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CHAPITRE II ARCHIBALD GRAVES

Après cette conversation, Jérôme Versigny s'était attaché Wladimir Gourow et sa fortune.

Sans fonder un espoir trop absolu sur une découverte qui — si elle aboutissait — transformerait la face des pays et l'ordre établi des finances, les données lui en paraissaient plus que suffisantes pour tenter l'aventure; au surplus, la personne et les idées du jeune Russe l'avaient profondément séduit.

De toute façon, jugeait-il, celui-là méritait d'être encouragé et soutenu.

C'est pourquoi il lui donnait son concours sans restriction ; et depuis lors, se passionnant,

chaque jour davantage à de tels travaux, il partageait pour ainsi dire les heures de son protégé.

Toutefois de loin, par des dépêches poste restante, des correspondances téléphoniques, et en espaçant leurs entrevues jusqu'à nécessité pressante.

Car Versigny jugeait absolument nécessaire que ses relations avec le jeune Russe fussent ignorées.

Le moindre bavardage, la plus minime fuite, ne fût-ce que touchant la nature de rinvention, seraient capables de ruiner à bloc tous leurs plans.

Sans doute, vu les nombreuses précautions dont jusqu'ici Wladimir Gourow avait spontanément usé, personne encore ne pouvait être renseigné sur les travaux du jeune Russe.

Mais, en dehors de mille cas fortuits, et de tous les espions occasionnels ou permanents, embusqués dans les entours de Versigny, le banquier se défiait formellement d'Archibald Graves.

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Même avant d'avoir connu Wladimir Gourow, il savait déjà que le terrible Anglais devait le guetter dans l'ombre.

De notoriété mondiale, Archibald Graves et ses acolytes du Trust anglais étaient des gaillards pour qui la fin justifiait les moyens.

Au surplus Versigny pouvait se considérer comme averti ; et toute sa vie il se rappellerait l'apparition, à son bureau, du King of Diamonds, et l'entretien acerbe et grave qu'ils eurent ensemble.

Archibald Graves s'était fait annoncer sous un pseudonyme, et Versigny ne connaissait pas personnellement le financier anglais ; mais dès qu'il vit devant lui cet homme trapu, aux mâchoires puissantes, au front obstiné, et dont le regard ardent et noir exprimait un étonnant pouvoir volontaire, il ne douta pas un instant de se trouver en présence de l'Adversaire.

L'Anglais s'était assis sans v être invité ; et, tout de suite, il avait parlé, par phrases hachées, nettes, autoritaires, définitives :

— Monsieur Versigny, je n'ai pas voulu con-

fier mon véritable nom à votre huissier. Ce n'est pas la peine que les gens sachent. Je suis Archibald Graves, le président du Diamond Trust...

Il avait attendu un moment pour juger de l'effet produit ; mais Versigny n'avait pas sourcillé, et, du geste, l'engageait simplement à continuer.

C'est ce que fit l'autre :

— Nous sommes des gens déterminés. On est notre ami ou notre ennemi. Et quand quelqu'un est notre ennemi, nous supprimons, d'une façon ou d'une autre, son... activité. C'est la paix ou la guerre que je vous apporte, Monsieur Versigny... Et il faut d'ailleurs que je vous estime rudement pour que, cette ambassade de la part du Trust, je l'aie assumée, moi, Archibald Graves.

Ses yeux profonds, sous les sourcils drus, étincelaient.

Versigny répliquait avec flegme :

— Est-ce que par hasard vous pourriez croire que vous m'efïrayez?

— Je ne fais aucune supposition dans au-

cun sens. Mais je suis beau joueur. Je vous expose nos vues, plutôt mes vues. Donc la Société générale des mines diamantifères du Cap nous gêne énormément par ses opérations. Nous voulons une suprématie incontestée sur toutes les Bourses, que ce soit en Europe ou que ce soit au pays de production même. Or, là-bas, au Cap, vos agents nous tirent dans les jambes. Cela nous fait perdre beaucoup de temps et, dans certains pourparlers que nous avons engagés présentement — en vertu de considérations que je vous exposerai s'il y a lieu — il s'agit d'aller vite. C'est un fait, vous êtes très fort, trop fort pour nous. Il faut que nous vous absorbions, que vous fusionniez avec nous, dans des conditions à déterminer et dans lesquelles vous trouverez, certes, vos avantages; ou alors que vous disparaissiez... Comprenez-vous, Monsieur Versigny? Et, làdessus, ètes-vous disposé à entrer en composition ?

Jamais encore Jérôme Versigny n'avait mieux goûté l'ivresse delà puissance que dans cet hommage, brutal mais grandiloquent.

rendu, par un tel homme, à son génie financier, et en même temps à un groupement purement français, qu'il avait conçu, créé, dirigé et conduit à ce pinacle.

Aussi ce fut avec un sourire extrêmement amène qu'il articula :

— Rien à faire avec nous, Monsieur Archibald Graves.

Le Roi du Diamant, sur ces mots, se leva sans rien ajouter. Et jamais, non plus, Versigny n'oublierait l'expression inflexible que prit alors la grande face dure, carrée :

— Adieu, Monsieur Versigny. Permettezmoi de vous serrer la main. Je vous avoue que, dans le fond, je n'espérais pas vous intimider, carjevôus savais indépendantet hardi. Cependant je préférais essayer de moyens conciliants... avant les autres... Et je ne veux pas vous prendre en traître.

Versigny reconduisit galamment son hôte jusqu'à la porte.

Toutes les menaces, qui pouvaient se trouver en germe dans ces phrases-là, et se ré-

soudre en périls dans une époque plus ou moins rapprochée, Versigny — hardi par nature — n'avait pas jugé utile d y parer préventivement, avant le début de ses relations avec Wladimir Gourow.

Toutefois, dès l'instant où le jeune Russe lui ayant livré sa découverte, il en eut admis comme possible l'accomplissement, il jugea que désormais aucune précaution ne serait superflue. Car si jamais Archibald Graves avait vent de ces espoirs-là, susceptibles non plus seulement de contre-balancer, mais d'anéantir sa puissance, il ne reculerait devant rien pour en paralyser radicalement les eflets, ou s'en approprier le bénéfice.

C'est pourquoi, tout de suite, avec son habituelle lucidité d'esprit, Versigny organisa ses rapports futurs a\ec Wladimir Gourow sur un véritable pied de guerre.

Décidé de ne s'ouvrir sur ses projets à personne, même de son intimité, — pas plus à M. Delong qu'à sa fille Michèle, et ici, non point par méfiance mais pour ne pas multiplier les chances d'indiscrétion — il styla le

jeune Russe touchant la conduite désormais à tenir, suivant des circonstances qu'il s'efforça de prévoir.

Il l'instruisit de la haine que lui portait Archibald Graves, de ses causes et des conséquences qui pouvaient en résulter à leur détriment.

Et, pour sa gouverne, il lui avait enseigné à tout hasard un moyen de dépister des suiveurs éventuels, et qu'il intitulait le « truc du Métro ».

— Il m'a été appris, disait Versigny, par un grand ami à moi, que je vous ferai connaître un jour, et qui s'appelle Octave Bernac.

Voici : vous descendez au Métropolitain et, quand le train arrive, vous montez, sans hâte apparente, dans une voiture, en ayant soin de vous placer tout près de la portière. Et, juste lorsqu'on démarre (à ce moment le quai correspondant se trouve forcément vide, l'employé qui stationne à l'extrémité en barrant l'accès) vous feignez de vous être . trompé de direction et vous redescendez... en prenant garde de ne pas vous fouler la che-

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ville ou de tomber sous les roues. Vous saisissez le pourquoi : au cas où vous étiez filé, votre espion est monté avec vous dans le convoi, il est surpris par votre fugue, il n'a pas le temps de dégringoler en même temps que vous; et, l'aurait-il eu, ce temps, qu'il se fut bien gardé de vous imiter, car c'eût été se brûler à vos yeux, attendu que vous l'auriez ainsi repéré de suite. Le susdit est donc — éventuellement — condamné à voyager jusqu'à la prochaine station, tandis que vous, bien tranquille, vous remontez dans la rue et prenez un bon taxi-auto qui vous amène à destination.

Il n'y a qu'une éventualité où cette méthode peut réserver des déboires : c'est lorsque la partie adverse se méfie du coup et vous fait pister par deux hommes, dont l'un, par précaution, demeure sur le quai, ou en haut des escaliers... Mais si vous êtes un peu sur l'œil vous vous trouvez toujours sûr de semer en route les curieux, car il y a encore les maisons à issue double et les églises à plusieurs portes !

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