‹ L'empire du diamantChapitre 10 sur 20 · LA PENSION D'EUROPE ET DES ÉTATS-UNIS · texte numérisé non relu

LA PENSION D'EUROPE ET DES ÉTATS-UNIS

Parmi les hôtes que comptait la «. Pension d'Europe et des Etats-Unis », où, depuis son accointance avec le banquier Versigny, Wladimir Gourow était venu s'installer, le plus remarquable et le plus considéré aussi, le plus écouté à la table d'hôte et le favori de Madame Lutin, la directrice, se trouvait le révérend Nathaniel Bodminster.

C'était un haut gaillard, à la figure osseuse, en lame de couteau, le nez pareil à un bec d'aigle encadré d'étranges yeux gris clair, des épaules athlétiques. D'une portée de ses longues jambes, il couvrait tant de terrain qu'il

i32 L'EMPIRE DU DIAMANT

semblait toujours courir lorsque simplement il marchait.

Habitué de la maison, où il avait déjà fait plusieurs séjours, il était délégué par un comité savant de Leeds, afin d'étudier, à la Bibliothèque Nationale et ailleurs, ,des textes manuscrits relatifs aux origines celtiques de cette ville.

Loin d'affecter les manières sèches, rèches ou confites, propres à beaucoup de ses congénères, il se montrait au contraire avenant, gai, plein d'entrain, et seuls son habit découpe ecclésiastique, et une certaine retenue dans les propos révélaient, en lui, l'homme du culte.

Parlant couramment le français, renseigné sur une infinité de choses, il s'intéressait à chacun, et prenait une part cordiale à ce qui pouvait vous survenir de néfaste ou d'heureux.

En sorte que, véritable augure pour ses colocataires— un couple hollandais en voyage de noce, trois Roumains étudiants en médecine, un nègre, fils d'un conseiller général à

L'EMPIRE DU DIAMANT i33

la Martinique, lequel passait toutes ses journées au cinéma, et un placier en bières munichois — il faisait spécialement la joie et l'orgueil de Madame Lutin, déjà prédisposée par tempérament à choyer ses pensionnaires, à seule condition qu'ils n'amenassent pas de créatures et payassent régulièrement. Or on ne vit pas de lair du temps, et, de cela, personne n'aurait songé à lui faire grief, d'autant que cette grosse personne avait réellement des qualités d'amphytrionne, en particulier la discrétion et la bonne humeur.

Des compatriotes avaient naguère signalé à Wladimir Gourow la Pension « d'Europe et des États-Unis ». Mais si modiques qu'en fussent les prix, jusqu'à présent ils s'étaient trouvés inabordables pour sa bourse. Heureusement Versigny avait passé par là.

L'établissement occupait les trois étages d'une vieille demeure située rue de Tournon. Dans toutes les chambres, il y avait des armoires à glace avec leur clef; le garçon Adolphe, un vieil Auvergnat hilare et ridule,

i34 L'EMPIRE DU DIAMANT

brossait suffisamment les habits et cirait au moins une chaussure sur deux; la pitance au demeurant se trouvait convenable. Des générations et des générations d'étudiants et d'étrangers (de ces étrangers spéciaux, neutres et calmes qui ne passent jamais les ponts) avaient défilé là.

Tout le monde fit le meilleur accueil à Wladimir Gourow, que de références anciennes mais très honorables, recommandaient à Madame Lutin. Et personne, dès l'abord, ne lui témoignait plus de sympathie, presque d'afiFection spontanée, que le révérend Nathaniel Bodminster.

Sa sollicitude pour le jeune Russe, qui était du reste son voisin d'étage, s'accrut même de |,our en jour ; il voulait tout savoir de son existence passée, de la nature de ses occupations présentes, et connaître les personnes qu'il fréquentait!

Malgré son âme confiante et désintéressée, Wladimir Gourow, déjà par sa propre expérience, avait appris qu'il fallait se tenir sur la

L'EMPIRE DU DIAMANT i35

défensive. A ses meilleurs camarades même, il n'avait jamais soufflé mot de ses recherches sur la fabrication du diamant : les destinées immenses et bienfaisantes qu'il entrevoyait à l'entour de sa découverte lui semblaient mériter cet effort aux dépens de sa franchise.

Au surplus, Jérôme Versigny lequel, du premier coup, jaugea la candeur naturelle du jeune Russe, avait contribué, par ses conseils, à le rendre réfractaire aux confidences. « Bouche cousue » était le grand mot d'ordre qu'il lui inculqua.

En sorte qu'à mesure que les interrogations du révérend Nathaniel Bodminster se faisaient plus précises, Wladimir Gourow, demeurant aimable, avec cette pointe de nonchalance un peu hautaine des Slaves, gardait une réserve austère. Et, régulièrement, quitte pour cela à se lever une demi-heure plus tôt, il employait chaque matin le « truc du métro » que lui avait vanté Versigny, et qu'il variait parfois en passant par des bâtisses à deux entrées repérées dans les quartiers avoisinants.

Du reste, après en avoir marqué peut-être

i36 L'EMPIRE DU DIAMANT

un léger dépit, le révérend Nathaniel Bodminster n'avait plus insisté; il lui témoignait finalement la même sympathie et se bornait avec lui, à des conversations d'ordre général.

Cependant les travaux de Wladimir Gourow marchaient à merveille. Avec le concours occulte, mais efficace et vigilant de Versigny. il avait aménagé, à Saint-Ouen, une petite usine vacante, qui avait servi naguère à la préparation du carbure de calcium.

L'installation des dynamos et des fours s'était opérée rapidement, grâce à des ouvriers choisis que le banquier (par entremises indirectes) lui avait permis de recruter.

Officiellement, Wladimir Gourow déclarait effectuer des expériences sur le radium. Détenant seul la clef du laboratoire et des chambres à creusets, il pouvait opérer sans crainte d'éveiller aucun soupçon chez son personnel dont la mission se bornait, d'ailleurs, à assurer la partie mécanique de l'entreprise.

Le jeune Russe vivait une vie intense, dans cette atmosphère électrique, surnaturelle.

L'EMPIRE DU DIAMANT iSy

A la réverbération des cornues incandescentes, Wladimir Gourow, en sa longue blouse qui ressemblait à une lévite, avec ses cheveux et sa barbe hirsutes, sa face blême aux yeux luisants, était exactement pareil à un alchimiste des vieux âges.

En même temps la possession complète de l'outil pour le bon combat, l'excitation de la lutte et aussi la tranquillité matérielle, le faisaient revenir à la santé ; les crises cardiaques devenaient moins fréquentes, et à chacune de leurs entrevues, le banquier lui avait trouvé les joues moins creuses, le regard plus vigoureux.

Un dimanche matin, comme ils en avaient préalablement convenu, Jérôme Versigny s'était rendu à la « Pension d'Europe et des États-Unis » atîn de conférer avec Wladimir Gourow.

Enfermés dans sa chambre, le jeune savant et le banquier s'entretenaient à voix basse.

Dans la pièce voisine, le révérend Nathaniel Bodminster s'occupait à manipuler diverses

i38 UEMPIRE DU DIAMANT

fioles dont il mélangeait, suivant des idées personnelles, les contenus. Mais il avait l'ouïe fine; il perçut le bruit d'une conversation de l'autre côté du mur.

Aussitôt, s'étant levé, il introduisit, en un imperceptible trou du refend, la pointe effilée d'un cornet en ébonite, qu'il avait extrait d'un tiroir à portée de sa main.

Cet appareil était une sorte de microphone; et, l'oreille contre le récepteur, le révérend Nathaniel Bodminster, écoutait, les yeux fermés pour mieux entendre.

Soudain, à quelques paroles prononcées sur un ton un peu moins assourdi par le banquier, son visage exprima un vif ahurissement.

« Versigny... C'est Versigny... », murmurait-il.

Il pinça les lèvres d'un air songeur; et il continua d'ouïr avec une attention encore plus tendue.

Enfin, lorsque le cours de l'entretien lui sembla présager les adieux, et comme il eut à croire quel'interlocuteur de WladimirGourow allait se retirer, le révérend Bodminster enleva

L'EMPIRE DU DIAMAST i jg

précipitamment son appareil du niur, le remit dans son tiroir, prit un chapeau, ferma sa porte à clef (^1 a serrure, sans doute huilée, ne proféra pas le moindre grincement), descendit promptement l'escalier; puis s étant posté dans la rue, devant la porte, il fit les cent pas, et il semblait s'intéresser beaucoup au manège d'un vieux chat et d'un jeune roquet qui s'ébattaient fraternellement dans le ruisseau.

Bientôt, le banquier, le collet de sa pelisse levé pour diminuer les chances d'être reconnu, sortait de la maison et s'éloignait au pas accéléré.

Mais le révérend Nathaniel Bodminster l'avait identifié d'un seul coup d'œil :

• — C'est bien lui, c'est bien lui! répétait-il entre ses dents.

Et il ajouta, aussi pour lui-même :

— Décidément, le hasard est un Monsieur plus fort que la vieille et moi !

A quelque temps de là, comme Wladimir Gourow se rendait à son usine, par le tramway Trinité-Mairie de Saint-Ouen (û venait

140 LEMPIRE DU DIAMANT

de débarquer du « Nord-Sud » à la gare Saint- Lazare), il éprouva une très étrange impression. Par suite d'un embarras de fiacres, le tramway avait stoppé dans la rue de Clichy; venant par derrière, une puissante automobile, deux baquets sur un châssis peint en vert, se trouvait, du même fait, immobilisée; et le chauffeur, qui montait seul la voiture — bien qu'il eût une moustache sombre et qu'il portât des lunettes fumées — ressemblait fort dans sa silhouette, et notamment par la carrure des épaules, au révérend Nathaniel Bodminster.

Wladimir Gourow en fut frappé au point qu'il voulut en avoir le cœur net, et qu'il se disposa à descendre du tramway afin d'approcher l'automobile; mais l'autre, voyant que l'enchevêtrement de véhicules ne se résolvait pas à son gré, faisait prestement demi-tour, s'éloignait en vitesse.

Et finalement, Wladimir Gourow demeu- ; rait persuadé qu'il avait été victime d'une ? hallucination.

Un soir, enfin, le jeune Russe regagna la

Pension « d'Europe et des États-Unis » avec l'âme d'un triomphateur.

Il se sentait harassé de fatigue, aussi de joie, car au cours d'un après-midi qui marquerait une date dans son existence, il avait réussi à fabriquer trois pierres brutes, possédant tous les caractères du diamant et dont la grosseur moyenne dépassait de beaucoup celle de l'autre, l'aînée, obtenue avec de si pauvres moyens.

Même, dans son contentement irrésistible, il n'avait pas craint d'enfreindre la consigne; et, avant de rentrer, il venait de téléphoner chez Versigny, qu'il supposait devoir se trouver pour lors à son domicile : mais le banquier dînait en ville, ce soir-là, et force était donc à Wladimir Gourow d'attendre au lendemain, pour lui annoncer la merveilleuse nouvelle.

Là-dessus, s'efîorçant d'ailleurs en vain de dissimuler son immense félicité, de contenir dans son regard l'horizon de rêves qui en débordait, il avait dîné à la table commune, mangé si distraitement, et causé si pauvre-

ment avec les autres convives, que la grosse Madame Lutin ne se tint pas de remarquer, en levant au ciel des prunelles mouillées :

— Notre ami me semble tout agité, tout songeur (elle avait ainsi coutume de s'adresser à ses hôtes en les appelant « notre ami » et en leur parlant à la troisième personne)... Notre ami ne serait-il pas amoureux?

Puis, semblant se rappeler la présence du clergvman. elle affecta quelque confusion à cause de cette parole un peu légère : mais le révérend Xathaniel Bodminster se contenta de sourire agréablement et d'ajouter :

— Je trouve moi que vous avez la figure d'un homme à qui survient un grand bonheur. Monsieur Gourow !

Ce à quoi le jeune Russe n'avait pas cru devoir contredire :

— C'est vrai, fit-il. Quelque chose de très heureux î

— Tant mieux. Je suis content de vous laisser en si excellentes dispositions.

— Comment, me laisser?

— Oui. Je fais route demain pour TAngle-

terre. Mon comité me réclame. Mais je reviendrai d'ici un mois, et j'espère vous trouver en bonne santé et en pleine prospérité.

Il prononça ces derniers mots sur un ton de bénédiction ; et lorsque, le repas achevé, Wladimir Gourow, aspirant de toutes ses forces au repos, prit congé de la tablée, il lui secoua longuement, vigoureusementles mains.

Le jeune Russe, tout de suite, avait gagné sa chambre, s'était rapidement dévêtu ; puis, les trois précieuses petites choses enveloppées dans un mouchoir et, glissées, par précaution sous le traversin, il s'endormit d'un sommeil victorieux et pesant.

Quelques minutes après lui, le révérend Nathaniel Bodminster avait fait également ses adieux, vu qu'il s'en allait le matin à six heures.

Madame Lutin, avec des larmes d'effusion, annonçait que, quoique ayant l'habitude de dormir jusqu'à huit, elle se lèverait spécialement pour lui souhaiter bon voyage et prompt retour.

Mais le révérend, tout en remerciant très fort, lui défendait d'en rien faire :

— J'ai horreur de ces attendrissements du départ, qui augmentent encore le chagrin qu'on peut avoir de se séparer. Songez que nous nous reverrons dans quelques semaines, et demeurez en paix.

Au surplus, il annonça qu'il gardait sa chambre à laquelle, disait-il, il était accoutumé et où il laisserait une partie de ses effets.

Dix minutes plus tard, le révérend Nathaniel Bodminster, ayant réintégré ses appartements, allumait une bougie, verrouillait soigneusement sa porte, obturait avec du coton l'œil de la serrure.

Il se débarrassait de ses frusques ecclésiastiques, revêtait un maillot collant et noir.

Il prit dans sa commode une trousse de ™ cuir, l'ouvrit par un mouvement particulier, f en retira un flacon, un vaporisateur et le microphone qui lui avait servi naguère à épier l'entretien de Versigny et de Wladimir Goure v^.

L'EMPIRE DU DIAMAST 145

Il introduisit doucement la pointe du microphone dans le mur il avait, à dessein, percé le minuscule oritice juste au-dessus du chevet) ; il écouta, entendit un ronflement régulier dont il parut satisfait.

Retirant le bec de l'appareil acoustique, il le remplaça par celui du vaporisateur, et lentement, par pressions régulières, il appuyait sur la poire; après, il se remettait aux aguets. Et à plusieurs reprises, il recommença le même manège.

Use saisit de deux serviettes, d'un gros tampon d'ouate, sur lequel il versa une partie du liquide inclus dans le vaporisateur, se passa, autour du col, trois brins de corde roulés en cercles, ouvrit, au moyen de petits leviers spéciaux, dont Tacier étincela sournoisement, une porte de communication qui existait entre les deux pièces (il avait dû, préalablement, en « travailler» le verrou) ; puis, ayant soufflé la chandelle, glissant comme une ombre silencieuse dans l'obscurité, il pénétrait chez Wladimir Gourow, arrivait, avec certitude, à la tête du lit, appliquait, presque sans tâtonnement, le

tampon sur la face du dormeur, qui eut seulement un petit soubresaut et ne bougea plus.

Alors, il fit briller une lanterne sourde, se pencha sur Wladimir Gourow, écarta, à force, ses mâchoires contractées, y introduisit une serviette roulée en bâillon, assujettit sur sa bouche le tampon d'ouate au moyen de l'autre serviette, tira le jeune Russe hors du lit, lui ficela les bras et les jambes, avisa ses vêtements et ses chaussures, le rhabilla tant bien que mal.

Ensuite il se livrait à une perquisition rapide des meubles, cherchait longuement dans la table de nuit, fouillait dans le lit, sous les oreillers et le traversin, inspectait d'un regard minutieux la pièce pour s'assurer qu'il n'y laissait aucun désordre apparent, retirait, de la porte donnant sur le couloir, la clef, que Wladimir Gourow avait laissée dans la serrure, et, soulevant de ses bras robustes le corps inerte et bâillonné, il le transportait dans sa chambre.

Vers six heures du matin, le révérend Bod-

minster en costume de route i^ vaste pèlerine beige, complet à pantalon court, molletières) parut sur le palier de son étage; il appela le garçon Adolphe, qui, seul avec lui, était réveillé dans la maison, la sensible Madame Lutin s'étant conformée à ses conseils.

Le révérend Bodminster pria Adolphe de descendre sa valise et d'aller chercher un fiacre; il avait hissé sur ses propres épaules sa grande malle d'osier.

Adolphe ayant ramené une voiture, le révérend y embarqua ses colis, recommanda au domestique de ne rien déranger dans son appartement — il tenait à retrouver les choses comme il les avait laissées, une manie ! — lui remit un louis depourboire,'cequi épanouit, comme une fleur grotesque, le visage déjà habituellement rigoleur du valet; et il donna au cocher l'ordre de le conduire à la gare du Nord.

Cependant, à mi-chemin, il se ravisa:

— Je me suis trompé. A la gare de l'Est! fit-il.

Arrivé là, il déchargeait, lui-même, la malle

,48 i: EMPIRE DU DIAMANT

d'osier et la valise, les faisait — sous sa surveillance — déposer à la consigne, s'éclipsait, revenait une demi-heure plus tard, conduisant une grosse automobile verte à deux baquets, retirait les bagages, les arrimait sur l'arrière de la voiture. Et il démarra, en route vers une destination qu'il ne jugea pas utile de faire connaître, et que d'ailleurs personne ne lui demandait.

Page 1