‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 51 sur 255 · BUREAUCRATIE ET CONTRÔLE · texte numérisé non relu

BUREAUCRATIE ET CONTRÔLE

la dégageant des abus qui la compromettent, car il y a en Russie un mal plus grand encore que la corruption administralive, c'est le peu de foi du peuple dans rbonnéteté des hommes qui le gouvernent.

Affranchie de la juridiction des tribunaux, et ainsi pla* cée en dehors du droit commun, la bureaucratie est la véritable souveraine de l'empire. C'est à elle qu'appartient pratiquement la toute-puissance, dévolue théoriquement à Tautorité impériale. Les empereurs, dont elle est l'unique instrument, ne peuvent rien sans elle et ne peuvent presque rien contre elle. La disgrâce ou la colère du tsar peut atteindre tel ou tel membre, elle ne saurait frapper le corps. L'instrument est plus fort que la main qu'il sert, la bonne volonté du maître échoue devant l'inertie ou le mauvais vouloir de l'administration. L'absolutisme russe a eu pour effet de livrer l'empire à l'arbitraire d'une bureaucratie corrompue, qui préférait ses propres intérêts aux intérêts du souverain, comme à ceux de la nation.

Tant qu'ils n'auront pas obtenu le concours actif de la société, les maîtres de la Russie se trouveront sans force contre les abus. Tout ce que pouvait tenter le génie de la centralisation a été essayé : on a renforcé les moyens de contrôle, allongé la procédure administrative, multiplié les formalités. Dans toutes les branches de l'administration on a introduit des instances successives. Nulle part peut-être la surveillance n'a été poussée aussi loin, nulle part l'État n'a montré une telle méfiance de ses agents et n'a pris plus de garanties contre leurs fautes ; mais toutes ces précautions ont été impuissantes. Employer la bureaucratie à contrôler le tchinovnisme, c'était en quelque sorte demander le remède au mal. Ce système de freins multiples, en apparence si ingénieux, n'a fait que compliquer le mécanisme administratif d'un grand nombre de pièces, inutilement dispendieuses, sans autre effet que d'en ralentir et en embarrasser le jeu.

Le résultat le plus clair de toute cette procédure est Té-

norme développement des écritures et de la correspondance, l'accumulation des paperasses à tous les degrés deréchelle, aux dépens de la prompte et utile expédition des aflaires, aux dépens d'une bonne administration. C'est, entre les bureaux ministériels et les diverses chancelleries, un échange continuel de feuilles calligraphiées : demandes, rapports, informations, explications, rectifications, approbations, confirmations, etc. Grâce au secours des rapides auxiliaires fournis par la science moderne, grâce à la vapeur et à l'électricité, les affaires ont été de plus en plus concentrées dans les bureaux des ministères. Les agents de Tadministration locale, tenus en d'étroites lisières par les règlements, n'ont plus été que des expéditeurs d'ordres, des secrétaires privés d'iniliative, incapables de décision, effrayés de toute responsabilité. Au lieu de fonctionnaires et d'administrateurs, la Russie n'a plus possédé que des employés et des commis. Les maux de la centralisation ont ainsi été aggravés par les remèdes appliqués aux concussions administratives. L'administration russe est devenue comme une chaîne sans fin, le long de laquelle les affaires se transmettent mécaniquement, remontant et redescendant lentement de bureau en bureau, au grand dommage des intérêts du pays.

L'exagération du culte de la forme, le pédantisme bureaucratique, a été Tune des suites de toute cette procédure administrative. Comme le serviteur d'Harpagon, tour & tour cocher et cuisinier, le gouverneur de province, chargé d'attributions diverses, accordait fréquemment à un titre ce qu'il rerusait à un autre. Le formalisme, sanctionné par la loi et l'usage, entraînait parfois à de singulières naïvetés les bureaucrates soucieux de leurs devoirs. En voici un exemple que cite quelque part Herzen : Un gouverneur de province était en congé ; il était naturellement remplacé par le vice-gouverneur. Ce dernier, qui était en correspondance officielle avec son chef, reçoit en sa nouvelle qualité une pièce écrite la veille par lui-môme en

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