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CHAPITRE PREMIER LE REGISTRE

Lors de sa première: « le>^on », par devant Michèle Versigny et Cambaux, Bernac avait préconisé :

— Il faut que nous procédions le plus systématiquement du monde. Les déductions dont je vous ai fait part touchant lensemblc des faits ne forment qu'une armature, assez sérieuse, je l'avoue, mais entièrement vide de matériaux. Et pour les produire, ces matériaux, pour trouver le mortier qui les cimente, nous devons scruter, détail par détail, l'existence de votre père, celle du baron Gérard de Lambrière, et, ce qui sera peut-être plus difficile, de Sir Archibald Graves. Mais mon ami Clemson, [l'inspecteur de Scotland Yard,

qui, sur ma demande, vient de me fournir les quelques renseignements que vous savez, s'en chargera. Et puis j'ai comme une idée que ce n'est point par la filière anglaise que nous aurons les premiers mots de l'énigme.

Et, là-dessus, chacun s'était mis à l'œuvre.

Bernac estimant sa propre présence indispensable à Paris, et pour ne pas perdre de temps, priait Clemson de venir le rejoindre, afin qu'ils conférassent spécialement sur la marche à suivre.

Clemson s'était empressé de se rendre à l'appel de ce confrère estimé entre tous.

Fluet, la figure poupine avec une petite moustache blonde, de gros yeux étonnés, vêtu du classique complet à carreaux, le policier britannique avait exactement l'apparence d'un jeunecommis londonien, inoffensif et rigoleur.

Ces dehors candides constituaient d'ailleurs un de ses atouts, et, servis par un sens psychologique peu commun, lui permettaient, presque infailliblement, de capter la confiance de ses interlocuteurs.

L'assassinat de sir Archibald Graves avait

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provoqué une répercussion mondiale, et surtout bouleversé Londres. Naturellement, la Sûreté anglaise avait lancé des détectives sur l'affaire. Et Clemson la connaissait déjà, mais seulement sous des rubriques officielles. Son entretien avec Bernac lui découvrit des problèmes tout à fait inattendus.

Doué d'un esprit très assimilateur, il discerna immédiatement leurs contextures, et il repartit en promettant des nouvelles intéressantes pour bientôt.

Et, dès lors, on pouvait être sûr, que, dans les parages du Trust of Diamonds et de son feu Président, les opérations seraient conduites avec la plus parfaite habileté.

Cambaux avait été plus spécialement chargé d'étudier le cas de Lambrière, de filer le baron en quelque sorte posthumement et à rebours, et d'établir le bilan, aussi exact que possible, de sa situation matérielle et morale, de ses opérations financières, de ses commensaux habituels et fortuits.

Et, tout en conservant, bien entendu, la haute main sur ces recherches, et en guidant,

à chaque détour, les mouvements du chef adjoint de la Sûreté, Bernac s'était réservé, pour lui et Michèle, tout ce qui concernait le banquier disparu.

Leurs investigations portèrent tant à la banque de la rue Pillet-Will qu'à l'hôtel de l'avenue du Bois de Boulogne.

Toute la domesticité, tout le personnel (et les mêmes procédés se trouvaient concurremment appliqués par Cambaux et Clemson), furent scrutés dans leur entourage, leur vie extérieure et privée, leurs moyens d'existence.

Et comme Bernac opinait que, dans les campagnes de cette sorte, sous peine déchec radical, l'exception de rang ou d'amitié ne devait pas être admise, personne — pas plus l'huissier Edouard que M. Delong, pas plus Miss Hopkins que le chauffeur de Versigny — n'avait échappé à une petite enquête rigoureuse, d'ailleurs sans résultat.

L'auteur dramatique, mi-badinant, mi-sérieux, déclarait :

— 11 n'y a que vous. Mademoiselle Michèle, que je mette à priori hors de cause (de même

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que, le cas échéant, j'aurais mis hors de cause M. Versignv). Et encore, j'avoue humblement qu'en cela j'agis sans méthode, et que je me laisse guider non pas, comme il faudrait, par la mathématique, mais par... disons par la sympathie !

Voici, tout d'un coup, qu'il se sentait embarrassé, penaud, qu'il éprouvait autre chose encore, et qu'il rougissait comme un gamin.

Et les joues de Michèle, par la vertu de sentiments intimes sans doute assez complexes, s'étaient également colorées.

Au cours de leurs explorations systématiques, l'attention de Bernac avait été attirée sur le registre où l'huissier Edouard avait l'habitude d'inscrire le nom des visiteurs.

Aidé de la jeune fille et de M. Delong, il le compulsa.

Ce registre était copieux. En ne se reportant qu'à six mois en arrière, on y relevait à peu près deux mille noms. Les inconnus se trouvaient en majorité.

Malgré toute la difficulté d'une pareille

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entreprise, et ne se dissimulant pas que nombre de gens avaient pu se présenter sous des pseudonymes, Bernac essaya tout de même un classement systématique afin de pouvoir, à l'occasion, instituer des recherches.

Et comme pour s'encourager soi-même, en exposant, suivant sa coutume, ses idées de vive voix, il expliquait à Michèle :

— Sans doute, nous devons faire tout ce qui est humainement faisable, guetter toute possibilité de saisir ne fût-ce que l'ombre d'une trace, ne fût-ce que l'indice d'une filière. Mais, aussi, il est logique de compter sur le hasard et sur le temps, l'un aidant l'autre, forcément; et il y a d'autant plus de probabilités pour cela, qu'il s'est rencontré, dans le cas présent, plus de personnes, d'intérêts, de volontés en jeu. Ainsi, en ce moment, nous ne faisons pas autre chose que préparer l'entrée du hasard dans notre parti, du hasard qui n'en sera pas un, à proprement parler, puisqu'il découlera de la complexité même de l'affaire. Et nos adversaires anonymes auront beau s'évertuer à boucheries fissures occasion-

nelles, à séquestrer ou supprimer des témoins et des témoignages, à récupérer les fuites avant qu'elles ne se fussent dangereusement éventées, ils ne peuvent matériellement parer à toutes leurs mauvaises chances.

— Et dont la plus terrible pour eux est que vous les combattez, cher Monsieur Bernac ! ajoutait Michèle, en lui serrant affectueusement la main.

Et Bernac avait dit, encore :

— Il faut lire attentivement les journaux. Du diable si un de ces jours nous n'y attrapons pas quelque chose d'intéressant.

Et l'auteur dramatique prévoyait juste.

Deux semaines s'étaient écoulées depuis la disparition du banquier.

Un matin, comme d'habitude, Bernac venait prendre le vent à l'hôtel de l'avenue du Bois, lorsque Michèle, qui le guettait sur le balcon, se précipitait au-devant de lui, un exemplaire du Figaro à la main :

— Tenez, lisez ceci, dans les Informations diverses/ s'écriait-elle.

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Et elle mettait sous les yeux de Bernac la note suivante.

« Wladimir Gourow, sujet russe, domicilié précédemment à la « Pension d'Europe et des États-Unis », 36, rue de Tournon, et parti depuis le lo février sans laisser d'adresse, est prié de bien vouloir se présenter le plus tôt possible, au Consulat de Russie, rue de Grenelle, pour aftaire urgente l'intéressant. »

Tout d'abord, l'auteur dramatique demeura un peu déconcerté. Certes, il percevait dans ces lignes un rapport vague avec l'Affaire... mais il ne parvenait pas à retrouver l'enchaînement.

— Vous y êtes? faisait Michèle.

Il hésitait, un peu honteux :

— Pas tout à fait. Pourtant... ce nom de Wladimir Gourow ?

— Ce nom de Wladimir Gourow, répliquait péremptoirement Michèle, figure sur le registre des visiteurs.

Bernac eut un haut-le-corps.

— Pardieu, vous avez raison, ma petite. Et votre mémoire, en la circonstance, nous aura peut-être rendu un fier service.

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— Oh! votre idée de classement a bien facilité mon souvenir.

— Ça ne fait rien ! Vous possédez essentiellement cet esprit d'attention dont parle le philosophe! J'avoue que cela m'aurait peutêtre échappé.

— Allons tout de suite à la banque consulter le répertoire.

Ils sautèrent dans l'automobile de Bernac et le chauffeur Antoine les mena, moelieusement et rapidement, rue Pillet-Vill.

Le nom de Wladimir Gourow se lisait plusieurs fois de suite au début du dernier mois de décembre. On ne le retrouvait plus ensuite.

En effet Versignv, dès qu'il eut décidé de travailler avec le Russe, évita, par principe, de le recevoir à ses bureaux: il avait toutefois négligé la précaution — et cet oubli, en l'espèce, serait peut-être salutaire — d'effacer les premières traces de son passage.

N'ayant pas qualité officielle pour enquêter lui-même au Consulat de Russie, Bernac, sans désemparer, allait trouver le chef-adjoint de

la Sûreté, afin que ce dernier se munît des informations nécessaires.

En faveur du « maître », Cambaux savait faire diligence, et deux heures plus tard l'auteur dramatique se trouvait en possession des renseignements souhaités :

Le nommé Wladimir Gourow, né en 1884, à Kalonga (Petite-Russie). Ci-devant professeur suppléant de chimie appliquée à l'Université de Moscou. Impliqué dans un complot révolutionnaire, condamné aux travaux forcés, déporté en Sibérie. N'y était resté que trois ans, ayant été gracié ; de là était allé à Saint-Pétersbourg, puis à Paris où il habitait maintenant depuis quelques mois.

Une succession de quatre cent mille roubles venait de lui échoir, son oncle maternel, propriétaire de forêts, étant mort sans autres héritiers directs.

Et à l'exclusion de tous motifs d'ordre politique— («J'aime mieux qu'il en soit ainsi, disait Bernac, sans quoi ce seraient encore d'autres imbroglios 1 ») — c'était au sujet de cette succession qu'on le recherchait.

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Bernac avait promis à la jeune fille de lui communiquer des nouvelles aussitôt qu'il en recevrait. 11 retourna donc à l'hôtel Versigny, et il parvenait sur le seuil juste au même moment que Michèle et Miss Hopkins rentraient d'une courte promenade après déjeuner.

La jeune fille se précipita, proférant des interrogations fiévreuses, oubliant des règles jusque-là uniformément respectées.

En effet, dès le début, Bernac avait catéchisé Michèle sur la nécessité de ne rien dire devant personne sauf Cambaux.

Or, sous peine de manquer à la courtoisie, force eûtété, maintenant, déparier en présence de Miss Hopkins.

Bernac ne réfléchit qu'un moment, et il adopta l'expectative à regret, parce qu'elle forçait la pauvre petite à se morfondre encore un peu.

— Rien de neuf, fit-il, ma chère Michèle. Mais j'espère en avoir ce soir.

— Que Dieu vous entende, Monsieur Bernac ! articulait Miss Hopkins, dévotieusement. Ce n'est pas une vie pour la douce enfant

que cette perpétuelle angoisse de l'attente. Quant à Michèle, qui avait compris, elle le regardait avec des yeux suppliants pour qu'il lui permît de l'accompagner. Il fit imperceptiblement « non » de la tête, salua' les deux femmes et, regagnant sa voiture, il jetait à son chauffeur l'adresse :

— i56, rue de Tournon.

Miss Hopkins, qui avait entendu, eut comme un petit tressaillement. D'ailleurs elle n'ajouta rien dans la minute. Seulement un peu plus tard, en bavardant, elle glissa :

— Quel homme charmant, n'est-ce pas, ce Monsieur Bernac ! Et quelle discrétion il sait apporter, même par devers vous, dans ses démarches. Ainsi, que peut-il bien aller faire rue de Tournon ?

Mais xMichèle, bien sûr, n'allait pas succom-j ber à la tentation des confidences; déjà elle.] se reprochait suffisamment ses sollicitations de tout à l'heure.

Aussi, ce fut avec le plus grand naturel, qu'elle répondit n'en rien savoir.

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