‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 97 sur 255 · ZEMSTVOS : DÉCEPTIONS · texte numérisé non relu

ZEMSTVOS : DÉCEPTIONS

Dieu et au tsar, me disaient-ils, nous n'avons pas, comme vous autres FraLçais, débuté par des constitutions, par des chambres et des ministères responsables, par des libertés politiques, c'est-à-dire le plus souvent par la licence et les révolutions. Heureusement pour nous, notre gouvernement n*a pas écouté notre impatience. Alexandre II ne s'est pas laissé enjôler par notre noblesse, qui, en dédommagement de Témancipalion de ses serfs, réclamait une charte. Nous n'avons pas comme vous, comme vos voisins d'Espagne ou d'Kalie, sauté d'un bond, du régime le plus autoritaire & un régime de dispute, de division et d'énervement gouvernemental. Si nous avons pris la route la plus longue, nous avons pris la plus sûre. Nous marchons pas à pas, pour avancer sans reculs ni chutes, allant du petit au grand, du simple au complexe, de la province et de la municipalité à l'Élat. Nous procédons logiquement, organiquement, comme la nature même. Vous nous trouvez arriérés parce que nous ne possédons encore que des franchises locales; en réalité, nous sommes plus avancés que vous. Avec cette méthode, nous ferons plus de besogne en vingt ans de gouvernement régulier que vous en un siècle de révolutions. Vous raillez nos humbles libertés ; laissez-nous faire, nous prenons notre temps, nous commençons notre maison par le bas, nous creusons patiemment nos fondations au lieu d'élever, comme vous, & la hâte un rapide et fragile échafaudage, toujours abattu et toujours à recommencer. Ne méprisez point notre lenteur : sur les fondements que nous posons aujourd'hui, nous assoirons un édifice plus solide et plus haut que toutes vos frêles constructions, trop dépourvues de base pour demeurer longtemps debout*. »

En dehors des cercles officiels il y aurait eu dès la fin du règne d'Alexandre II peu de Russes à tenir un pareil

1. Ces idées se retrouvent chez nombre d^écrivains, chez le prince A. Va« sUlcbikof par exemple, dans son 0 samooupravlénii.

2Î0 Ui RUSSIE ET LES RUSSES.

langage. Ce n'est point que celte thèse n'ait du vrai, c'est qu'elle est incomplète et prêle aisément à l'illusion, parce qu'elle n'exprime qu'une moitié de la vérité. Certes, en fait de liberté et de sel f-govemment comme en toutes choses, le mieux est de commencer par le commencement, de ne pas trop se hâter au début du chemin, de peur de ne pouvoir achever la route. Le plus sage est de ne point forcer son pas, de marcher, non de courir, mais à la condition de ne point s'arrêter avant d'avoir atteint le but. Il n'est pas douteux que les libertés politiques et les chartes constitutionnelles ne soient fragiles, caduques, chancelanles, sans solidité et sans efficacité, si elles ne s'appuient sur les libertés locales, sur les franchises municipales et provinciales. Il n'est, pour nous, guère moins certain que les franchises locales ne sauraient être entières, respectées de tous et assurées contre toutes menaces, si elles ne sont défendues par les libertés politiques. En Russie comme ailleurs, je doute qu'on puisse longtemps avoir la liberté en bas et l'arbitraire en haut, comme l'on ne saurait longtemps avoir la liberté en haut et l'absolutisme bureaucratique en bas. Le self-govemment local peut fleurir plus vite à l'abri d'un pouvoir fort et incontesté, mais il ne faut pas que l'ombre qui le protège l'étouffé ou en arrête la croissance. Tant que le contrôle des gouvernés est exclu du domaine politique et législatif, c'est, je le crains, une chimère que d'espérer dans la sphère administrative le triomphe complet du régime représentatif et le règne indépendant des assemblées élues. Le régime du bon plaisir, maintenu dans les hautes régions du gouvernement, débordera toujours plus ou moins hors des limites qui lui auront été tracées. Los libertés locales demeureront ouvertes à l'ingérence des fonctionnaires de la couronne; elles resteront assujetties à toutes les volontés du pouvoir qui plane au-dessus d'elles. En un mot, s'il importe de donner & la liberté et au selfgovemment de profondes et solides fondations, c'est à la condition de ne s'en pas tenir aux fondations ou au sous-

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