AUTOCRATIE ET MINISTRES
Gazette de Moscou, venu à Gallchina pour conférer avec le tsar. C'est i la fin d'un conseil, tenu un jour ou deux avant la grande revue où devait être publié le manifeste, que la plupart des ministres reçurent connaissance de cet important document
On comprend la surprise des hommes qui détenaient les principaux portefeuilles. Ils n'avaient pas imaginé qu'on pût ainsi, sans les consulter et presque i leur insu, engager, devant la Russie et devant l'Europe, la politique du nouveau règne. En face d'un tel procédé, la conduite des ministres de l'intérieur, de la guerre et des finances était tout indiquée : ils n'avaient qu'& se retirer ; c'est ce qu'ils firent à quelques jours de distance. Dans tout autre pays, la démission des ministres en pareille circonstance n'eût étonnépersonne : en Russie, la retraite volontaire et simultanée des principaux conseillers du tsar fut,^ pour bien des ^ns, une sorte de scandale. C'était, en tout cas, v^n fait nouveau dans les annales du gouvernement russe; cela seul impliquait un progrès dans les idées et les mœurs politiques.
On raconte qu'un des ministres de l'ancien bey de Tunis, lui ayant un jour ofTei t sa démission, le bey répondit avec colère & cette velléité d'indépendance : « Un esclave n a pas le droit de quitter le poste où l'a placé son maître ». Le tsar eût pu naguère tenir & peu près le même langage à ses conseillers. Sous ce rapport, les mœurs de la cour de Pétersbourg étaient restées fort orientales. Les ministres, n'étant que les humbles instruments de la volonté impériale, n'avaient pas & juger les ordres du maître, et encore moins à en décliner l'exécution. Toute démission^ volontaire implique un désaveu, un sentiment d'indépendance et de responsabilité; & ce titre, c'est un acte que peut difficilement se permettre le sujet d'un autocrate. Avec les mœurs bureaucratiques en vogue, bien peu de ministres étaient, du reste, tentés de s'arroger une pareille liberté; presque tous étaient heureux de rester aux affaires aussi longtemps
qu'il plaisait au souverain de les y maintenir; la plupart s'appliquaient uniquement & prendre le vent qui soufflait à la cour. Si la Russie pouvait citer quelques démissions isolées, elle ne connaissait pas les démissions collectives, déterminées par un acte de politique générale. C'est sous Alexandre III, en ISSl, que Pétersbourg a pour la première fois assisté à un pareil spectacle, et, pour faire admettre des démissions aussi insolites, les ministres, qui se retiraient simultanément, ont dû les échelonner à quelques jours de dislance, et mettre presque tous en avant leur mauvaise santé, comme si une subite épidémie eût frappé les hôtels ministériels.
La retraite volontaire de trois ou quatre ministres du tsar, en 1881, restera dans l'avenir comme un exemple et un précédent significatif. C'est la marque de la révo-^ lution» qui, en dépit de tous les obstacles, s'accomplit peu & peu dans les mœurs gouvernementales. On sent de plus en plus que les différents ministères ne peuvent demeurer isolés, qu'ils doivent cesser de former un État dans l'État et d'agir chacun pour leur compte. Parmi les plus conservateurs des personnages politiques, comme parmi les plus enclins aux nouveautés, se restreint chaque jour le nombre des hommes disposés à gouverner sans s'inquiéter du choix et des vues de leurs collègues. Quoi qu'on fasse, en effet, de quelque esprit et de quelques conseils que s'inspirent les successeurs d'Alexandre II, il importe que le gouvernement ait une direction. Or, avec des^ ministres désunis, sans solidarité entre eux, il ne saurait y avoir ni plan de gouvernement, ni direction suivie, ou, ce qui revient au même, il y en a plusieurs à la fois. En Russie comme ailleurs, un ministère sans programme commun sera toujours un gouvernement sans programme.
La chose est si claire que j'ai entendu un Russe, fort au' courant de son pays, ce qui n'est pas si fréquent qu'on le pense, soutenir que l'empereur Alexandre III n'avait qu'une chose à faire, appeler un des hommes politiques