CHAPITRE U SUR LA PISTE
Bernac fut introduit par le vieux domestique hilare, dans le salon d'attente — papier vert pomme et rose, meubles tendus de cretonne rouge, chromos encadrés d'or, piano.
Et, bientôt, il vit advenir la grosse Madame Lutin, qui s'agrémentait d'un sourire melliflu à l'adresse de ce personnage indiscutablement de marque, un «véritable gentleman, et je m'y connais », affirmait le garçon Adolphe avec un rire de coin sur sa bouche édentée.
— Bonjour, Madame, je vous présente mes hommages ! fit Bernac en s'inclinant avec courtoisie. Je suis un ami de M. Wladimir Gourow, et je serais excessivement heureux de lui parler.
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Madame Lutin éleva au plafond ses prunelles globulaires et ses deux bras boudinés:
— Hélas ! mon bon Monsieur, vous venez, sans vous en douter, de raviver dans mon cœur une grande tristesse...
— Et comment donc cela ?. . . Croyez que je suis désolé...
Elle expliquait :
— Oui, voilà tantôt trois semaines que M. Wladimir Gourow, votre ami — et j'ose dire, le mien, car tous mes pensionnaires sont également mes amis! — que M. Wladimir Gourow a disparu sans indiquer de nouvelle adresse ; et le plus ennuyeux, pour lui, dans l'histoire, c'est qu'il lui échoit maintenant un gros héritage de Russie, et qu'on ne sait où le découvrir!
— Ah, oui ! fit Bernac négligemment. Il avait, je crois, un oncle fort riche... et sans enfants.
— Je vois que vous êtes au fait de la chose. Mais vous pouvez vous représenter combien une pareille affaire a pu bouleverser une personne aussi sensible que moi, surtout quand
les messieurs du Consulat se sont présentés... Et Madame Lutin se rengorgea dans le haut col de tulle raide qui maintenait ses bajoues.
— Est-ce qu'il y a d'autres personnes qui sont venues demander de ses nouvelles?
Elle réfléchit un instant:
— Oui, un monsieur... un monsieur très bien, dans votre genre... (Bernac s'inclina)... un peu plus âgé peut-être, avec des grosses moustaches grises !
— Vous ne vous rappelez pas son nom... cela pourrait peut-être nous fournir un indice!
— Ma foi, je ne m'en souviens pas... Toujours est-il qu'il portait une grosse pelisse, et qu'il avait un monocle. Il était, du reste, déjà venu ici une ou deux fois, causer avec M.Gourow.
Après une pause, Bernac reprit:
— Depuis combien de temps M. Gourow résidait-il chez vous ?
— Il habitait ici depuis environ trois mois, menait une vie très régulière, sortant le matin de bonne heure pour aller à ses occupations,
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rentrant toujours pour le dîner, et se couchant tôt.
— Oui, oui, le garçon sage et rangé que j'ai connu à Saint-Pétersbourg !
— Et puis, une fois, il est parti, on ne l'a plus revu.
— Vous ne soupçonnez pas là-dessous une... histoire de femme !
Madame Lutin avait des principes.
— Mon cher Monsieur, je ne reçois, comme pensionnaires, que des gens de bonnes moeurs et qui me sont dûment recommandés... Et rien, dans la conduite de M. Gourow, ne m'aurais permis de supposer...
Il glissa :
— Sauriez-vous par hasard quelles étaient les occupations actuelles de M. Gourow?
Elle les ignorait absolument :
— Si vous me connaissiez mieux, mon cher Monsieur, vous sauriez que je ne suis pas curieuse de mon naturel.
C'était, du reste, exact et tous les pensionnaires de Madame Lutin appréciaient beaucoup le tact de leur « gouvernement ».
— Quel contretemps ! Quel contretemps I marmonnait Bernac. Je suis justement de passage à Pans pour trois jours — j'habite la Belgique — et je comptais les passer en compagnie de ce brave Wladimir, que je n'ai vu depuis des temps. Dites-moi, est-ce que vous pourriez me loger? J'ai justement une valise dans la voiture, en bas.
xMadame Lutin parut manifestement séduite à cette demande. Toutefois, elle hésitait :
— C'est que, voilà ! expliquait-elle. Comme vous savez, la pension que j'ai l'honneur de diriger, se trouve des plus courues. Je n'ai, en fait, pas de chambres disponibles. C'est-à-dire qu'il y en a bien deux, qui sont libres sans l'être... D'abord justement celle de M. Gourow, qui, ayant payé un mois d'avance, a droit à ce que je la lui garde; et puis la chambre voisine de la sienne... et encore, non, pour celle-là, elle est retenue ferme par le révérend Nathaniel Bodminster.
— Ah ! Un prêtre anglican?
— Oui, le meilleur et le plus digne de mes
hôtes, lin homme supérieur, que moi et tous mes pensionnaires nous prisons fort. Le rwérend Nathaniel Bodminster s'occupe, dans les bibliothèques, d études très profondes sur l'archéologie...
— Ah! Et il est retourné en Angleterre?
— 'Il s'y trouve en ce moment! Parce qT3«, vous comprenez, il va, il vi^ent, ayant à exercer tout de m^me, là-bas, ses fonctions ecclésiastiques. Mais il garde constamment sa chambre ici, et il recommande toujours qu'on n'y touche à rien. Une petite manie. Il aime retrouver les choses comme il les a laissées.
Mais elle en revenait à ses moutons, et finissait par conclure :
— Alors, tout bien réfléchi, si vous voulez, je vais vous donner celle de M. Wladimir Gourow. S'il revient, il ne pourra se formaliser, puisqu'il trouvera chez lui un ami.
— Parfait, parfait !... Nous nous arrangerons, le cas échéant, soyez tranquille ! badina l'auteur dramatique. Et je ne souhaite qu'une chose, c'est que ce cas se produise ! En conséquence, si vous le permettez, je vais m'ins-
VEMPdRE Dl DIAM.IKT
tailer tout de suite. Teneji. chère Madaine, conclut-il, en tirant de son portefeuille un billet de cent francs qu'il déposa dans la main grassouillette de l'àôtesse. Voulez-vous faire monter mon bagage e-t payer mon taxiauto?
Efiiectiv^m^ent, Bernac, en cours -et route, ari^^ait changé 4'avis et. au lieu de se rendre directement rue de Tournon. il s'était d'abord fait conduire chez lui, avait pris son sac de voyage, toujours paré; et, rendant sa Eberté à son chauffeur Antoine, il avait hélé une simple « Compagnie générale » : ce véhicule causerait moins de sensation que sa limousine torpédo, à la Pension « d'Europe et des États- Unis ».
Deux heures plus tard, Bernac dinait à la table d'hôte, déjà tout à fait adapté au milieu, extrèmiement bien vu de Madame Lutin et dans les meilileurs termes avec tous les habitants du lieu, depuis Le nègre, lils de conseiller général, iusqu au placier en bières de Munich, y compris Je gar^^on Adolphe, lequel, dès à présent.
était à même d'apprécier valablement la générosité du « gentleman ».
Recueillis çà et là, à coups de petits bavardages avec ses nouveaux commensaux et principalement en faisant causer Adolphe, Bernac possédait nombre de détails suggestifs, à savoir : le révérend Nathaniel Bodminster avait quitté la pension le jour même où Wladimir Gourow disparaissait. Le révérend était parti à l'aube; d'âme sensible, craignant les adieux larmoyants, il n'avait pas voulu que Madame Lutin se levât pour lui souhaiter bon voyage. Seul, Adolphe assistait à son départ. Adolphe était allé chercher un fiacre où Bodminster, un gaillard de force peu commune, avait transporté lui-même, sur ses épaules, une grande malle en osier pleine, disait-il, de livres. Il avait dit au cocher: « Allez à la gare du Nord. » En ce qui concernait Gourow, ce dernier avait dû se « défiler » déjà avant le petit jour, vu qu'Adolphe, ni personne, ne l'avaient vu partir. Quant au fiacre, c'était un maraudeur; Adolphe ne se rappelait ni son numéro, ni son apparence.
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« Il va êlre bien difficile à retrouver ! » pensa laconiquement l'auteur dramatique.
Après le repas, il sortit, monta dans un autobus qui allait vers la place de la Bourse, où il s'arrêta, descendit au bureau de poste, téléphona d'abord à son domicile pour s'informer de son courrier, qui se trouva être nul, puis à Michèle Versign} , pour lui dire, sans plus, que « cela marchait » et lui souhaiter bonne nuit (d'un ton très, très affectueux), puis il expédiait à l'adresse de son ami Clemson, un télégramme ainsi rédigé :
« Faites immédiatement enquête à Leeds sur personnalité d'un certain Nathaniel Bodminster, soi-disant clergyman et habitant cette ville. Signalement détaillé suit par lettre. »
En suite de quoi, il regagna la Pension « d'Europe et des États-Unis » déjà endormie ; seul, le garçon Adolphe l'attendait, et conduisit Bernac dans la chambre qu'il devait occuper, et où ce dernier s'enferma à double tour.
Sous le prétexte qu'il n'apportait que très peu d'effets dans sa valise, il avait insisté
auprès de Madame Lutin (laquelle se dispesait à lui « faire de la place »). afin qu'on n« touchât point à ceux que Wladimir Gourow aA^ait laissés là. La grosse dame y consentit sans y apercevoir d'inconvénient. D'ailleurs, la bonhomie de Bernac — qui s'était inscrit sous le nom de M. Bourdier, négociant — lui inspirait une coniiance à peu près illimitée.
Sur ces entrefaites, l'auteur dramatique comonença à s' « occuper ».
Tous les recoins de la pièce furent, par lui, explorés.
Nul papier ne traînait, car Wladimir Gourow, se conformant en cela aux objurgations de Versigny, ayait tout de même eu soin de ne laisser par-devers lui aucun document. (Et du reste, avant Bernac, un autre scrutateur, aussi Guri^eux, sinon, aussi sagace, était passé par là.)
L'examen des vêtements et du linge ne lui procura point d'éclaircissements; toutefois, dans. un tiroir, un paquet, à moitié défait, et qui cooitenait deux grandes blouses de toile éerue, retint particulièrement ^attention de Berniac.
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Le papier enveloppant les blouses était garni d une étiquette : « Claveaux, chemisier, 64, Grande-Rue, Saint-Ouen ».
— Bon cela! se dit lautcur dramatique, qui découpa l étiquette, et la glissa dans sa poche.
Se dirigeant alors vers la porte qui faisait communiquer sa chambre avec celle de NathanielBodminster, Bernacen étudia le verrou, y introduisit deux petites pinces métalliques qu'il avait extraites de son portefeuille.
11 les mania avec dextérité dans la serrure, dont, sans difficulté, il eut raison : il remarqua, au surplus, que cette serrure et les gonds aussi, copieusement huilés, ne faisaient pas entendre le moindre bruit.
Puis, pénétrant à pas feutrés dans le home du révérend Nathaniel Bodminster, il se mit en devoir d'y passer également une inspection méticuleuse des aîtres.
Des clefs se trouvaient, du reste, à l'armoire et à la commode, qui contenaient quelques défroques anonymes, et quantité de vieux bouquins, anglais, grecs et latins, poèmes, romans, ouvrages de science et d'art, pêle-mêle;
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ils avaient tout Tair d'avoir été achetés au hasard des quais,
— En a-t-il vraiment emporté tant que cela dans sa malle ? Pour quelle cause donc le révérend Nathaniel Bodminster tenait-il tant à ce qu'on ne touchât à rien dans sa chambre? se demandait Bernac. Il doit donc y avoir autre chose !
Pour lors, il s'était approché du mur, un simple refend, qui séparait les deux pièces; il le tapotait du doigt, machinalement, comme pour en estimer l'épaisseur, et, soudain, une indéchiftYable association d'idées le ht songer à la mort bizarre du baron Gérard de Lambrière.
Il repassa de l'autre côté, déplaça le lit, qui se trouvait contre le mur, repéra des dimensions avec la diagonale de son mouchoir déplié, retourna dans la seconde pièce, mesura encore, étudia — centimètre par centimètre — la surface du papier, lequel se trouvait d'une teinte grisâtre; et, avec la pointe de son canif, il semblait en tâter la consistance.
Tout d'un coup, la pointe s'enfonça légèrement, et Bernac, la faisant virer, découvrit —
ce qu'au fond, d'après ses hypothèses, il s'attendait à trouver — un trou minuscule fraîchement bouché avec du mastic.
Il acheva de le désobstruer avec une longue épingle; et il put constater que, dans la chambre d'Alexis Gourow, l'ouverture correspondait juste au droit du chevet, un peu audessus des oreillers.
— C'est probablement la « cause » ! se disait l'auteur dramatique. Même procédé que pour l'autre : le chloroforme. Seulement, ici, il y a l'enlèvement au lieu du meurtre... Et, en homme de prévoyance, le révérend Nathaniel Bodminster estimait que moins on ferait d'époussetage dans son habitacle, et moins le trou du mur risquait d'être éventé...