre. L'heure d'une charte ou d'une constitution est passée, et elle n'est pas encore revenue.

Quand il en serait vraiment ainsi, quand la Russie devrait se consacrer tout entière à l'œuvre de sa grandeur prochaine, il est une chose que les Russes auraient tort d'oublier : les progrès mômes de l'immense empire, la formation d'une grande industrie et d'un grand commerce, l'évolution économique de la vieille Russie, en faisant surgir du fond de la nation des classes sociales nouvelles, appelleront, tôt ou tard, des transformations politiques *• Les problèmes aujourd'hui ajournés se dresseront, de nouveau, devant le pays, plus pressants et plus menaçants que jamais. Quelque place qu'elle doive remplir sur le globe par ses dimensions territoriales ou par sa puissance matérielle, la Russie autocratique n'échappera pas au dilemme : Évolution ou Révolution.

Vers le milieu du r^gne d'Alexandre II, les Russes pouvaient encore se flatter d'effectuer sans secousses violentes le redoutable passage du pouvoir absolu au gouvernement libre. Beaucoup espéraient voir les libertés politiques croître, chez eux, peu à peu, à l'ombre d'un pouvoir assez fort pour les préserver de la licence et des querelles stériles. Un tel espoir n'est déjà plus de saison; peut-être du reste n'a-t-il jamais été qu'un songe. Pour nous servir

l. Voyez t. I, liv. Vni, chap. VJH (4- édiU).

Page 1