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CHAPITRE IV LE CAVEAU

Lorsque WladimirGourow ouvrit les yeux, sa notion de la vie réelle et la conscience de sa personnalité exacte se trouvaient encore tout engourdies. Il demeura d'abord comme enfoncé dans un abîme noir et chaotique.

Cependant, à la lumière d'un falot posé sur une chaise près de lui, il remarqua les murs suintants d'une cave voûtée; et il se rendit compte qu'il se trouvait étendu sur une couchette très mal rembourrée.

Ayant essayé vainement de se mouvoir, il découvrit également qu'il avait les mains et les pieds étroitement maintenus, par des sangles, contre les montants du lit.

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Ses regards firent le tour du local (carré, nu, sans autres ouvertures sur l'extérieur, qu'une étroite meurtrière, d'ailleurs obstruée d'une planche, et une lourde porte aux garnitures de fer), il s'aperçut qu'il était seul.

Peu à peu, il renaissait à la perception des choses, et, maintenant, il éprouvait un vide atroce dans la tète, de violentes nausées, et des douleurs dans la région pectorale.

Puis c'était comme si son cœur — qui battait par intermittences — à chaque seconde allait le lâcher, s'arrêter tout à fait et le replonger dans le néant définitif.

Sa mémoire, embuée, commençait toutefois à travailler, lentement. Par une tension obstinée de la volonté, il s'efforçait à rassembler des souvenirs, la mémoration des ultimes moments qu'il avait vécus sous les espèces de Wladimir Gourow (où était-il à présent, et qui était-il ?).

Après un minutieux rappel de circonstances, un classement de menus faits, évoqués avec une obstination têtue, il arrivait à rétablir les événements qui avaient marqué son dernier jour.

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Justement, ce jour se trouvait un des plus glorieux de son ère.

A l'usine de Saint-Ouen, où il était demeuré au travail depuis l'aube jusqu'au soir, il avait mené à bien une opération décisive qui lui livrait trois diamants, sensiblement plus purs, plus volumineux que les premiers obtenus. Tout de suite il avait voulu communiquer la grande nouvelle à Jérôme Versigny. Mais il n'avait pas réussi à joindre le banquier au téléphone; et, se réservant de l'aviser le lendemain, dès la première heure, il était rentré à la pension, ses joyaux inclus dans son gousset. . .

Pour lors, machinalement, il désira constater leur présence ; mais, la courroie qui liait ses mains arrêta le geste ; dans le même temps, il se rappelait que, tout de suite après le dîner, harassé de joyeuse fatigue, il était monté se coucher, et pour ne pas se dessaisir une minute des diamants, il les avait enveloppés dans un mouchoir, et enfouis sous son traversin.

Un frisson atroce le parcourut à cette pensée : elles étaient restées là-bas, à la pension, les trois chères pierres qui pesaient si lourd dans la balance de sa vie.

Qu'en était-il advenu,?

Et puis, exactement, quel espace de temps séparait la présente minute de celle où il s'était brutalement endormi ?

Il retrouva la sensation vague d'avoir traversé un cauchemar au début de son somme : l'usine de Saint-Ouen brûlait et M. Jérôme Versigny dansait, autour du brasier, une sorte de gigue infernale ! Ensuite, cela s'interrompait dans du noir, du non-être... avec une étrange oppression qui durait encore.

Des nausées le reprirent, il se sentit étouffer, et quelques minutes ne respira que par àcoups.

Cependant, une certitude s'implantait dans ?a cer\'elle : il ne se trouvait plus à la Pension « d'Europe et des États-Unis » : d'autre part, il se sentait assuré de ne point rêver, cela par cent indices précis, qu'il vérifia le plus scientifiquement possible : ne pouvant se pin-

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cer, il se mordit la langue, effectua des calculs algébriques.

Puisqu'il se constatait, pour lors, en un lieu inconnu, un sous-sol aux apparences rébarbatives, ne s'y étant pas transporté de son propre gré, et surtout n'ayant pas — bénévolement — immobilisé ses membres au moyen de liens très serrés, c'est qu'on l'avait enlevé pendant son sommeil, et amené ici.

Dans quel but ? Pour quels motifs ?

Son intelligence, qui commençait à travailler normalement malgré le malaise physique, répondait à cette question avec netteté. Une seule hypothèse se présentait : l'existence de son invention avait dû être percée à jour. Et bien qu'il fût certain d'avoir toujours usé de la plus grande circonspection, il avait dû tout de même, inconsciemment, commettre quelque imprudence. En tout cas les craintes que lui exprimait Jérôme Versigny s'étaient vues confirmées.

Or, qui donc pouvait être coupable de ce rapt ?

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Archibald Graves?

Mais comment ? Par Tintermédiaire de quels complices ?

Ils'énuméraune liste de toutes les personnes aveclesquelles, ces temps-ci, il s'était trouvé en contact; et il s'occupait de procéder par élimination, lorsque la réplique à ses conjectures vint d'elle-même.

Une serrure avait grincé, la porte avait crié sur ses gonds et s'était ouverte; une tète apparut dans l'entre-bâillement, dans la même minute qu'une plus grande clarté se répandait à travers la cave.

Wladimir Gourow reconnut le révérend Nathaniel Bodminster, vêtu d'un costume de chauffeur. Une forte lanterne d'auto à la main, ce dernier le dévisageait avec insistance, demeurant immobile sur le seuil.

Au bout d'une minute, il avisa un escabeau, l'apporta auprès du lit, et s'étant assis au chevet de Wladimir Gourow, il lui parla, posément, gentiment :

— Mon cher ^Monsieur, fit-il, vous vous étonnez sans doute de vous trouver ici, et je

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VOUS accorde tout de suite que votre stupéfaction est pleinement justifiée. Je viens, justement, vous donner les éclaircissements nécessaires. Mais d'abord, dites-moi : ne vous sentez-vous pas trop mal, les nausées se sontelles dissipées, avez-vous un peu d'appétit, et le moment serait-il déjà venu de vous offrir un peu de Champagne... ou du bouillon, avec des œufs... pour vous réconforter ?

Le révérend Nathaniel Bodminster s'interrompit, attendant une réponse de Wladimir Gourow.

Mais ce dernier ne proféra pas une parole, n'esquissa pas un geste avec ses mains liées; sa grande figure hâve et broussailleuse demeurait impassible, et il fixait seulement un regard aigu sur son interlocuteur.

Le clergyman ne parut pas s'émouvoir de ce silence :

-^ Bon ! cela ne vous plaît pas de causer. Je n'insiste pas et je continue. Voilà : Il s'agit d'une affaire, d'une grosse affaire. Vous avez, comme j'ai eu l'occasion de le constater, in-

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venté, ou cru inventer un procédé industriel pour la fabrication du diamant. Avec le concours de M. Jérôme Versigny, le banquier bien connu, vous avez installé une petite fabrique du côté de Saint-Ouen, où vous avez procédé à différents essais, lesquels ont, du reste, remarquablement réussi, si bien que, pas plus tard qu'hier — (oui, c'était hier, vous n'avez dormi qu'une demi-journée, mon cher monsieur; il est trois heures de l'après-midi et si vous ne voyez pas la lumière du soleil, c'est que j'ai bouché toutes les ouvertures de cette cave, crainte que vous n'appeliez au secours, et ne voulant pas, d'autre part, vous tenir constamment bâillonné)... Après cette parenthèse, je reprends : si bien que pas plus tard qu'hier soir vous aviez produit trois spécimens de diamants, fort bien conditionnés, ma foi, et que j'ai eu le plaisir de recueillir sous votre traversin.

Les voici, je vous les montre pour bien vous prouver l'authenticité de mes assertions.

Il fouilla dans sa poche, en retira une

boîte à tisons, où se trouvaient les trois cailloux qu'il présenta aux yeux de Wladimir Gourow.

Ce dernier regarda, ne témoigna d'aucun sentiment, et conserva son mutisme.

— Or, poursuivait Nathaniel Bodminster, votre invention — à mon sens, et au jugement de toutes les personnes qui en seraient instruites — est d'une gravité mondiale. C'est pourquoi, dès que je la connus, je jugeai intéressant de la capter à mon profit. Et, afin de ce faire, je ne trouvai pas de meilleur moyen que de mettre à l'ombre l'inventeur.

Une pause.

Silence de Wladimir Gourow.

— Vous vous demandez sans doute (le ton de Nathaniel Bodminster marquait peut-être un léger énervement) comment j'ai été mis sur la voie. Je n'ai aucune raison de vous le cacher. Ce fut tout à fait par hasard. Je me trouvais à Paris, installé à la Pension « d'Europe et des États-Unis » pour des affaires privées, et je vous ignorais totalement. Cepen-

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dant, dès votre arrivée, votre personne m'était apparue comme fort curieuse à étudier. Il faut vous dire que, par vocation et par métier aussi, je cherche toujours quelque chose à faire. Je vous étudiai donc, je surveillai votre existence, je m'aperçus que vous preniez de grandes précautions pour qu'aucun indiscret éventuel ne vous suivit à la piste ; la méthode de la descente du train, en métro, est assez ingénieuse, oui... Seulement il ne faut pas laisser traîner dans sa chambre, ni même dans sa poche, des tickets de tramway, toujours de la même ligne : Trinité-Mairie-de- Saint-Ouen ! Comprenez-vous?

Alors, comme cela, un jour, c'est bien moi que vous avez aperçu dans l'automobile verte. Vous saisissez?

J'ai donc découvert votre usine, et je me suis fait une première idée de ce que vous y pouviez manigancer : il y a, vous savez, moyen de s'instruire auprès des ouvriers, en cassant une croûte chez le bistro d'en face.

Puis, un entretien que vous eûtes à la pension avec M. Versigny, et dont je réussis à

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intercepter les principales lignes, acheva de m'édifier à peu près complètement. Au surplus, je connaissais le grand financier pour l'avoir rencontré ailleurs, et rien que le fait qu'il vous rendait visite, aurait suffi à me prouver qu'il s'agissait d'intérêts importants.

Dans ces conditions, je résolus de vous enlever, ne voyant aucune autre méthode pratique de pénétrer les arcanes de votre découverte; car une notable partie du succès — en pareille matière — consiste dans le procédé, le tour de main, le choix de la matière première. Toutes choses que, je le suppose logiquement, vous devez être seul à savoir (car tout de même vous n'aurez pas été assez naïf pour en communiquer tout le fin du fin à M. Jérôme Versigny).

C'est, ici, une petite propriété à moi, entourée d'une manière de forêt; je crois inutile de vous en indiquer plus exactement les longitude et latitude (la facétie de Bodminster demeura sans répercussion sur les traits im-

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passibles de Wladimir Gourow). Sachez seulement que l'endroit est des plus écartés et que ni M. Versigny, ni aucun sbire de ce bas monde ne viendront vous tirer de là.

Et maintenant que votre religion est éclairée, voici ce que je vous demande :

Voulez-vous me livrer par écrit (je vous délierai la main droite, à cet effet, à moins que vous ne soyez gaucher) tous les éléments et détails de votre invention ?

Au cas où vous vous exécuteriez, muni de vos renseignements, je les ferai appliquer par des gens à moi, que je vous mettrai à même de guider directement. Nous arrangerons cela au mieux. Et si les résultats se trouvent conformes à ce qui doit être, vous serez remis en liberté, et vous toucherez une indemnité que vous fixerez vous-même.

Evidemment, en esprit scientifique, vous vous demandez quelles garanties vous auriez si vous marchiez dans ce sens.

J'avoue que c'est là le point faible de mes propositions; il faut obtempérer bona fide et cela malgré que, jusqu'à présent, je n'aie

pas agi à votre égard de manière à vous inspirer toute confiance...

Mais à vous de me proposer les bases de ces garanties; si c'est acceptable, j'y souscris davance. Et puis — au fond — avezvous bien le choix? Puisque dans l'hypothèse, où vous refuseriez, vous demeureriez ici — logé et nourri — jusqu'à ce que vous optiez pour la première solution que je vous propose et, qu'en homme intelligent et avisé, vous adopterez certainement.

Le révérend Nathaniel Bodminster, ayant dit, pinça ses lèvres minces, et affecta de contempler la voûte du caveau, avec l'air d'une personne qui attend patiemment une réponse obligée.

Mais la réponse ne vint pas.

Wladimir Gourow possédait une âme trop bien trempée, et puis il avait vu de trop près la mort, pour hésiter une seconde en pareille alternative. De plus, il éprouvait un souverain mépris pour cette fripouille, et il ne trouvait pas un moyen plus palpable de le prou-

ver qu'en dédaignant de lui adresser la parole.

Donc, Wladimir Gourow se tut.

Un long silence s'établit; à la fin Nathaniel Bodminster jugea opportun d'appuyer :

— Écoutez, mon cher Monsieur Gourow, vous ne voulez peut-être pas vous avancer tout de suite et vous avez besoin de vous recueillir; je reviendrai donc à la fin de la journée. En attendant voyez, ici, à portée de vos lèvres, il y a un grand bol d'eau; si vous avez soif vous pouvez boire, en avançant la tète. Vous m'excuserez de vous laisser encore un moment ficelé, mais c'est vous qui l'aurez voulu. Cela vous aidera dans vos réflexions. Au revoir.

Et Nathaniel Bodminster s'en fut.

Wladimir Gourow entendit derechef le grincement des gonds et d'un cadenas.

Les instants qui suivirent, il les passa en méditations, comme le lui avait recommandé l'autre.

Seulement, dans une voie bien différente Il songeait à l'écroulement presque inéluc-

table de ses rèves ; et la dépression physique où il se trouvait augmentait ses angoisses, surtout à l'endroit de Versigny, son bienfaiteur.

Que pourrait imaginer le banquier, quand il apprendrait sa disparition ? Sans doute, comme Wladimir Gourow avait été tenté de le faire lui-même, il l'attribuerait aux menées d'Archibald Graves ! Jamais il ne soupçonnerait la vérité ! Ainsi ses recherches, dès le début, se trouveraient orientées sur une piste sans issue.

Pourvu surtout que Versigny n'allât point supposer, de sa part, une défection !

Quant à livrer le [secret à Bodminster — en acceptant, dans l'intérêt de la découverte, l'idée d'une transaction dans ce sens — il sentait profondément que ce serait tout abdiquer. L'autre le tenait à merci, et Wladimir Gourow ne pouvait valablement lui dicter de conditions.

Du reste cette velléité ne l'effleurait guère. Il mourrait, s'il fallait mourir; il ne verrait

pas la réalisation magnifique dont hier encore il se croyait si proche. Mais il ne mourrait pas entièrement puisque, dans une cautèle intuitive et spontanée, dès leur première entrevue, il avait remis à Versigny un certain petit cahier à couverture grise.

Et voilà ce qu'ignorait le révérend Nathaniel Bodminster.

Puis de nouveau, tout, dans la tète de Wladimir Gourou^ recommençait à se brouiller; une douleur aiguë, lancinante, lui heurtait les côtes, il haletait... des étouffements... du noir devant les yeux... le vide, le grand vide...

Quelques heures plus tard, le révérend Nathaniel Bodminster, muni de sa lanterne, reparut dans la cellule, et, dès le seuil, il articulait :

— J'espère, mon cher Monsieur Wladimir Gourow, que vous êtes venu à de meilleurs sentiments...

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