CHAPITRE III
Comroeot, après avoir excité des espérances démesurées, les États provIiH ciaux ont causé de nombreuses déceptions. Raisons de cette désillusion. — Le self-govemment local saurait dirûcilement se passer de libertés politiques. — Altitude des zemstvos durant la crise nihiliste. — Injustice des déflances excitées par eux. — De quelle façon il serait facile de transformer 1(8 États provinciaux en États généraux. — Conférences d'experts réunies par Alexandre III. — Nécessité de la décentralisation. — Unanimité des Russes à ce sujet. — Le self-^ovemment local et l'autocratie.
Pour qui récapitule tout ce que, avec d'aussi pauvres moyens, ils ont accompli ou tenté en une trentaine d'années, il semble que les zemstvos doivent être entourés d'une légitime popularité. A vrai dire, il n'en a pas toujours élé ainsi. L'opinion, à leur égard, a passé par les plus singulières alternatives d'enthousiasme et de désenchantement. Les Étals provinciaux avaient à leur début excité les plus hautes espérances. L'un des motifs du rapide revirement de l'opinion a été précisément l'exagération de la première confiance, la témérité des illusions ou des rêves fondés sur les nouvelles franchises provinciales. La Russie a été d'autant plus exigeante vis-à-vis des zemstvos qu'elle en attendait davantage. L'esprit des peuples, l'esprit russe en particulier, est prompt à escompter l'avenir et prompt au découragement. Tout joyeux des nouvelles et larges perspectives que leur ouvrait le self-govemment provincial, le public et la presse y croyaient découvrir un horizon illimité de liLerlé et de prospérité. Les yeux éblouis n'apercevaient pas les bornes, pourtant trop visibles, imposées d'avance à cette libre administra-
tion par les habitudes du pouvoir, par la routine administrative, par la pénurie flnancière.
L'erreur a été découverte, les limites tracées & l'activité des zemstvos ont été d'autant plus vite atteintes que ces limites ont été rétrécies. Les États provinciaux, nous ne saurions l'oublier, ont vu le jour & l'époque où, comme prise de lassitude et effrayée de son œuvre, l'énergie libérale du gouvernement réformateur commençait à pencher vers son déclin. Les zemstvos ouvraient leurs assises peu de temps après la déplorable insurrection de Pologne, peu de temps avant que le mystérieux attentat de Karakozof rendit & la police et à la ///« section son ancien ascendant. Il n'en eût pas été ainsi, l'administration ou la loi ne les eussent pas tenus en lisières, que les zemstvos n'auraient pu remplir toutes les promesses faites à leur berceau par un présomptueux optimisme.
Ce que l'opinion attendait de ces assemblées territoriales, ce n'était rien moins qu'une complète transformation, une aisée et rapide métamorphose de l'empire, comme si les institutions avaient, pour renouveler les peuples, une sorte de vertu magique. Cette erreur est trop commune pour la reprocher aux Russes. De môme que bien d'autres peuples, ils avaient oublié qu'avant de donner tous leurs fruits il faut que les institutions et les libertés s'acclimatent et s'enracinent. A un engouement excessif a succédé un dénigrement outré. La vérité est qu'au milieu des traditions bureaucratiques, avec les entraves dont ils sont embarrassés, devant la pénurie d'argent qui les arrêtait, les zemstvos ont à peu près donné au pays tout ce qu'un esprit sobre en pouvait espérer.
Le temps n'est pas encore bien loin où j'entendais de ces Russes, depuis dédaigneux de leurs institutions locales, s'enorgueillir de leurs zemstvos, se vantant d'avoir suivi une meilleure voie que la plupart des peuples de l'Europe, se félicitant d'être entrés dans la liberté par la vie locale, par les franchises provinciales et municipales. « Gr&ce &