‹ L'empire du diamantChapitre 12 sur 20 · DEVANT LE PAVILLON D'ARMENON VILLE · texte numérisé non relu

DEVANT LE PAVILLON D'ARMENON VILLE

Il y avait une huitaine que le banquier Jérôme Versigny se sentait en proie à des inquiétudes lancinantes.

En effet, brusquement, il était demeuré sans aucune nouvelle de Wladimir Gourovv.

D'habitude, ainsi qu'ils en avaient convenu, ce dernier lui téléphonait deux fois par semaine, à ses bureaux de la rue Pillet-Will, le tenait au courant du travail et des résultats.

Or, huit jours venaient de se passer sans que Versigny eût reçu aucune communication, aucun message du jeune Russe.

Et lorsque, n'y tenant plus, le banquier avait

lui-même téléphoné à l'usine de Saint-Ouen, on lui répondit que M. Wladimir Gourow n'était pas venu depuis cinq jours.

Était-il malade?

Pour ne point supposer pire, Versigny l'espéra. Sans désemparer, il se fit conduire à la Pension « d'Europe et des États-Unis », et se présentant sous un nom emprunté, s'enquit de son protégé.

La grosse Madame Lutin, qui le reçut, lui apprit, en larmoyant, que le jeune Russe avait disparu. Un matin il avait dû s'en aller de meilleure heure que d'habitude, attendu qu'il n'avait même pas laissé ses vêtements à brosser ni ses chaussures à cirer, et que personne ne l'avait vu sortir.

Versign}', anxieux, s'informait : n'avait-on rien trouvé dans sa chambre qui pût fournir un indice ?

Mais Madame Lutin répondit négativement, et elle ajoutait :

— Ah ! voyez-vous. Monsieur, ces Russes, tous les mêmes, mystérieux et bizarres. On

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leur donnerait le bon Dieu sans confession, ils sont tout doux, tout gentils : et puis une belle fois, ils vous jouent un mauvais tour, ils se volatilisent. Ni vu ni connu. Oh ! certes, pour ce qui est du règlement, je n'ai rien à dire, M. Gourow avait payé d'avance. Seulement il aurait dû avertir, c'eût été plus convenable dans une maison aussi familiale que la mienne. Je vous dis cela parce que vous me paraissez un Monsieur très comme il faut, et que si vous vouliez m'envoyer des clients...

En quittant la Pension « d'Europe et des États-Unis », Versigny se sentait encore plus troublé que tout à l'heure.

Cette disparition, maintenant bien constatée, se trouvait inexplicable, ou plutôt ne s'expliquait que trop aisément. Wladimir Gourow avait dû tomber dans un piège. Ce piège, qui donc le lui aurait tendu? Évidemment Archibald Graves, lequel, soit par un enchaînement fortuit de circonstances, soit à cause d'une légèreté du jeune homme, avait dû être

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renseigné sur sadécouverte, etsur le concours que lui apportait Versigny.

Au surplus, pas un instant il ne lui venait à la pensée de soupçonner Wladimir Gourow. La lovauté du garçon — dont chaque jour il avait pu apprécier davantage le désintéressement, l'élévation de caractère, la largeur d'idées — lui apparaissait comme un des plus purs axiomes du monde.

Versienv rentra chez lui de Thumeur la plus sombre.

11 avait décidé de se rendre dès le lendemain à l'usine de Saint-Ouen pour tâcher d'avoir quelques nouvelles précisions.

Et déjà, comme il ne pouvait raisonnablement escompter que ce fût là une simple absence, et, qu'en la justifiant le plus naturellement du monde, Wladimir Gourow bientôt reparaîtrait, Versigny avait pris une résolution : il ferait appel à Octave Bernac, le seul homme auquel il pût se confier en pareille occurrence. Cette idée avait germé en lui à la Pension, lorsqu'il interrogeait sommaire-

ment Madame Lutin ; et c'était même dans cette prévision-là qu'il n'a\ait pas poussé ses investigations plus loin.

Or, le jour suivant, comme il déjeunait en compagnie de Michèle et de Miss Hopkins, la sonnerie du téléphone retentit, dans la pièce voisine de la salle à manger.

Miss Hopkins était allée prendre la communication, et elle revint en disant que quelqu'un, qui ne voulait pas se nommer, insistait pour causer personnellement avec M. Versigny.

Le banquier tout de suite s'était levé ; il espérait vaguement qu'il allait trouver Wladimir Gourow à l'autre bout du fil. Ce ne fut pas exactement le cas. Toutefois, dès le début de la conversation qui s'engagea, il pensa qu'elle pouvait bien se rapporter au jeune Russe.

Une voix d'homme, à l'accent britannique, s'informait :

— C'est bien M. Jérôme 'Versigny qui est à l'appareil ?

— Oui.

— Bon. C'est Archibald Graves qui télé-

phone. Vous me reconnaissez à l'organe.

Non? Oui? Peu importe. Vous croirez, je pense, que c'est bien moi si je vous rappelle les termes de l'entretien que j'eus l'honneur d'avoir avec vous dans votre bureau, et qu'aucun tiers n'est à même de connaître. Vous vous en souvenez... La paix ou la guerre... Bien... Vous voilà donc édifié... J'ai besoin de vous voir aujourd'hui. Réunion secrète. Je ne veux pas venir rue Pillet-Will ni chez vous... On pourrait me reconnaître... Voulezvous vous trouver cet après-midi... vers trois heures, par exemple... dans l'allée des Acacias, où en cette saison il n'y a guère de monde... Je vous attendrai dans un coupé automobile à carrosserie noire qui stationnera en face de l'entrée du pavillon d'Armenonville... Vous monterez. Nous causerons en nous promenant... A moins que vous n'ayez peur!

Après une minute d'hésitation (la prudence lui dictant l'immédiat parti de refuser, mais l'orgueil étant demeuré le plus fort) Versigny répondit laconiquement :

— J'irai.

— Bien. Je n'en attendais pas moins de vous! décrétait Archibald Graves, avec une sensible satisfaction. Ah, encore une chose; je vous demande l'engagement d'honneur de n'aviser quiconque de notre rencontre de tout à l'heure, et de ne pas vous faire accompagner au rendez-vous.

— Je m'y engage.

— Bien. Alors, à cet après-midi. Au revoir, Monsieur Versigny.

Le banquier raccrocha le récepteur.

il ne doutait plus, maintenant, que cette entrevue n'eût trait à la disparition de Wladimir Gourow. Et si, un instant, il avait eu la tentation de questionner l'Anglais à ce sujet, il avait jugé plus digne, plus politique aussi, de réserver l'interrogation pour la minute où ils se trouveraient face à face.

En revenant à table, il manifestait un énervement extrême ; et tout en se reprochant l'angoisse que, par son attitude agitée et sibylline, il provoquait visiblement chez Michèle,

il n'arrivait pas, si maître de soi qu'il fût ordinairement, à se calmer.

Cependant il méditait.

Avait-il bien le droit, pour cause d'amourpropre, d'affronter, presque en le cherchant, un péril notoire, de risquer peut-être son existence, dont il se trouvait comptable envers sa fille, envers ses associés, envers tous ceux qui avaient placé en lui leur confiance, tous ceux qu'il faisait vivre et prospérer?

Mais, il avait donné sa parole. Il ne pouvait plus se dédire. Et, de toute façon, il lui aurait répugné de se faire escorter par des argousins.

Avec une vive intensité, il ressentit le besoin d'avoir recours à ce conseiller naturel : Octave Bernac. Celui-là, sans hésiter, saurait lui dicter la bonne conduite à suivre.

Seulement Versigny ne s'était-il pas engagé à se taire, absolument?

L'unique solution différente qui se présentait eût été de s'abstenir.

Alors laisser croire à Archibald Graves que lui, Jérôm.e Versigny, le craignait!

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Non, le sort en était jeté, il irait, purement et simplement.

Pour éviter un attendrissement pénible et vain, dès le café servi, il regarda sa montre, feignit de se découvrir en retard, effleura de ses lèvres la joue de Michèle, prit en deux mots congé de Miss Hopkins, et sortit, jetant :

— Excusez-moi de partir si vite, je suis pressé, à ce soir !

Devant la porte de l'hôtel, son automobile stationnait. Le chauffeur, en apercevant le banquier, se disposa à mettre en marche, mais Versigny lui enjoignit de ne pas bouger et de se tenir aux ordres de Mademoiselle.

Il se trouvait en avance, il flâna au hasard, remontant vers l'Etoile, l'esprit perdu dans une foule de réflexions.

Comme, machinalement, il redescendait par l'avenue Victor-Hugo, il passa devant le bureau de poste qui s'y trouve. Et, comme par réflexe, une idée lui vint :

Si, tout de même, il allait tomber dans un

traquenard, son serment ne pouvait l'engager vis-à-vis d'un malfaiteur; et dans ces conditions ne pouvait-il pas prendre, en quelque sorte, une assurance préventive ?

Il entra dans le bureau, saisit une formule de dépêche, au dos de laquelle il rédigea ce bref mémento :

« Aujourd'hui, Archibald Graves, le président du Trust of Diamonds, m'a fixé rendezvous pour s'entretenir avec moi d'une affaire qu'il dit capitale. Il m'attend devant le pavillon d'Armenonville dans un coupé automobile de couleur noire. S'il m'arrive malheur, avertissez Octave Bernac et dites-lui que je m'occupais, avec le nommé Wladimir Gourow, — (domicilié à la Pension « d'Europe et des États -Unis », rue de Tournon, et lequel demeure introuvable depuis dix jours) — d'une invention qu'a faite ce dernier. Cette invention se trouve décrite en détail dans un cahier gris que je conserve, ainsi qu'un petit diamant brut, dans le coffre-fort de mon cabinet, rue Pillet-Vill. »

Il fit l'acquisition d'une enveloppe pneu-

matique et d'une enveloppe ordinaire, inséra le texte dans celle-ci, qu'il colla et, sur laquelle il écrivit : « A n'ouvrir que si je n'ai pas reparu ce soir, 14 février. »

Puis, l'ayant pliée en deux, il l'inclut dans la seconde.

Et, encore une fois, au moment d'y marquer une adresse, il resta songeur.

L'adresserait-il à sa fille Michèle? Quelle inquiétude, plus que probablement gratuite, n'allait-il pas infliger à la pauvrette, laquelle demeurerait palpitante devant le cruel mystère de la suscription intérieure?

L'enverrait-il directement à Octave Bernac? Si lié qu'il fût avec l'écrivain, ne se trouverait-il pas drôlement gêné devant lui, lorsqu'il viendrait lui réclamer ce pli ?

Alors, d'une main ferme, il traça un nom, un numéro, un nom dévoie, sécha l'écriture, jeta le pneumatique dans la boîte, sortit, héla un taxi et se fit conduire à la Porte Dauphine.

Devant le pavillon d'Armenonville, où il se

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rendit à pied, stationnait un petit coupé noir, de forme très élégante, avec un chauffeur en lunettes et la visière baissée.

Le banquier, s'approcha : dans la voiture il reconnut Archibald Graves, lequel, sans se pencher au dehors, lui fit bonjour de la main.

Jérôme Versigny ouvrit la portière, et monta.

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